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CHAPITRE VIII

Les réponses de Nosseigneurs les Eoêques, chaîne d'amour, chaîne d'or. L'argument irrésistible.

I. La réponse de Nosseigneurs les évêques, chaîne d'amour qui nous entraîne vers deux endroits : devant la Table eucharistique de la première Gène conservée dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran, et à la porte de l'Assemblée du Concile dans la basilique Saint-Pierre. — IL Sous un autre aspect, les réponses de Nosseigneurs les Evêques forment une chaîne d'or. De quelle manière nous l'avons composée, recueillant soigneusement leurs précieuses paroles comme des perles et des rubis : ce recueil en est l'écrin. 0 Israël, il est digne de ton examen. — III. Certaines résistances à vaincre : l'antique débat de Moïse avec le Seigneur soutient notre élan. L'objection qui nous est faite de l'indignité de beaucoup de Juifs : comment nous y répondons. Une autre objection : on refuse de signer notre Postulatum pour n'être pas soimême en contradiction avec le refus de signatures qu'on a opposé au Postulatum pour l'Infaillibilité. Comment l'amour l'emporte sur la logique : un argument irrésistible nous fait triompher des résistances. Emouvantes conversations avec l'Evêque d'Alexandrie en Piémont, qui capitule devant l'argument irrésistible.

Nous nous plaisons à placer, comme épigraphe, en tête des réponses de Nosseigneurs les Evêques, deux textes des divines Ecritures.

Le premier : Je les attirerai à moi par des attraits qui gagnent les hommes, par des chaînes d'amour. T ôterai moimême le joug qui leur serre la bouche, et je leur présenterai de quoi manger (1).

Oui vraiment les réponses des Evêques assemblés au Concile du Vatican se présentent comme des chaînes d'amour. Quels attraits dans leurs paroles capables de faire fondre l'endurcissement des cœurs en Israël ! Jamais la prophétie d'Osée n'aura trouvé une plus saisissante application.

Mais quel est donc ce manger mystérieux que le Seigneur lui-même doit leur présenter, après avoir ôté le joug qui leur serre la bouche? Un autre Prophète nous l'apprend.

Ils reviendront vers le soir, et ils seront affamés comme des chiens, et ils tourneront autour de la ville (2).

Dans cette peinture du Prophète royal, plusieurs Pères de l'Eglise reconnaissent les représentants du déicide qui, sur le soir des siècles, se convertiront après avoir recherché avec inquiétude dans le monde les biens temporels et avoir souffert la faim du pain de vie.

Eh bien, attendu que nous avions accepté d'être la personnification du pauvre Juif- Errant, nous nous laissâmes attirer par les paroles des Evêques, comme par des chaînes d'amour, vers deux endroits: vers la Table Eucharistique conservée dans la basilique de Saint- Jean- de- Latran, et vers la porte de l'Assemblée du Concile œcuménique.

Dans la basilique de Saint- Jean- de- Latran on aperçoit derrière des grilles de fer et sous de larges feuilles de cristal, la Table sur laquelle Notre- Seigneur célébra la dernière Cène et institua la Très Sainte Eucharistie. C'est sur ce bois

(1) Osée, chap. xi.

(2) Ps. Lviii, 7.

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vénéré que le divin Sauveur s'est appuyé pour prononcer ces paroles d'amour : Ceci est mon corps, ceci est le calice de mon sang, le sang de la nouvelle et éternelle alliance, qui sera répandu pour cous et pour beaucoup en rémission des péchés. C'est encore à cette même Table qu'ont été prononcées ces sublimes paroles : Je suis la çigne, et vous en êtes les branches. Si vous demeurez en moi et moi en vous, vous porterez des fruits abondants, et sans moi vous ne pouvez rien faire.

Attirés vers cette chapelle où se conserve le trésor de la Table Eucharistique, nous fîmes devant Elle cette prière: « 0 Père très clément, ô Dieu des miséricordes, nous vous supplions d'admettre enfin le pauvre peuple juif à ce festin d'amour. » Et nous ajoutâmes, en les appliquant à ce peuple qui souffre de la faim du pain de vie, ces paroles de la chananéenne à Jésus, paroles si touchantes : « Seigneur, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître. » 0 Seigneur, permettez que le peuple en retard mange les miettes de la belle Table Eucharistique qui s'est dressée à travers les espaces depuis bientôt vingt siècles.

Le texte du Prophète royal ajoutait cette particularité : Ils se convertiront sur le soir et ils tourneront autour de la ville.

Inlassables comme le Juif- Errant, semblables aux chiens rôdeurs du texte biblique, nous sommes allés bien des fois tourner dans la basilique Saint- Pierre, autour de la salle conciliaire, demandant tout bas au Dieu des miséricordes de faire entrer dans l'auguste Assemblée le Postulatum qui commençait à se couvrir de signatures, et même d'y faire entrer, par quelque porte secrète, nos humbles personnes. Nous raconterons ultérieurement de quelle manière le Ciel exauça miséricordieusement non seulement notre

première demande, mais aussi la seconde. Oh ! quelles surprises célestes ont accompagné chacun de nos pas.

Merci à vous, saints Evêques, d'avoir, par votre accueil plein de tendresse, dirigé nos courses vers ces deux endroits : vers la Table Eucharistique et vers la porte de l'Assemblée conciliaire. C'était bien la chaîne d'amour qui nous attirait, in funiculis traham eos, in vinculis charitatis.

Sous un autre aspect, les réponses de Nosseigneurs les Evêques formaient une chaîne d'or.

Nous voudrions pouvoir présenter ce paragraphe et le suivant comme un écrin où serait contenue une chaîne d'or qui retiendrait des rubis et des émeraudes.

Les Evêques signaient donc ; mais émus et attendris, ils prononçaient en signant des paroles sublimes de tendresse, ou encore nous développaient sur le peuple juif des aperçus pleins de grandeur, de finesse et de nouveauté. Nous avions garde d'oublier ce que nous entendions. A mesure que nous prenions congé de chaque évêque, nous nous hâtions, dans les escaliers mêmes, de recueillir par écrit les précieuses pensées, et le soir nous les mettions en ordre. Voilà comment nous avons pu former un écrin. Les perles et les rubis sont les paroles épiscopales ; et la chaîne d'or résulte de leur union et de leur ensemble.

Aujourd'hui que de graves événements ont forcé le Saint- Siège d'interrompre le Concile, chaque évêque est retourné dans son diocèse respectif. La plupart sont loin, et même un très grand nombre sont morts; nous ne les reverrons plus ! Mais ce livre leur parviendra peut-être. Lorsque les survivants ou les successeurs sur les sièges épiscopaux retrouveront les paroles que l'Esprit de charité avait fait

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prononcer, paroles qui ont dû être oubliées, mais que nous, nous n'avons pas oubliées, puissent- elles, en reparaissant sous leurs yeux et en faisant tressaillir leurs cœurs, leur procurer une première et bien douce récompense î Merci, ô saints et bons évêques, de les avoir prononcées. Un jour, si les deux frères ont le bonheur de compter, eux aussi, parmi les élus, ils vous les rappelleront au ciel. Ils les rediront dans l'assemblée des justes, leurs mains voudront servir de pupitre à la page d'amour que vous avez signée : ce sera votre deuxième et éternelle récompense.

Et toi, ô peuple juif, quand tu liras ce recueil, ne dis plus que tu es bafoué et que l'Eglise catholique te méprise. Jamais personne ne t'a traité avec un honneur égal à celui qui est contenu dans ce livre, aux paroles des Evêques. C'est comme une grande nuée de témoins qui, se plaçant devant toi, viennent te dire : « Il te serait si facile, ô Israël, de redevenir le premier des peuples, le premier parmi nous, et l'ornement de l'Eglise de Dieu! »

0 nos frères en Abraham, hsez ce recueil, méditez- le, et laissez- vous gagner par la douceur des réponses épiscopales semblables, avons- nous dit, a une chaîne d'amour qui voudrait vous attirer à Jésus- Christ.

Les consolations que nous recueillîmes dans nos visites à tous les Evêques, furent immenses ; mais nous rencontrâmes aussi des difficultés et des tristesses. Nous avons raconté les consolations, nous dirons les tristesses surmontées de cette suave pensée de Joubert : « Bien loin de se plaindre que les roses aient des épines, il faut se féliciter que les épines portent des roses. »

Au début de notre entreprise, quand nous commencions

à recueillir les signatures, un Evêque nous dit : « Je vous admire et vous loue. Il y a dans votre entreprise des côtés qui répugnent presque ; mais continuez ; je serais à votre place, je ferais ce que vous faites. » Nous avons dû entendre plus d'une fois des reproches bien pénibles à l'égard de notre peuple, essuyer même des rebuts : reproches et rebuts qui furent d'autant plus sensibles à nos cœurs, qu'ils étaient malheureusement trop bien fondés. Rien néanmoins n'eût été capable de faire tomber notre élan. Tout le temps que durèrent nos démarches, le bon Dieu nous fit la grâce d'avoir toujours présente devant nos yeux cette scène biblique si touchante où Moïse débat avec le Seigneur et défend contre lui les intérêts du peuple qu'il lui a confié. « Je vous en conjure, Seigneur, pardonnez-leur cette faute ; ou, si vous ne le faites pas, effacez- moi de votre livre des vivants que vous avez écrit. » Pleins de ce grand souvenir, nous ne craignîmes pas, nous aussi, de débattre la cause de nos frères, et de discuter, mais en suppliant, avec nos seigneurs les Evèques. Qu'on nous permette de présenter ici ce débat.

L'objection la plus poignante fut celle de V indignité.

« Ce que les Juifs commettent actuellement en Autriche, peut- il donc nous incliner à des sentiments de miséricorde? » Telle fut l'impression première que plus d'un evêque allemand nous manifesta. Et en effet, à quelles extrémités les Juifs ne se portent- ils pas dans l'empire d'Autriche? Mêlés à la franc- maçonnerie, extrêmement puissants, ce sont eux qui emploient l'or et la presse à anéantir dans ces pays toutes les institutions catholiques, et à ruiner la foi dans les populations. Un évêque de Bohême nous faisait cette juste remarque : « En Allemagne, les Israélites sont donc maintenant émancipés des catholiques. Mais les catholiques ont besoin, à leur tour, d'être émancipés des Juifs. Les Juifs nous font beaucoup de mal. Oui, je

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leur reconnais immensément de génie. Mais à cette heure, c'est un génie déç^astateiir. »

Ces plaintes étaient pour nous comme du fiel et du vinaigre. Nous avons accepté cette amertume en réparation du breuvage amer que nous avions nous-mêmes, dans la personne de nos ancêtres, fait boire au Messie. Un jour, à Saint- Pierre, dans un cercle d'Evêques qui daignaient nous parler de notre entreprise, un prélat de Hongrie nous dit avec un accent indigné à l'adresse de nos anciens coreligionnaires : pessimi, pessimi, ils sont tout ce qu'il y a de pire. Nous baissâmes la tête. Il n'avait que trop raison. Longtemps au milieu de nos difficultés, cette parole nous poursuivit : pessimi, pessimi. Mais nous nous rappelions le débat de Moïse avec Dieu.

Le débat resta à notre avantage par cette humble observation présentée aux Evêques qui résistaient : Hélas, oui, les Juifs ont beaucoup de défauts, ils se montrent ingrats, persécuteurs. Mais saint Paul, lui aussi, avant sa conversion, était persécuteur ; il fut converti dans l'acte même de sa persécution. Et de Madeleine, fille d'Israël, avant qu'elle fût attirée aux pieds de Jésus- Christ, quelles n'étaient pas les fautes? C'est pourtant de cette femme que l'Eglise chante avec admiration.

Amissa drachma regio

Recondita est œrario ;

Et gemma deterso luto,

Nitore vincit sidéra.

Pareille transformation doit, un jour, arriver au peuple juif. Les écailles tomberont, les scories seront enlevées, et la foi de ses pères, en lui, brillera de nouveau ! Ils feront oublier leurs torts à force d'amour. Ne vous estimerez- vous pas heureux alors, ô Evêques, du sein de la gloire où vous serez, d'avoir travaillé dès ce Concile à débarrasser le diamant de la poussière qui l'entourait, d'avoir contribué à

lui restituer ses feux? Nous vous en conjurons, passez, passez sur cette objection de l'indignité.

Les hésitations et l'objection que nous rencontrâmes et que nous venons d'exposer, étaient en quelque sorte inhérentes à la question dont nous nous faisions les fauteurs. Demander qu'on s'occupât du peuple juif, c'était naturellement s'exposer à des objections. Mais nous rencontrâmes certaines résistances qui nous vinrent par un côté étranger à notre question : à l'occasion de la lutte sur l'infaillibilité.

Voici comment.

Tout le monde sait que durant plusieurs mois du Concile, les Evêques de la majorité firent circuler un postulatum pour recueillir les adhésions épiscopales au projet de la définition du dogme de l'infaillibilité. Les évêques du sentiment contraire repoussèrent le postiilatum. Ce mode d'introduire la question ne leur parut pas acceptable. Or, plusieurs d'entre eux généralisèrent leur désapprobation. Désapprouvant le postulatum pour l'infaillibilité, ils désapprouvèrent in globo tous les autres postulata, et forcément le nôtre. Ayant refusé leur signature à la page pour le Pontife romain, ils crurent qu'il était de la logique de la refuser également à la page pour le peuple juif. Voilà comment nous rencontrâmes certaines résistances très sérieuses.

Heureusement que la logique s'oublie devant l'amour!

Avant de commencer nos pérégrinations, nous étions allés, tremblants pèlerins, dans l'église de Sainte- Marie- in- Transtevere où jaillit la fontaine d'huile miraculeuse dont nous avons parlé plus haut. Nous y retournâmes, suppliant la Très Sainte Vierge de nous fournir un argument irrésistible, semblable à une huile qui coulerait jusqu'aux cœurs de ceux qui voulaient s'abstenir de signer.

Notre confiance ne fut pas trompée. Dans ces circons-

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tances délicates que nous venons de rapporter où des Evoques s'étaient en quelque sorte imposé des chaînes à euxmêmes pour ne signer aucun postulatum, l'huile de l'amour leur fit ouvrir leurs doigts et retrouver leur douce liberté.

Nous nommerons un Evêque, il est au ciel aujourd'hui : Mgr Antoine Colli, évêque d'Alexandrie dans le Piémont. La conversation que nous allons rapporter, sera une fleur sur son tombeau.

Il nous accueillit avec cette exquise urbanité qui le distinguait nous disant combien il aimait notre nation. Il ajouta qu'il connaissait l'hébreu et trouvait ses plus douces jouissances dans les études bibliques.

— Alors, Monseigneur, nous empressâmes- nous de dire, Votre Grandeur nous donnera volontiers sa signature en faveur de notre pauvre peuple.

L' Evêque répondit : « Je vais vous attrister, Messieurs, j'en suis triste moi-même, mais je ne puis pas signer votre postulatum.

Nous répliquâmes vivement : « O Monseigneur, qui donc pourrait vous empêcher d'accomplir cet acte de charité?»

Il reprit alors avec bonté, mais avec une graMe gravité : « Permettez que je reste fidèle à la règle que je me suis tracée. Je me suis fait une loi de ne signer aucun postulatum. » Et comme nous manifestions notre surprise et notre peine : « Si j'en avais signé un, ajouta-t-il, je signerais le vôtre. Mais vous ne trouverez ma signature nulle part. »

— 0 Monseigneur, une exception pour nous.

— Toutes mes sympathies pour vous et votre œuvre, mais pas ma signature. »

Nous étions désespérés de rencontrer tant de bonté pour nos personnes avec un refus si inflexible pour nos pauvres frères. Nous fîmes appel à toute notre éloquence, aux raisons les plus touchantes et les plus pressantes. « Monsei-

gneur, vous dites que vous aimez notre nation, et vous lui refusez un acte de miséricorde. » Inutile.

« Au nom des bons patriarches ! au nom du sein d'Abraham qui un jour s'ouvrira pour vous ! » Inutile.

Nous avions les larmes aux yeux, et lui-même était très ému. Enfin, joignant les mains, nous lui dîmes : « Refuserez-vous, Monseigneur, de donner votre nom pour le peuple qui vous a donné Jésus et Marie. »

A ces mots, sa tête se pencha, des larmes mouillèrent ses yeux, et il nous dit : « Je ne puis plus refuser. »

Pour le peuple qui cous a donné Jésus et Marie ! Bien dés fois, dans le cours de nos visites, cette réponse vint sur nos lèvres, et toujours elle obtint son efîet, elle désarmait les résistances. C'était l'argument irrésistible, ou plutôt la goutte d'huile puisée à la fontaine miraculeuse, à la fontaine d'amour. Le passant ne refuse pas son aumône au pauvre enfant qui demande en tenant par la main sa vieille mère aveugle. Et, nous aussi, nous tenions par la main notre vieille mère aveugle, la Synagogue. Nous disions : « C'est elle qui vous a donné Jésus et Marie. Aurez- vous le courage de nous refuser? »

Personne ne nous a refusé.

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