‹ La cause des restes d'IsraelChapitre 23 sur 85 · CHAPITRE IX Une objection solennelle. — Hous tâchons de la résoudre · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX Une objection solennelle. — Hous tâchons de la résoudre

I. Est-il prudent de travailler à la conversion des Juifs, puisque un sentiment populaire établit une connexion entre leur conversion générale et la fin du monde. Réponses que nous opposons à cette crainte. — II. Il faut reconnaître toutefois que les réflexions d'illustres observateurs et l'acte de miséricorde sollicité par nous en faveur des restes d'Israël donnent le pressentiment que le genre humain est entré dans la phase de la consommation des siècles. — III. Transition de l'année 1870 à l'année 1910 : le pressentiment de la consommation des siècles se corroboré de trois faits considérables. Le premier est le mouvement de célérité imprimé à toutes choses, comme pour une péroraison. Le deuxième est la réapparition de tous les peuples, y compris le vieux peuple hébreu, pour s'acheminer ensemble vers un but irrésistible. Le troisième est l'oppression des bons par les méchants, que la Providence permet en vue de la consommation des siècles ou d'un Libérateur ardemment désiré. — IV. Toutefois la consommation des siècles ne sera point une époque écourtée ; en harmonie avec les jours de la création qui ont été non des jours ordinaires, mais des époques, elle sera aussi une époque où les restes d'Israël auront un rôle superbe de réparation.

On nous fit assez souvent une objection solennelle : celle de la connexion de la fin du monde avec la conversion des Juifs. Conséquemment, « travailler à la conversion des Juifs, n'est-ce point travailler à faire arriver la fin du

monde?» Objection qui, au fond n'en était pas une pour la foi robuste et dirigeante des Evêques ; mais enfin, elle ne laissait pas que de venir à l'esprit et de faire réfléchir. Elle nous fut toujours présentée avec finesse et accompagnée des plus bienveillants sourires.

Nous fîmes, nous aussi, en souriant, plusieurs réponses.

Première réponse. — Le langage d'Isaïe, de Jérémie et des autres prophètes, autorise à placer la conversion des Juifs bien avant la fin du monde, et à ne pas la limiter à un espace court de quelques années avant le dernier jugement. En effet, par la bouche de ses prophètes, Dieu promet aux Juifs de ne plus les abandonner, de ne plus souffrir qu'ils l'abandonnent eux-mêmes, lorsqu' enfin il .les aura rappelés à lui (1). Or, cette promesse de ne plus les abandonner, de ne plus les déplacer, de les établir pour toujours dans leur ancien héritage, de conserver parmi eux et parmi leurs descendants le dépôt de la vérité, serait absolument inutile, si leur conversion n'était qu'un événement rapide, et pour ainsi dire, de quelques heures.

Deuxième réponse. — La conversion des Juifs, bien loin de coïncider avec la fin du monde, coïncidera, au contraire, avec la résurrection du monde. Ils se convertiront, non point pour annoncer que tout va finir, mais pour annoncer que tout va rajeunir et s'épanouir. N'est-ce pas, en effet, le sens catégorique et naturel de ces paroles de saint Paul : (( Si la ruine des Juifs a été la richesse du monde, combien leur résurrection enrichira- 1- elle le monde encore davantage ; et si la perte des Juifs a été le salut du monde, que sera leur retour, sinon un retour de la mort à la ne. )> En vérité, si la conversion des Juifs devait amener la fin, l'apôtre aurait-il fait cette promesse : que leur retour sera pour le monde un retour de la mort à la vie (2)? Le court espace

(1) Voir Jérémie, chap. xxxii, 39-49.

(2) Ep. aux Romains, chap. xi.

d'un petit nombre d'années après leur conversion, remplirait-il la magnificence et l'énergie d'une telle promesse? Le spectacle merveilleux de tant de morts ressuscites (résurrection du peuple juif ^ résurrection de la société chrétienne) ne serait donc qu'un événement passager, qu'une révolution de quelques jours? Les paroles de saint Paul permettent de croire fermement le contraire.

Troisième réponse. — Non seulement la conversion des Juifs n'amènera pas la fin du monde, mais même son effet direct, immédiat, consistera à retarder, à reculer la fin du monde.

Au dernier chapitre des prophètes de l'Ancien Testament, Dieu, las des crimes de la terre, décrit le jour du jugement, qui doit venir « comme un jour de feu, semblable à une fournaise ardente «. Et tout à coup Dieu retient ses foudres et s'écrie : « Avant que le grand et épouvantable jour arrive, il y aura la réconciliation des cœurs des pères avec les enfants, et des cœurs des enfants avec leurs pères : de peur qu'en venant je ne frappe la terre d'anathème (1). »

Ces paroles ne sont- elles pas infiniment consolantes? Elles annoncent que, sur le déclin des siècles, Dieu sera sur le point de frapper la terre d'anathème, mais qu'il se retiendra parce qu'il aura sous les yeux la réconciliation des cœurs des pères avec les enfants, c'est-à-dire le retour des fils des patriarches. Cette réconciliation du peuple juif avec Jésus- Christ et le peuple chrétien sera si agréable à Dieu qu'à cause d'elle, il ne frappera pas encore la terre. Ce sera la fin du monde retardée.

Quatrième réponse. — C'est en vue de cet immense service « la fin du monde différée » que Tertullien faisait déjà de son temps cette belle recommandation : Il faut que le chrétien, bien loin de s'affliger du retour des Juifs, s'en ré-

(1) Malach.. iv, 5-6.

jouisse ; puisque toutes nos espérances sont intimement liées à V attente des restes d'Israël (1).

Cinquième réponse. — N'est-ce pas en vue de cette magnifique résurrection du monde, que Notre- Seigneur Jésus- Christ lui-même a fait cette promesse infaillible : « Elie doit venir auparavant, et il rétablira toutes choses, Elias quidem çenturus est, et restituet omnia. »

Elie viendra donc auparavant ; et dans quel but ? Pour rétablir toutes choses ; à sa venue, toutes choses toucheront à leur décadence, à leur fin, et Elie les rétablira.

En conséquence de tous ces témoignages, nous repoussons toute connexion entre la conversion des Juifs et la fin du monde. Ce ne sera point en messagers de mort que nous entrerons dans l'Eglise, mais en messagers de vie. Nos mains tiendront les palmes du jour des Rameaux, et non des cyprès.

Sixième réponse. — Et enfin, lorsque arrivera la fin du monde, qui devra- 1- on en rendre responsables? Les Juifs? Nullement, puisque par leur conversion ils l'auront, au contraire, retardée. Qui alors? Les peuples redevenus impies. Les crimes des hommes amèneront et rendront nécessaire cette fin du monde. Mais alors, dans cette suprême et dernière catastrophe, nos frères seront innocents.

Tels furent donc les arguments que nous fîmes valoir en réponse à cette objection populaire dont Nosseigneurs les Evêques se faisaient, en souriant, les interprètes. Ils satisfirent les uns, contentèrent à moitié les autres. Plus d'un Evêque également chercha à dissiper ses alarmes, en disant : « Après tout, ne demandons- nous pas nous-mêmes tous les jours à Dieu la fin du monde, quand nous lui disons : adi^eniat regnum tuum, que votre règne arrive. )> L'exclamation la plus fine et la plus gracieuse fut celle de

(1) TertuL De judicio, ch. viii.

Mgr de Dreux- Brézé, évêque de Moulins. Nous lui avions développé plusieurs de nos arguments. Il semblait satisfait et rassuré. Mais tout à coup, pendant qu'il était en train de signer, il se tourna vers nous et nous dit avec l'accent du remords, du doute et de l'amabilité : « Vous direz tout ce que vous voudrez, mais i^ous nous faites signer nos passeports pour le ciel. »

Sous le voile de ces fines reparties, au fond de ces doutes recouverts d'amabilité et de charité, perçait ce sentiment général, ce soupçon : que ce que nous demandions aux Evoques, n'était pas un acte quelconque et médiocre. On avait raison de penser ainsi. Le peuple juif, ce peuple qui a un rôle à remplir d'un bout des siècles à l'autre, est si grand, que tout acte qui touche à ses destinées, acquiert des proportions inattendues. Il n'est pas douteux que le jour où il cessera d'être le témoin de la justice pour devenir, par le pardon du déicide, le témoin de la miséricorde, le genre humain entrera avec lui dans une phase grave et solennelle. Nous repoussions l'objection de la coïncidence avec la fin du monde et de la responsabilité qui en reviendrait aux Juifs. Mais nous étions les premiers à admettre qu'avec la conversion du vieux peuple hébreu commencera la phase de la consommation ou le chapitre de la péroraison dans le grand livre du monde. Or solliciter des Evêques et de l'Eglise rassemblée au Concile du Vatican un acte de miséricorde en faveur des restes du peuple juif, c'était naturellement leur demander d'entrer avec nous dans cette phase pleine de majesté, de mystère et d'inconnu. Un vénérable évêque, dont les noms nous rappelaient, par une douce coïncidence, les gloires de notre passé, Mgr Joseph- Ezéchiel Moreyra, évêque

de Guamanga au Pérou, ne s'y trompa point. Profondément ému à la pensée de cet acte de miséricorde en faveur du peuple juif et des conséquences qu'il entrevoyait, il avait incliné sa tête entre ses mains. Après quelques instants de réflexion il nous dit : « Nous touchons à la plus grande époque du monde, nous ne sommes plus loin des derniers temps. )) — « Monseigneur, lui répondîmes-nous en souriant, seriez- vous alors, vous aussi, de cet avis : que nous vous faisons signer la fin du monde. » — « Je ne sais, répliqua- 1- il en nous serrant les mains, mais ce qu'il y a de certain, c'est que vous nous faites accomplir un acte sans précédent dans r Eglise. »

L' Evêque de Guamanga disait vrai. Mais aussi les temps où le genre humain est entré ne sont- ils pas sans précédent? Et n'est-ce point le cas de rappeler ici la réflexion du comte de Maistre : « Il n'y a peut-être pas un homme véritablement religieux en Europe qui n'attende en ce moment quelque chose d'extraordinaire... «Plus que jamais, il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs.

Ce qui précède était écrit en 1870. A quarante années de distance, en 1910, le pressentiment de la consommation des siècles se corrobore de trois faits considérables.

Le premier est le mouvement de célérité qui emporte tous les êtres, peuples, hommes, choses, vers un but mystérieux et irrésistible. La vapeur emporte les navires. Les automobiles font dévorer l'espace. Les aéroplanes font la conquête de l'air. Le monde obéit à cette heure à une loi de prodigieuse célérité. Or tout cela inculque le pressenti-

ment d'une péroraison des siècles. Si l'on y prend garde, la perfection ou la beauté d'un livre, d'un poème, d'une tragédie, dépend de la rapidité de la péroraison. Il ne faut pas qu'une péroraison languisse, autrement l'ouvrage est faible et perd en considération. Eh bien, Dieu qui est l'artiste par excellence, ne doit pas permettre que son œuvre manque de beauté finale. Voilà pourquoi l'histoire du genre humain présente à cette heure la rapidité d'une péroraison ou phase de la consommation.

Un autre fait considérable, c'est la rencontre de tous les peuples à la fois ou leur marche commune vers un but qui les attire d'une façon irrésistible comme l'aimant attire le fer. Si l'on y prend garde encore, à l'épilogue d'un livre, d'un poème, d'une scène de théâtre, on a coutume de faire reparaître tous les personnages qui ont eu un rôle important. Or, pour l'épilogue de l'histoire du monde, n'est- il pas saisissant que tous les peuples reparaissent simultanément ; aucun n'est laissé à l'écart : les événements historiques et les découvertes modernes obligent l'île perdue sur la vaste étendue des mers à se rendre ostensible, non moins qu'un grand peuple du continent. Or le vieux peuple hébreu, obéissant lui aussi à cette loi de la réapparition pour l'épilogue du monde, dit : Me voici ; et nous, ses représentants, nous sollicitons par cet écrit la réouverture du Concile du Vatican, afin que tous les peuples viennent ensemble aux pieds du Vicaire de Jésus- Christ.

Troisième fait considérable : l'oppression des bons par les méchants.

Elle est lamentable, savante, perfide, cette oppression, chez les nations catholiques, en France, en Italie, en Espagne et ailleurs. On se demande avec étonnement pourquoi la Providence la permet. Toujours la même réponse : en vue de la consommation des siècles.

Par révérence pour Jésus- Christ, il a été décrété, et ins-

crit dans la Bible, que non seulement il serait question de lui en tête du livre du monde, en ce sens qu'il serait la grande idée qui remplirait le monde, in capite libri scriptum est de me (1) ; mais encore qu'il serait désiré, le Désiré/ depuis la première page de ce livre du monde jusqu'à la dernière. En effet, Jésus- Christ a été le désiré des nations (2) ; les nations l'ont attendu, ont soupiré après sa venue ; ce fut la première page. Mais il doit être encore, comme dit la Bible, le désiré des collines éternelles (3).: les justes souhaiteront que, remonté aux cieux, il descende de nouveau ; ce sera la dernière page.

Or, sait- on de quel moyen la divine Sagesse se sert p'our exciter les justes au désir du retour de Jésus- Christ? Elle se sert de deux moyens : de l'amour et de l'injustice.

L'amour, ah ! comme il appelle Jésus- Christ ! comme il le redemande ! Si vous pouviez entendre les soupirs des cœurs dans les monastères, les appels enflammés des vierges, vous constateriez que Jésus- Christ est bien le désiré des collines éternelles. Saint Jean a décrit par avance ces soupirs dans une page qui forme précisément la clôture de la Bible : « Venez, Seigneur Jésus, venez, ne tardez plus. )> Et l'Epoux répond : « Oui, je viens bientôt (4). » C'est comme un combat entre le précepte de la patience et l'amour impatient ; et, pour concilier le précepte de la patience et les impatiences de l'amour, Jésus est obligé de promettre qu'il vient bientôt : « Oui, je viens avec ma récompense (5). )>

Mais, outre l'amour, la divine Sagesse se sert d'un second moyen pour exciter les justes au désir du retour de Jésus- Christ, elle se sert de l'injustice, de l'oppression. On nous opprime, on nous accuse, on nous calomnie, on viole nos

(1) Psaume xxxix, 8.

(2) Genèse, xlix, 26.

(3) Aggée, I, 8.

(4) Apocalypse, xxii.

(5) Ibid.

droits : oh î que c'est dur, nos cœurs sont broyés, mais voyez le bien qui en résulte : Jésus- Christ est désiré ! Peutêtre que sans cela, nous n'aurions pas la flamme de son retour. Oui, Dieu laisse commettre l'oppression et durer l'iniquité, afin que nous pensions à son Fils : le Désiré des collines éternelles ! Et plus le monde avancera vers sa fin, plus l'injustice s'amoncellera énorme, révoltante, afin que le Réparateur, Jésus- Christ, soit désiré, que les opprimés tendent leurs mains vers lui, et qu'à la fin, lorsqu'il descendra des collines éternelles sur les nuées, les justes s'écrient : C'est Lui, notre libérateur ! Et les vierges diront : C'est Lui, notre bien- aimé !

Voilà ce que Dieu permet, par révérence pour son Fils : le Désiré des collines éternelles.

Faut- il conclure que la période de la consommation des siècles constatée par la loi de célérité qui emporte toutes choses, par l'acte de présence de tous les peuples en marche vers un but mystérieux, par l'oppression des méchants sur les justes qui soupirent après un Libérateur, faut- il conclure, disons- nous, que cette période de la consommation des siècles n'aura qu'une étendue mesquine, écourtée, sans fête ni consolation? On aurait grand tort de tirer une pareille conclusion.

Dans cette période finale doivent trouver place la conversion des restes d'Israël, la réjouissance qui s'en fera dans l'Eglise catholique, la venue du saint prophète Elie qui doit restaurer toutes choses, l'unique bercail sous l'unique Pasteur annoncé par le Christ, le combat gigantesque contre l'antéchrist, et enfin, dans la nature et le soleil les signes précurseurs de la fin du monde. Or pour la réalisation de

ce retour grandiose des restes d'Israël, de ce refleurissement universel, de ces combats, de ces terreurs, ne faut- il pas un laps de temps convenable et majestueux?

Il est admis aujourd'hui par la science et l'exégèse que les six jours de la création n'ont pas été des jours de 24 heures, mais des époques. Or Dieu, en Souverain Artiste, est jaloux de donner à son œuvre des proportions harmonieuses. Conséquemment, la période de consommation des siècles, en harmonie avec les époques de la création, présentera une étendue de durée large, un crépuscule magnifique où s'entremêleront les teintes vives de l'amour et les teintes assombries de la justice, annonçant, sur le soir des siècles, le Juge des vivants et des morts. Nous saluons par avance, dans cette beauté crépusculaire, la teinte de pourpre des restes d'Israël qui feront oublier, par l'héroïsme et le sacrifice de leurs vies, le déicide du Golgotha.

Page 1