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BATAILLE DE MANASSAS

Ce grand fait d'armes fut précédé par un combat qui, quoique prévu, eut une certaine importance. Le 18 juillet, l'ennemi fit une démonstration avec de l'artillerie sur le front de la brigade du général Bordiam [XVII], qui tenait les approches du gué Mitchell. Au môme moment une forte colonne d'infanterie, avec d(.'s détachements de cavalerie et d'artillerie, avançait sur le gué Blackbui'u, gardé par la brigade du général Longstreet. Avant de faire entrer l'infanterie en ligne l'ennemi canonna les Confédérés peiulant une demi-heure, avec des pièces d'artillerie rayées ; puis trois mille honnnes d'infanterie assaillirent les positions confédérées. Deux fois ils furent repoussés par les tirailleurs et la réserve do Longstreet. Ce dernier, qui n'avait sous ses ordres qu'environ douze cents hommes, venait d'être renforcé par deux régiments d'infanterie et deux pièces d'artillerie. Le passage du Bull Run étant ainsi rendu impossible à l'ennemi, sa fusillade cessa bientôt : l'artillerie seule continua de jouer. Peu à peu, le feu diminua ; les Fédéraux se retirèrent en désordre, en laissant soixante morts sur le champ de bataille. La perte dos Confédérés fut de ((uin/.e tués et cinquanle-trois blessés.

Quel que fut le caractère do ce combat, que l'ennemi représenta comme une simple "reconnaissance en force,"

(XVIT) L'oniicmi fit 3:1 première (lenioiistration sur t' IVont, (le la brigade Boiiham, le 17 juillet, à Fairfax Court Mouso, à environ douze jnille.^ de Manassas. Quelques joiins auparavant le général Beauregard, dans l'évcntualilé d'une avance do Mac Dowell, avait donné au général Bonham des instrnetions piïci.'^eR f^ur la manière dont il devait engager l'action et attirer l'ennemi sur les gués Mitchell cl Blackbnrn, — points les plus forts de la ligne du Bull Ruii, L'avantage de cotte position aurait pcrmi-ii aux lC,r>Of> hommes du général I5eauregard de tenir en échec l'armée de Mac Dowell, forte de 45,000 hommes, jusqu'à ce que les forces de Johnston et de IFolmes eussent pu opérer leur concentration et le renforcer, suivant le plan proposé par le général Beauregard au président Davis, et d'abord refusé par ce dernier L'ordre de concentration ne fut reçu par le général Beauregard que ce même jour, 17 juillet, à midi, et après qu'il eut informé le Président, par le télégraphe, cjne l'ennemi avait ftut son apparition à Fairfax Court House. (A*. (/. t.)

LA CAUSE PEËDÛE

on vit bien qu'il n'était que le prélude d'une importante bataille ; le duel d'artillerie qui avait terminé Ip combat démontra que les Confédérés pouvaient avoir toute confiance dans cette arme. Deux jours se passèrent cependant sans événement important; mais, dans la nuit du 20 juillet, on acquit la certitude que l'ennemi se mettait en mouvement. Les lumières qui avoisinaient la position de l'ennemi près de Centreville disparurent vers minuit ; les avant-postes confédérés purent entendre le bruit étouffé d'une forte colonne se mettant en marche dans la direction de Stone Bridge, où était postée l'extrême gauche de l'armée de Beauregard. On pouvait entendre distinctement les hennissements des chevaux et le bruit des wagons sur la route ; les commandements mêmes étaient perceptibles.

Enfin le 21 juillet, — un dimanche, — le soleil se leva sur une radieuse journée d'été. Les décharges successives d'artillerie annoncèrent bientôt que les deux armées se mettaient en mouvement. La fumée des pièces de canon s'élevait lentement dans les airs. Les armes étincelantes reluisant au soleil ajoutaient à la magnifique splendeur de ce spectacle. A l'ouest, dans le lointain, la sombre arête des Montagnes Bleues fermait cet amphithéâtre connu sous le nom de plaine de Manassas.

La veille de la bataille, le général Beauregard avait décidé de prendre l'offensive. Le général Johnston était arrivé pendant la journée avec une partie seulement de l'armée de la Shenandoah ; par suite du manque des moyens de transport, cinq mille hommes de cette armée avaient été laissés en arrière sur la ligne du chemin de fer. Il fut décidé que les deux forces qui, réunies, comptaient moins de trente mille honunes de toutes armes, se joindraient sur la ligne du Bull Run et, de là, avanceraient sur l'ennemi avant que Patterson ait pu opérer sa jonction avec les troupes de Mac Dowell, que l'on attendait à chaque instant. Mais ce plan fut entièrement changé par les péripéties de la bataille.

L'armée confédérée se composait de huit brigades, occupant une longueur de huit à dix milles sur la ligne défen- ■sive du Bull Bun. La droite de l'armée était beaucoup plue forte que l'aile gauche, 'comme position et comme nombre ; cette aile gauche, en effet, ne se composait que d'un régiment et un bataillon, postés à Stone Bridge, et placés sous le commandement du colonel Evans. Le commandant fédéral, Mac Dowell, avait décidé que la picmièrc division de son armée, commandée par le général Tyler, prendrait position près de Stone Bridge et simulerait une attaque sur ce point, tandis que les deuxième et troisième divisions, suivant des chemins que les Confédérés avaient laissés libres, traverseraient la rivière et effectueraient ainsi une jonction de trois formidables divisions qui seraient ensuite lancées sur les forces confédérées disséminées le long du courant, sur une longueur de huit milles, et dis-

persées de manière à rendre impossible pour elles tout mouvement d'ensemble.

Quelques instants après le lever du soleil, l'ennemi ouvrit un faible feu d'artillerie sur la position d'Evans à Stone Bridge. Pendant une heure cette canonnade continua, tandis que le gros des troupes ennemies se dirigeait sur le Bull Run pour le traverser à deux milles environ au-dessus de l'aile gauche confédérée. S'apercevant, à sa^rande surprise, que l'ennemi avait traversé la rivière au-dessus de lui, le colonel Evans recula ; les troupes ennemies, en nombre apparemment supéi'ieur, avaient pris les Confédérés en flanc et les serraient de près. Déjà on pouvait croire la journée perdue pour le Sud ; ce mot tcnible du vocabulaire militaire— ''flanqué" — peut être employé ici dans toute sa fatale énergie.

Cependant le colonel Evans qui tenait la position de Stone Bridge au moment de la feinte de Tennemi, avait pu découvrir la nature de cette démonstration à temps pour former une nouvelle ligne de bataille au moment où l'ennemi sortait xl'une forêt, où il avait à grand peine suivi un chemin tortueux et impraticable. Mais la colonne qui avait traversé le Bull Run se composait de plus de seize mille hommes de toutes armes ; le colonel Evans n'avait que onze compagnies et deux pièces de campagne ; le général Bee arriva .à son secours avec quelques troupes de la Gréorgie, de l'Alabama et du Mississipi ; cette addition portait la force confédérée à cinq régiments et six pièces d'artillerie. Ce petit corjjs d'armée était tout ce qui séparait en ce moment les seize raille Fédéraux de la victoire. Cette héroïque résistance de la petite armée confédérée, qui pendant une heure supporta tout le poids de la bataille, tint réellement du prodige, et pendant longtemps on ne crut imïi à la faiblesse de leur nombre. Et cependant rien n'était plus vrai. Plus tard, à Richmond, les chefs militaires convinrent que les Confédérés avaient été battus, mais que l'inexpérience que l'on avait alors de la guerre fit " qu'ils ne le surent pas."

Ecrasés par le nomljre, les corps réunis de Bee et d'Evans lâchèrent pied : le général Bee ordonna la retraite ; les troupes confédérées se retirèrent lentement. Il y eut d'abord quelque confusion dans les rangs, mais sans désordre.; à chaque pas les troupes s'arrêtaient, et, par. une fusillade bien nourrie, contenaient les colonnes ennemies qui l'assaillaient par le flanc. L'ennemi était de cinq fois plus nombreux que la colonne confédérée et s'avançait toujours. Il crut que la journée était gagnée ; la nouvelle de la victoire arriva bientôt à l'aiiièrc de l'armée, et de là, le télégraphe la transmit aux grandes villes du Nord. Vers midi, Washington était déjà dans toute la joie du triomphe.

Le général Bee avait le coup d'œil d'un soldat.; il vit la gravité de la situation. ]ja conviction que la journée était perdue l'accabla d'abord. Re])oussé à l'arrière de Robinson liouse, il rencontra le général Jackson avec sa brigade, forte de cinq régiments : Jackson, — l'homme qui depuis

HLSTOIEE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS

ce jour ne faillit jamais au moment ojjportun et que l'on vit toujours^ au plus fort du combat, convertir une défaite en victoire, — arrivait à son secours. Le général Bee s'élança vers le commandant virginien, dont la figure étrange, le calme et le sang-froid étaient si remarquables, et lui dit douloureusement: "Général, ils nous repoussent!" '^Eh bien ! répondit Jackson, à la baïonnette ! " Ces mots ranimèrent tout le monde. Le général Bee se tourna vers ses troupes exténuées de fatigue et s'écria : " Voyez; Jackson et ses Virginiens ; ils se maintiennent comme un raur de pierre (« stone loall). Soyons déterminés à mourir et nous vaincrons ! "

Pendant ce temps les deux chefs confédérés, les généraux Beauregard et Johuston, se trouvaient à quatre milles de l'action. Le général Beauregard se trouvait ce jour-là engagé dans une série d'erreurs telles qu'on eu vit larement sur un seul champ de bataille [XVIII]. Dans l'ignorance des plans de l'ennemi, il avait dis})ersé toute son armée le long du Bull Eun, sur une étendue de huit milles, attendant que son adversaire eut développé son projet. Le matin, de bonne' heure, il avait résolu d'attaquer avec son aile droite et son centre, le flanc et l'arrière de l'ennemi à Centreville, en se prôcautionnant contre l'avance des réserves de l'ennemi du côté de Washington. Même après que son aile gauche eût été si terriblement engagée, il supposait que ce mouvement l'aurait relevé ; et, dans son rai)port officiel de la bataille, il dit: "Par cette manœuvre, j'espérais fermement achever, vers midi, une victoire complète."

Il était dix heures et demie du matin quand le général Beauregard apprit que ses ordres d'avance sur Centreville n'avaient pas été exécutés. Le général Johnston et lui s'étaient placés sur le sommet d'une colline élevée, à environ nn demi mille derrière le gué Mitchell, de manière à surveiller les mouvements de l'ennemi. Pendant qu'ils atten-

daient anxieusement que le son de l'artillerie leur indiquât que le front de l'armée confédéiée entrait en action du côté de Centreville, la bataille se déchaînait dans toute sa furie sur la gauche. De cette colline, on pouvait voir ce vaste panorama dans tous ses détails ; les décharges de l'artillerie taisaient de toute la vallée un immense cratère. Le dessein de rennemi ne pouvait être plus longtemps ignoré ; la violence de l'action sur le flanc gauche montrait assez que c'était là le point culminant du conflit ; d'immenses nuages de poussière annonçaient aussi qu'une forte division du centre de l'armée fédérale se dirigeait sur ce point.

Il n'y avait pas un moment à perdre. De toute nécessité, il fallait combiner un autre plan avec la plus grande rapidité et de manière à confronter l'ennemi au point qu'il avait lui-même choisi. Evidemment, la gauche de l'armée confédérée alhiit être écrasée par le nombre. Sans perdre un instant, les généraux Beauregard et Johnston se ren dirent à toutes brides au plus fort de l'action ; ils arrivé rent derrière la maison Robinsou au moment même où les troupes de Bee et d'Evans se postaient dans un ravin boisé et où la brigade Jackson se jetait à leur gauche pour soutenir le choc de l'ennemi. Le moment suprême était arrivé ; le général Johnston saisit le drapeau du 4e Alabama et s'offrit à conduire l'attaque. Le général Beauregard sauta à bas de son cheval et, se tournant vers ses troupes, s'écria : " Je suis verni vaincre ou mourir avec vous! " [XIX]

Pendant cet intervalle, les réserves confédérées étaient rapidement arrivées au secours de l'aile gauche, Le mouvement de l'aile droite et du centre, commencé par Jones et Longstreet, fut contremandé. Le général Holmes, avec deux régiments et une batterie d'artillerie de six pièces, la brigade d'Early, deux régiments de la brigade Bonham, avec les quatre pièces de six de la batterie Kemper, rcçu-

(XVIII) Ces critiques ne moutrcnt que la partialité et les préveotions regrettables de l'auteur, qui sans doute aurait hautement loué le généra Beauregard s'il ffit né on Virginie aussi bien que les généraux Lee, Johuston et Jackson. Après la bataille du 18, le général Beauregard savait parfaitement bien, d'après la topographie du pays, que la prochaine attaque de l'ennemi aurait lieu sur l'une ou l'autre de ses ailes, mais plus probablement sur l'aile gauche, parce que la route directe de Centreville à Warrenton traverse le Bull Run à Stonebridgc. Il prit ses dispositions en conséquence ; il se proposait, aussitôt que l'ennemi aurait suffisamment développé son mouvement, de porter sou aile droite vers Centreville, en retirant son aile gauche du gué Mitchell vers Manassas, sur lequel il aurait pivoté, et alors d'attaquer l'eunemi en flanc et en arrière afin de le couper de Washington, sa basa d'opérations.

Dans la nuit du 20, le mouvement de l'ennemi s'etant assez clairement dessiné, le général Beauregard donna ses ordres d'après ce plan ; mais ses courriers étant nouveaux et ne connaissant pas suffisamment les routes, les ordres destinés à l'aile droite, lui prescrivant de commencer le mouvement à six heures du matin, n'arrivèrent qu'à neuf heures. A ce moment, l'attafpie de l'ennemi sur l'aile gauche du général Beauregard avait pris une telle gravité, qu'il devint céccssaire d'abandonner le plan de bataille pour soutenir le point attaqué, en y portant Èi la hâte toutes les troupes disponibles do l'aile droite. De nouveaux ordres furent expédiés vers dix heures du matin ; mais, toujours par la même difficulté, ces ordres n'arrivèrent encore à leur destination que vers dix heures du soir, bien que l'extrême (hoite ne fût pas à plus de deux milles du gué Mitchell, d'où les courriers étaient partis.

L'auteur se trompe encore quand il dit que les lignes de défense, le long du Bull Ilnn, s'étendaient à huit ou dix milles; elles s'étendaient du gué Union Mills au Stone Bridge, à une distance de cinq milles tout au plus.

Le général Bee n'eut aucune entrevue avec le général Jackson sur le champ de bataille de Manassas ; il ignorait la position de ce dernier jusqu'à ce qu'il en eût été inlbrnié par les généraux Johnston et Beauregard. Ce fut alors qu'il lit cette remarque citée par l'auteur : " Jackson et ses Virginiens sont là debout comme une muraille, etc." {N. du trad.)

(XIX) Le général Johnston ne prit point les couleur.^ de ce régiment, mais se tint i)rc.-i du porte-drapeau, et le général Beauregard ne descendit pas de cheval, mais marcha en avant avec les troupes. Bientôt après son cheval fut tué par une bombe qui éclata sous lui, tuant ou blessant plusieurs eh «vaux de son état-major. [N. du trad.)

reut roîJrè de rcuforcer l'aile gauche. La bataille recoiuniençait, mais l'aspect des affaires paraissait tout à fait désespéré. Pour faire face à l'attaque de l'eniiemi, le général Bcauregard n'avait encore que six mille cinq cents iiounnes d'infanteiie et de cavalerie, treize pièces et deux compagnies d'artillerie. Les généraux Ewell, D. P. Jones, Longstreet et Bonliam avaient reçu l'ordre de contenir les réserves de l'ennemi, qui se trouvaient à Centreville et aux environs. Le général Johnston avait laissé le commandement à Beauregard et s'était porté dans la direction de Lewis House, pour presser l'arrivée des renfoi'ts.

La bataille était concentrée sur le plateau où s'élevaient deux maisons en bois : Henry et Robinsou Houses. Le général Beauregard résolut de reprendre possession de cette position. Il forma sa ligne poui- un assaut ; la droite chargea vigoureusement tandis que son centre, sous Jackson, perça le centre de la ligne ennemie. Le plateau tomba en possession des Confédérés, mais une forte division d'infanterie ennemie revint à la charge et les en délogea de nouveau. Il devint évident que nos troupes allaient être accablées par la supériorité numérique de l'ennemi, celuici leur opposant sur ce point une force d'infanterie évaluée à vingt mille hommes, sept compagnies de cavalerie et vingt-quatre pièces d'artillerie en ferme possession du plateau, tandis que de menaçantes réserves d'infanterie et d'artillerie se tenaient prêtes à le soutenir.

Il était alors environ deux lieures de l'après-midi. Heureusement, les renforts que le général Johnston avaient été chercher s'avançaient rapidement et arrivèrent près du général Beauregard au mon:!ent même où il oi'donnait un second mouvement en avant, dans le but de rc[)rendre possession du plateau tant disputé. La brigade de Holmes et une autre furent mises en ligne. D'autres pièces d'artillerie an-ivaient également ; ces renforts parurent donner une nouvelle impulsion aux Confédérés. La ligne de bataille se mit en marche au milieu des cris d'enthousiasme, et s'avança résolument malgré le feu de l'ennemi. Toute la plaine fut de nouveau balayée par cet élan, mais non sans (pie les Confédérés eussent été cruellement éprouvés. Le général Bee était tombé près de la maison Henry, mortellement blessé; un peu plus loin le colonel Bartow, de la (Géorgie, avait eu le cœur traversé par une balle; — par sa moit, le Sud perdit un de ses soldats les plus braves et les plus riches d'avenir. Mais la roue de la Fortune avait tourné ; le plateau était maintenant en notre ferme possession, et l'ennemi, repoussé au-delà du chemin et refoulé dnns les bois, était visiblement désorganisé.

La bataille de Manassas se divise en trois périodes bien distinctes. Nous venons de décrire les deux premières, caractérisées p«r le mouvement de flanc de l'ennemi et sa victoire momentanée, et par le combat du plateau. La

troisième s'ouvrait ; l'ennemi allait faire un dernier effort pour recouvrer ses premiers avantages.

Il rallia rapidement sa ligne brisée et reprit son ordre de bataille ; sa droite s'étendait plus loin encore et pouvait tourner la gauche confédérée. Le spectacle était réellement grandiose. Les longues lignes courbes des deux armées s'étendaient jusqu'aux pentes des collines occupées par les tirailleurs ; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, des masses d'infanterie et de cavalerie couvraient les champs et les bois.

Pendant que les Fédéraux, protégés par des brigades nouvelles qui n'avaient pas encore pris part au combat, ralliaient leur ligne brisée et se disposaient à renouveler l'attaque, un signal télégraphique, d'une colline avoisi nante, avertit le général Beauregard que " l'ennemi s'avançait à gauche." En effet, à une distance de plus d'un mille, on pouvait voir une colonne arrivant siu- le lieu du conflit ; il fut impossible au général Beaui-egard, même avec de fortes lunettes, de distinguer sous quel drapeau

elle marchait " En ce moment," dit plus tard le

général Beauregard en parlant de cette occasion, " le cœur me manqua. J'arrivai peu à peu à la fatale conclusion qu'après tous nos efforts, nous serions forcés d'abandonner à l'ennemi le champ de bataille si chaudement disputé. Je repris de nouveau la lunette et cherchai à distinguer le drapeau de la colonne, mais sans résultat ; il m'était impossible de voir à quelle armée elle appartenait. Tous les officiers de mon état-major étaient absents, porteurs d'ordres adressés h différents points. La seule personne qui se trouvait à côté de moi était ce brave officier qui s'est distingué depuis par un brillant fait d'armes, le général - — alors colonel— Evans. Je lui communiquai mes doutes et mes craintes. Je lui dis que je craignais que cette colonne ne fut la division Patterson, et que si tel était le cas, je serais forcé de replier l'armée sur les réserves et d'attendre jusqu'au lendemain pour continuer l'engagement."

S'adressant alors au <;olonel Evans, le général Beauregard le chargea de se rendre près du général Johnston et de lui dire de préparer ses réserves pour soutenir et protéger la retraite. Le colonel Evans allait s'éloigner quand, en jetant un dernier regard sur le drapeau problématique de la colonne, le général Beauregard put voir, grâce à une brise qui s'éleva, les plis de la bannière confédérée se dérouler au vent ! Au même moment, un aide-de-camp se détacha et arriva sur le groupe. " Colonel Evans," s'écria le général Beauregard, la figure rayonnante, " partez et poi'tez l'ordre au général Kirby Smith de hâter sa marche et de les prendre par le flanc et par l'arrière ! "

C'était, en effet, Kirby Smith qui arrivait avec la partie de l'armée de Johnston laissée dans la vallée de la Shcnandoa,h, et que l'on attendait anxieusement (XX). Au moment

(XX) Il y a ici une erreur. Le drapeiiu dont parle ruiifcur était celui de la brigade l'::! rly, qui avait rtirii le nuitin des géuéruu.x ]>eauregard et

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES

'OÙ le tviûn s'approchait de Manassas, avec deux mille liorames 'd 'infanterie, — la plupart de la brigade Elzcy, — les détonations d'artillerie avaient appris au général Smith que le choc avait lieu ; il avait aussitôt fîiit arrêter la locomotive, formé les rangs, et s'était avancé rapidement sur le lieu du conflit. Ces renforts furent salués par les hourralis répétés de tous les régiments ; on les lança contre le centre et la gauche des Fédéraux pendant que la brigade Early, qui arrivait au même instant, se rua sur leur aile droite ; les deux attaques faites simultanément et Beauregard chargeant en tête. C'en était trop pour l'ennemi. Déjà ses troupes avaient été démoralisées par les expériences de la journée ; au premier assaut, sa ligne de bataille se rompit de tous côtés. Cependant, il y eut une résistance momentanée dans le voisinage de la maison Chinn ; la bataille se concentra sur ce point isolé et devint un véritable volcan. L'ennemi céda ; manquant de troupes fraîches, voyant sa ligne de bataille rompue à chaque instant et'les Confédérés en possession de toute son artillerie, il abandonna enfin la colline si longtemps contestée : la bataille était complètement et irrévocablement perdue.

Repoussé au-delà de l'étroit plateau, l'ennemi ne put longtemps conserver son ordre de bataille ; les soldats, rompant les rangs, s'enfuirent bientôt dans un désordre complet. Tout à coup cette déroute dégénéra en panique comme si la foudre fut tombée au milieu de la masse aflblée des fuyards. Au moment où 'ils s'approchaient du pont de Cub Run, une décharge de la batterie Kemper abattit l'attelage d'un wagon qui traversait le pont ; le véhicule, renversé, obstrua le seul chemin ouvert aux fugitifs qui s'accumulèi:ent bientôt sur ce point. Les Confédérés ouvrirent le feu sur cette masse vivante ; les pièces de l'ennemi, ses M'agons, ses voitures, ne furent bientôt qu'un monceau de débris. Des centaines de fuyards tombèrent sous les boulets des vainqueurs. Le principal passage de la retraite étant obstrué, les Fédéraux redescendirent la colline'dans une confusion indescriptible, et bientôt la déroute devint générale ; corps d'armées et régiments se confondirent en une seule masse éperdue de terreur. De tous côtés, des wagons renversés les uns sur les autres, les chevaux démontés galopant effarés parmi les fuyards, et les

ciis confus de la bataille augmentaient encore l'horreur de cette scène. A mesure que la masse des fugitifs~devenait plus compacte, leurs terreurs augmentaient ; écrasés ])ar les chevaux et les wagons, ceux (pii tombaient ne devaient plus se relever.

Mais ce n'était pas seulement au pont de Cub Run que la, retraite était interceptée. Des milliers de fugitifs s'étaient jetés dans le Bull Run aux endroits guéablcs, et bientôt la plus inextricable confusion se mit dans tout cet amas d'êtres humains, d'animaux, de canons, de voitures et d'ambulances. Des nuages de fumée et de poussière indiquaient les chemins pris par les fugitifs et formaient une couche sombre au-dessus du paysage vert qui se déroulait au lointain. Partout où les chemins étaient bloqués, nombre de fuyards abandonnaient leurs armes et leur équipement et se jetaient dans les champs et les forêts. Les malades et les blessés eux-mêmes furent jetés à bas des ambulances ; des zouaves à pantalons- rouges prirent leurs places ; des soldats en uniformes coupèrent les traits des attelages et montèrent sur les chevaux ! Jamais pareil pêle-mêle n'eut lieu ; des soldats aux uniformes multicolores, des dames venues pour jouir du coup d'œil de la bataille à l'aide de leurs lorgnettes de théâtre, des membres du Congrès et des gouverneurs d'Etats avec leurs paniers de Champagne et leurs discours faits d'avance pour la célébration de la grande victoire, des correspondants et éditeurs de journaux, des opérateurs télégraphiques, des chirurgiens, dos quartiermaîtres, des prêtres, — tous fuyaient maintenant en désordre, remplis de poussière, noircis par la poudre et la fumée, en proie aux plus mortelles angoisses.

Cette terrible déroute continua sur une étendue de trois milles, bien qu'alors les Fédéraux ne fussent pas serrés de près par les Confédérés. Ceux-ci n'entreprirent point de poursuivre activement les fugitifs (XXI) ; il n'y eut qu'une démonstration de» ce genre: celle que firent (pielques détachements de la cavalerie de Stuart et de Beckhaui au premier moment de la déroute, et quelques décharges d'artillerie à Centreville, où les Confédérés avaient mis un canon en position. Le cri de la "cavalerie!" accrut encore la panique des fuyards, quand cependant aucun cavaliSf ne se trouvait à une distance de moins d'uu mille; la con-

Jolinytoii l'onlre de iiiarclicr, conjointement avec les brigades Ewell et I-Tolmes, et avant (juc les. deux généraux en chef eussent quitté le plateau.

La brigade du gcnerul Kirby Smiih était arrivée sur le champ do bataille à peu près une heure auparavant, et avait assistée, sur notre extrême gauche, h la seconde attaque faite dans le but de reprendre possession du platea*u. Ce ne fut pas le " son de l'artillerie qui apprit au général Smith qu'une grande bataille avalit lieu," mais un officier d'état-major qui avait été laissé dans ce but à Manassas Jonction et qui le conduisit sur le champ de bataille. Quand il fut ari'ivé près de Lewis ITouse, le général Johuston lui envoya, par un aide-de-camp, l'ordre de prendre position à l'aile gauche des troupes déjà cn;.]ogees. Lorsque le gciu^ral Early arriva à son tour à Lewis House, il fut envoyé à l'extrême gauche de Smith avec ordre d'attaquer l'aile gauche et les derrières de l'ennemi, mouvement qui décida du sort de la journée.

Au moment où le général Smith arriva sur le champ de bataille, et tandis que sa brigade prenait la position qui lui était assignée, il fut gravement blessé au cou par une balle qui le mit dans l'impossibilité, de continuer un servies actif pendant plusieurs mois. {N. du trad.) »■

(XXI) Il y a ici de nouveau matière à contestation. La déroute n'avait pas plus tôt commencé, que le général Beauregard ordonna au petit nombre de troupes restées sur le champ de bataille, de commencer immédiatement la poursuite par le chemin de Centreville, — chemin qui traverse le Stone Bridge, Il est bon de remarquer que l'ardeur de cette bataille, si chèrement disputée, et l'excitation de la victoire avaient jeté l'armée confédérée

fusion augmenta ot ne cessa point même après que les

fuyards eurent dépassés Centreville et atteijit les rives

du Potoniac ! Cette même route ou la Grande Armée,

brillante et assurée de la victoire, avait passé le matin,

était en ce moment ini théâtre d'horreur et de carnage.

Quelques heures auparavant, les drapeaux se déployaient

îîaiement au vent, les baïonnettes brillaient au soleil à tra-

• vers les vertes forêts de la Virginie, — et maintenant tout

cela avait fait place à une déroute indescriptible ; des

monceaux de corps mutilés, des débris de caissons obs-

truaient le chemin des fuyards ; ceux-ci, ^luisés, haletants,

et en proie à do mortelles angoisses, tressafllaient à chaque

détonation de l'artillerie confédérée, pourtant bien éloignée

d'eux.

Ce ne fut que lorsqu'ils arrivèrent en vue du Potomac que la terreur des vaincus commença à se calmer; néanmoins, ils n'étaient pas encore pleinement rassurés ; la panique existait encore. En anivant à Alexandrie, ils se ruèrent avec tant de précipitation sur les bateaux du Potomac qu'ils faillirent les faire sombrer. A Washington, on dut placer une forte garde aux gares des chemins de fer pour les empêcher de prendre immédiatement les trains du Nord. Les fuyards étaient anxieux de mettre la plus grande distance possible entre eux et la terrible armée confédérée, dont ils croyaient l'avant-gnrde sur l'autre rive du Potomac, en vue de la capitale fédérale, et avide de se venger et de placer le drapeau confédéré sur le Capitole du Nord.

Mais les Confédérés n'avancèrent pas, l'armée victorieuse ne quitta pas la ligne défensive du Bull Run. Il est vrai

que le résultat obtenu dans les limites seules du champ de bataille était immense ; une brillante victoire avait couronné les eflbrts des soldats confédérés. La Grande Armée du Nord était non-seulement battue, mais démoralisée à un tel point q\ie ce qui en restait pouvait être considéré comme complètement annihilé. La perte des Confédérés était de 1 8-52 tués et blessés; celle de l'ennemi, suivant l'estimation du général Beauregard, de 4,500 tués, blessés ou prisonniers ; en outre, les premiers avaient capturé vingt-huit pièces de canon, cinq mille petites armes et presque tous les drapeaux de l'ennemi. Mais les Confédérés ne comprirent pas eux-mêmes toute l'importance de leur succès, et laissèrent passer une occasion sans pareille de recueillir les fruits d'une yictoire si vaillamment gagnée. En n'importe quel moment pendant les deux semaines qui suivirent la bataille, Washington eut pu être capturée et devenir entre leurs mains une prise d'une importance incalculable. Patterson n'avait que dix mille hommes avant la bataille ; son armée, ainsi que la plus grande partie de celle de Mac Dowell, se composait d'hommes engagés pour trois mois, qui refusèrent de dépasser ce terme et quittèrent le camp par milliers. La formidable armée qui s'était rassemblée ù Washington n'était plus qu'une masse éparse et désorganisée. A part les tués et les blessés, la désertion en avait distrait le plus grand nombre ; le refus de prolonger le terme de l'engagement annihilait tout ce qui restait de cette brillante armée. Du côté du Maryland, la capitale n'était que très imparfaitement défendue. Le Potomac était guéable à nno petite distance

— con-iposée en grande partie de recrues hâtivement rassemblées, — dans un désordre presque iiussi grand que celui qui régnait pai;mi les vaincus. 11 fallut quelque temps pour les réunir et les réorganiser. Mais le g-énéral Beauregard n'avait que très peu de cavalerie pour activer la poursuite ; la plus grande partie de celle du généra! Jehnston était encore à Winchester, où on l'avait d'abord laissée pour taire l'ace n l'armée fédérale de Pattersou et couvrir le retrait de l'infanterie. Aussitôt que le général Johnston fut informé, à Lewis lîouse, de la défaite de l'ennemi, il ordonna aux troupes que l'on avait laissées aux gués Mitchcll et Blackbui-n, — dans le but de couvrir Manassas, — d'avancer immédiatement sur Centreville. Mais cette marche en avant fut bientôt atrêtée par les réserves que l'ennemi afait laissées dans la direction de Oeutrcvillc pour couvrir ce point. Ces troupes de réserves étant aussi nombreuses que celles des Confédérés, — sinon plus, — et occupant une forte position défensive^ elles purent, sans beaucoup de diflicuitcs, tenir les confédérés en échec jusqu'à la nuit.

Les troupes exténuées et désorganisées avaiout à peine sérieusement commencé la poursuite sur le chemin de Centreville, qu'un olficier de l'élut m;ijor du général Johnston, le major Thomas B. !^iett, — qui avait été laissé pour envoyer les troupes en avant à mesure qu'elles arrivaient sur le champ de bataille^— envoya au général Beauregard une communication annonçant, suivant le rapport d'un courrier, que l'ennemi avait traversé le Bull Run au gué d'Union Mills, — point dont l'accès était devenu libre par le retrait des divisions Early, Eweil ot Holmes, — qu'il venait prendre part à la bataille et fe'dirigcait rapidement sur Manassas. Le général Beauregard communic[ua au?si1ôt cette dépêche au général Johnston, et il fut résolu d'arrêter innnediatcment la poursuite commencée sur le chemin de Centreville et do marcher avec toutes les troupes que l'on pourrait réuîiir à la défense de Manassas. Des ordres furent donnés en conscquent-e ; le général Beauregard se rendit aussi vite que lui permit la fatigue extrême de son cheval sur le nouveau champ d'opérations, avec l'intention d'attaquer l'ennemi de suite, — quoiqu'il fut déjà presque .nuit, — et de le rejeter au delà du Bull Run avant qu'il eut pu choisir sa po-sition sur sa rive droite. Mais en arrivant prés do Manassas il fut informé que ce rapport était faux, et que ^c'étaient nos propres troupes, et non celles do l'ennemi, qui se trouvaient dans le voisinage du gué d'Union Mills.

Il était alors trop tard pour recommencer la poursuite avec des troupes encore inexpérimentées et exténuées par la bataille et les marches continuelles. On leur donna donc l'ordre de bivouaquer où elles se trouvaient, de manière à reprendre la poursuite le lendemain matin. Quelques instants après, un orage violent éclata ; la pluie tomba à torrents pendant plusieurs jours. D'un autre eqté, l'armée était sans provisions et sans moyens de transports, le pont du chemin de fer au-dessus du Bull Run ayant été détruit. Il était indispensable de pourvoir à tous ces besoins avant de continuvr ce qui n'était plus une poursuite, mais une marché en avant. Pendant cet intervalle l'ennemi s'était retranché dans ses fortifications du côté sud du Potomac et gardait les ponts de cette rivière ; l'armée confédérée, n'ayant alors aucun ponton, ne pouvait tenter le pas.sage de la rivière avant qu'elle ait pu s'en procurer, à moins de traverser aux gués de Leesburg et des environs. Néanmoins, l'idée que l'on allait avoir " la paix dans les soixante jours '; dissuada le Gouvernement confédéré de faire un cUbrt déterminé et de convertir l'armée du Potomac en une armé: ojfcmive. C'est ainsi que furent perdus pour lui les fruits brillants, et pourtant iaciles à recueillir, de la première grande victoire d remportée par les Confédérés, (iV, du. frad.)

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES

au-dessus de la ville; par là, on pouvait arriver jusqu'aux collines de Georgetown où toute résistance fut devenue impossible. Il n'était besoin que d'une marche d'un peu plus de vingt milles pour couronner la victoire de Manassas par la glorieuse conquête de la capitale ennemie.

Cette splendide occasion perdue fut pour le Sud sa première et sa plus sévère leçon. Pendant des mois entiers, sa grande et victorieuse armée resta l'arme au bras; elle donna

au Nord le temps de réparer ses pertes, de mettre sur pied un demi million d'hommes, d'organiser quatre grandes expéditions, de transporter la guerre sur d'autres théâtres, de manière à envelopper la Confédération entière d'un réseau menaçant. Les opérations de l'ennemi, tant navales que militaires, devaient embrasser l'immense territoire qui s'étend du littoral de l'Atlantique aux tributaires occidentaux da Mississipi.

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