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VU

8KCKSS10N DE LA CAKOLINE DU NORD, DE L'AHKANSAS ET DU TENNESSEE. ASSERVISSEMENT DU MARYLAND.-SITUATION RESPECTIVE DES

BELLIGERANTS.

jMAI 18«1,

Il est â remarquer que la Virginie ne s'était pas retirée de l'Union dans les mêmes circonstances ni dans le même esprit que les Etats à coton ; d'un côté, elle ne pouvait plus espérer, au moment de sa sécession, que la séparation s'opérât d'une manière pacifique, et elle appréciait pleinement tous les dangers qui devaient en résulter ; en outre, le mobile de son retrait de l'Union fédérale était différent. Son attachement à l'Union avait été prouvé par les grands et courageux efforts qu'elle avait faits pour la sauver ; c'était à sa Législature qu'était due la formation de la " Conférence de la Paix" qui s'était réunie à Washington, «n féViier 1861 ; au Congrès, ses représentants avaient employé tous les moyens honorables en leur pouvoir pour arriver à une solution pacifique ; la Convention virginienne avait envoyé des délégués à M. Lincoln pour l'engager à se désistw de sa politique de coercition ; en un mot, dans toutes les assemblées publiques, de quelque nature qu'elles fussent, la Virginie avajt tout mis en œuvre pour sauver l'Union. Ce fut seulement quand elle vit l'inutilité de ses efforts, quand le gouvernement de Washington tira le premier l'épée contre les Etats souverains et adopta la politique de coercition, — ce fut alors que la Virginie put apprécier le véritable caractère de la lutte, et ne trouva, pour s'y opposer, qu'un seul moyen : le retrait de l'Union. Son acte de sécession fut subordonné. à la politique coercitive du gouvernement fédéral ; ce fut une pénible formalité qu'elle dut accomplir pour sauver un principe plus élevé que l'Union, et en se séparant elle ne cédait ni aux con-

seils des passions, ni h de simples considérations d'expédients.

Les commotions populaires n'acquièrent leur véritable caractère et leur signification qu'après un certain laps de temps. Une appréciation équitable et philosophique des événements qui décidèrent ce second mouvement sécessioniste des Etats du Sud, démontre qu'ils placèrent cette question de la guerre sur une base infiniment plus ferme et plus large tant au point d» vue moral que par son caractère constitutionnel, et que c'est de cette seconde sécession seulement que le conflit prit sa véritable signification et devint, dans toute la plénitude de l'acception, une véritable guerre pour la liberté.

Ce fut donc à ce point de vue, et en opposition à l'emploi de la force contre le sentiment de la liberté, que les Etats frontières suivirent l'exemple de la Virginie. Ce qui décida ce mouvement ne fut pas tant la commotion produite par la prise de Sumter que la proclamation belliqueuse de M. Lincoln, dont le but bien prouvé était la subjugation du Sud. Par cette proclamation, les Etats frontières purent clairement voii» où tendait le gouvernement fédéral, car M. Lincoln leur demandait à eux-mêmes de fournir leurs contingents aux troupes levées pour marcher contre les Etats amis et co-intéressés de l'extrême Sud ; aussi cette demande étrange fut-elle reçue avec mépris. Le gouverneur Magofïin, du Kentucky, répliqua que "jamais son Etat ne fournirait de troupes pour le but condamnable de subjuguer ses Etats frères."' Le gouverneur

ri

EUis, de la Caroline du Nord, télégraphia à Washington : Feny, sur le Potomac, avec «es magasins d'armes et son

"Je ne puis approuver cette funeste violation des lois du pays et cette guerre contre l'indépendance d'un peuple libre." Le gouverneur Rector, de l'Arkansas, ne fut pas moins expressif dans sa réponse et déclara qu'une telle demande "était aussi insultante qu'injuste," et le gouverneur" Jackson, plus indigne encore que ses collègues, écrivit personnellement à M. Lincoln. " Votre réquisition, lui disait-il, est, dans mon jugement, illégale, inconstitutionaielle et révolutionnaire ; son but est inhumain, infernal.'''' ijeul entre tous les Etats méridionaux, le Maryland fie montra point publiquement son indignation ; son gouverneur, Thomas Holladay Hicks, adopta une politique ambiguë et prjétendit garder la "neutralité " de son Etat. Mais pendant que, — par cette assertion puérile et par les affirmations formelles que le peuple marylandais aurait toute latitude de déterminer sa position aux élections congressionnelles prochaines, — il donnait le change à l'opinion populaire de son Etat, il assurait verbalement à M. Lincoln que le Maryland fournirait son contingent de troupes et donnerait son appui militaire au gouvernement fédéral.

Les indices de ces sentiments d'indignation allèrent bientôt Jusqu'aux actes formels. Le Tennessee se sépara de l'Union le 6 mai ; le 18 du même mois, l'Etat de l'Arkansas fut formellement admis dans la Confédération du Sud, et le 21, la Convention souveraine de la Caroline du Nord })assa, à l'unanimité, une ordonnance de sécession. Ce dernier Etat, bien qu'ilmit de lalenteurà "sécéder" et à accomplir d'une manière formelle sa séparation de l'Union, avait atri avec un rare couraue, en donnant dès le commencement de précieuses marques de sympathie pour la cause du Sud. Par l'ordre de son Gouverneur, le fort Maçon, près de Beaufort, avait été occui)é le 15 avril et l'on y avait promptement jeté une garnison composée de volontaires de Gieensborougli et d'autres localités. On prit aussi le fort Caswell, et le 19, on s'empara de l'arsenal de Fayettevillc, SïJis verser une goutte de sang, mettant ainsi l'Etat et le Sud tout entier en possession de soixante-cinq mille mousqu3ts, dont vingt-huit mille étaient du meilleur modèle iilors connu.

La Virginie avait fait un pas décisif et promulgué son ordonnance de sécession, le 17 avril. Le premier soin dut être dès lors d'assurer à l'Etat toutes les armes, les munitions, les provisions et les postes militaires qui se trouvaient dans ses limites et dont il était possible de s'emparer. Il y avait entr'autres, deux points d'une importance toute particulière : l'un était l'arsenal maritime, à Gosport, avec son magnifique dry-dock, ses vastes hangars, ses ateliers, ses forges, ses magasins, ses corderies, ses bois de construction de navires tout préparés, ses mâts, câbles, embarcations, munitions, mousquets et canons. Outre tous ces précieux trésors, il y avait alors dans les eaux de Gosport plusieurs bâtiments de guerre. L'autre point important était ITarper's

arsenal, dans lesquels se trouvaient environ dix mille mousquets et cinq mille carabines, avec les machines nécessaires à la fobrication des armes, et qui, avec un nombre suffisant d'ouvriers, pouvaient livrer vingt-cinq mille mousquets par an.

Les mesures prises pour s'emparer de ces pointa et s'assurer de tous leurs avantages ne réussirent qu'en partie. En deux jours on avait réuni à Harper's Ferry un grand nombre' de volontaires. La petite troupe fédérale qui se trouvait en ce lieu demanda à parlementer. On accéda à sa demande; mais peu de temps après on aperçut des flammes qui s'élançaient des magasins de fusils et de l'arsenal ; la garnison après avoir mis le feu aux constructions et à ce qu'elles contenaient, s'était échappée dans le Maryland en passant le pont de la voie ferrée. Les troupes virginiennes s'élancèrent aussitôt dans les bâtiments. Un grand nombre d'armes étaient déjà dévorées par les flammes ; mais on put sauver environ cinq mille mousquets du meilleur modèle, en excellent état, et trois mille fusils inachevés. Avant de battre en retraite la garnison avait allumé des mèches pour faire sauter les ateliers ; mais grâce à leur courage et à la rapidité de leurs mouvements, les Virginiens parvinrent à éteindre le feu et à assurer ainsi à leur Etat les précieuses machines employées à la fabrication des carabines et des mousquets.

Le jour suivant, les Fédéraux firent des pié[)aratifs pour détruire l'arsenal maritime de Gosport, et jetèrent en même temps des renforts dans la forteresse Monroe. L'œuvre de destruction ne fut pas aussi complète que l'ennemi l'avait espéré ; le dry-dock qui coûtait à lui seul plusieurs millions de dollars, avait très-peu souffert ; mais on détruisit néanmoins une immense quantité de matériel et grand nombre de bâtisses furent i)erdus. Tous les bâtiments en rade, à l'exception d'une vieille frégate démâtée, V United States, avaient été livrés aux flammes ou coulés; mais lo Merrîniac, puissante frégate à vapeur de deux mille six cents tonneaux, nouvellement construite, complètement équipée et prête à prendre la mer, ne fut que partiellement avariée et joua plus tard un rôle brillant dans l'histoire maritime de la Confédération.

On espérait aloi's que le Maryland s'efïbrc^-ait d'imiter l'exemple héroïque de l'Etat voisin et unirait son sort à celui de la Confédération, Mais deux jours après la sécession de la Virginie, eut lieu dans les rues de Baltimore un conflit à main armée, et le sol du Maryland fut le premier arrosé du sang des Sudistes. Lorsqu'il devint certain qu'on réunissait des troupes du Nord dans le but d'envahir les Etats qui venaient de sécéder, le peuple du Maryland, et plus particulièrement la population de Baltimore, ne put contenir son indignation. Dès qu'on apprit qu'un corps de volontaires du Massachusetts devai* traverser la ville dans la journée du 19 avril, on prit la résolution énergique de s'opposer à son passage. Pendant

que plusieurs centaines de ces volontaires, parmi lesquels cinquante à soixante seulement étaient armés et en uniforme, traversaient la ville en wagons, ils trouvèrent la voie obstruée près d'un des bassins du port par des tas de pierres, de sable et de vieilles ancres que l'on avait entassés et se virent obligés de rebrousser chemin et de se frayer un passage à pied jusqu'au dépôt, à l'autre extrémité de la ville. Une troupe de citoyens réunis au devant des volontaires arrêta leur marche, criant, menaçant, insultant ces soldats en les traitant de mercenaires, et mêlant à tout ce bruit des cris d'enthousiasme pour la Confédération du Sud. Un homme dans la foule arbora le drapeau confédéré ; d'autres lancèrent des pierres ; deux soldats furent atteints et renversés; plusieurs autres reçurent des blessures graves. En ce moment, les troupes mirent en joue et firent feu. Plusieurs citoyens furent tués sur le coup ; d'autres, blessés seulement, tombèrent et furent emportés par ceux qui les entouraient. La foule fut saisie de fureur; jusqu'alors elle n'avait eu recours à d'autres armes meurtrières que des pierres de la rue, mais à partir de ce moment les revolvers furent tirés ; on fit feu sur la troupe et l'on vit des hommes courir dans tous les sens pour aller chercher des armes. Une fusillade bien nourrie de part et d'autre commença aussitôt et ne se ralentit point pendant tout le trajet de la rue Frederick à la rue South. Grand nombre de citoyens étaient tombés ; mais, loin de s'en épouvanter, la foule continuait à serrer les soldats de près et à leur lancer des volées de pierres. Les volontaires ne pouvaient plus résister à cette multitude dont le nombre allait toujours croissant. Effrayés par ce genre d'attaque, ils s'enfuirent à travers les rues, rompant les rangs, courant toutes les fois qu'ils le pouvaient, ne se retournant que pour faire feu sur ceux qui les poursuivaient.

Harassées et épuisées de fatigue, les troupes atteignirent enfin la station Camden. Mais là le combat continua avec plus de persistance encore; des pierres furent lancées contre les wagons avec tant de violence que les panneaux et les fenêtres volèrent en éclats ; les soldats, la face et tout le corps couverts de sang, furent obligés de se jeter à plat ventre sous les fenêtres pour s'abriter contre les projectiles. Sur un parcours d'environ un demi mille, une foule, violemment excitée, se pressait aux abords du convoi ; de tous côtés, les injures les plus violentes pleuvaient sur les volontaires du Nord ; des hommes armés s'approchaient des fenêtres des wagons et menaçaient les soldats de leurs pistolets et de leurs couteaux ; d'autres cherchaient à obstruer la voie ferrée, que des officiers de police déblayaient à mesure. Au milieu de toute cette irritation, parmi les cris, Ub huées et les imprécations de la multitude, le train partit; au moment où il quittait la gare, une douzaine de coups de fusils furent tirés sur la foule ; un citoyoii paisible, qui n'avait pris aucune part à ces manifestations, tomba mortellement frappé,

Dans ce combat irrégulier, deux soldats furent tués et plusieurs gravement blessés; de l'autre côté, les pertes étaient plus sérieuses : neuf citoyens tués et trois blessés. L'excitation fut portée à un degré extrême à Baltimore pendant plusieurs semaines ; les ponts du chemin de fer sur la Susquehannah furent détruits, les rails brisés, et de nombreux corps de troupes du Nord qui devaient d'abord prendre cette route furent acheminés à Annapolis par mer. De grandes manifestations publiques eurent lieu à Baltimore, et la conduite du gouvernement de Washington fut soumise à une censure menaçante. Le conseil municipal vota un subside de cinq cent mille dollars pour la défense de la ville. Ceci était le but avoué, mais la croyance générale était qu'on allait prendre des mesures immédiates pour soustraire l'Etat à la domination fédérale- Mais cette domination s'était peu à peu étendue dans tout l'Etat et s'affermissait de jour en jour ; bientôt le moment vint où tout espoir d'y résister fut perdu sans retour. Chaque jour, le sentiment de sécession devenait plus timide et plus équivoque ; le pouvoir fédéral, de son côté, gagnait du terrain et se fortifiait. La législature du Maryland plaça elle-même l'Etat dans une attitude des plus équivoques. Elle prit des résolutions sympathiques .au Sud et protestant contre l'occupation militaiic de l'Etat par le gouvernement fédéral, mais concluant " que dans les circonstances actuelles il était inopportun de convoquer une Convention souveraine de l'Etat ou de prendre aucune mesure pour l'armement et 'l'organisation immédiate de la milice."

Baltimore fut bientôt sous le joug. Par un mouvement concerté des autorités militaires, le colonel Kane, chef de/ police, fut arrêté ; le bureau de police suspendu ; Baltimore placé sous la loi du sabre ; et un prévôt-maréchal installéi, La police urbaine fut congédiée, et l'anarchie fit bientôt place à un système de terreur bien caractérisé. On suspeny dit l'ordonnance (Vhabcas cotyns; des perquisitions furerj.]; faites dans les maisons suspectes ; pour ces visites domiciy liaires, des blanc-seings étaient laissés à la discrétion de ti police ; on arrêta le maire et les membres du bureau de police, et on les emprisonna dans le fort, sans jugement.; Dans les autres parties de l'Etat, le gouvernement du Nord s'aftermissait progressivement. Peu à peu, le pouvoir fédéral devint si répandu et si solidement établi que moins d'un mois après l'émeute de Baltimore, le Maryland obéissait à la proclamation de M. Lincoln et fournissait son contingent ; le gouvernem- Hicks levait quatre régiments de volontaires pour aider le gouvernement fédéral dans son dessein, — maintenant pleinement avoué et développé, — d'envahir le Sud et de détruire ses institutions.

Mais il ne faut pas se hâter de porter un jugement trop sévère sur cette soumission du Maryland à l'autorité fédérale ; de tristes circonstances concoururent puissamment à abattre toute résistance. Désarmé, n'ayant pas même le

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES

pouvoir de garder ses milices, occupé par les troupes ennemies, courbé sous un joug infâme et dégradant, abusé et trahi par son gouverneuir, ses citoyens divisés par des intérêts divergents, la presse cherchant elle-même à envenimer encore ces funestes discussions, le soupçon divisant les familles, la vénalité affichée au grand jour, en butte aux outrages et aux abus que le despotisme entraîne à sa suite, — il n'est pas étonnant que le Maryland soit devenu la facile proie d'un gouvernement qui n'était rien moins que scrupuleux dans ses moyens et qui ne laissait échappe?aucune occasion de pervertir les principes de ses victimes. Soit que cette subjugation aisée du Maryland eut persuadé au peuple du Nord que la guerre serait poussée aussi rapidement et avec une lacilité analogue, soit que sa vanité lui fermât les yeux à l'endroit de cette tâche, il est certain que le Nord se jeta à corps perdu dans la politique coercitive en n'ayant qu'une idée superficielle de ses conséquences, et avec un déploiement de fanfaronnades et de déclarations passionnées, tel que *l'histoire n'en consigna jamais en pareille circonstance. Le gouvernement de Washington partageait et encourageait, dans son propre intérêt, cette opinion vulgaire que la guerre serait de courte durée; il croyait, ou affectait de croire, que les Etats méridionaux seraient soumis en quelques mois. Mais il est bon de remarquer que le gouvernement fédéral avait un but particulier en affaiblissant ainsi, dans l'opinion populaire, l'importance du conflit ; il désirait attirer des volontaires par l'espoir d'un service court et d'une gloire facile à acquérir ; et surtout il était anxieux d'éviter la reconnais sance de la nouvelle Confédération par l'Angleterre ou la France, et de tromper l'opinion publique en Europe en représentant les mouvements du Sud comme une insurrection toute locale et inorganisée, — incident fréquent dans l'histoire de tous les gouvernements et n'étant pas de nature à éveiller l'attention des pouvoirs étrangers. C'est dans cet esprit que M. Lincoln avait émis sa proclamation pour l'organisation d'une armée de soixante-quinze mille hommes. Il prit soin, dans ce document, d'assimiler la rébellion à une siniple émeute ; de traiter des Etats souverains de "combinaisons illégales," et de " commander aux personnes organisant ces dites combinaisons, de se disperser et de se retirer dans leurs foyers dans les vingt jours." Mais un document -plus remarquable encore que cette grotesque appréciation d'une guerre qui devait durer quatre ans, allait émaner du cabinet de Washington. Le 4 mai M. Seward, secrétaire d'Etat, adres'sa à M. Dayton, récemment nommé ministre en France, une circulaire dépassant en fausseté et en faiblesse toutes les productions dé ce genre émises pendant la gu.erre. Dans ce document, le secrétaire d'Etat fédéral disait à M. Dayton ([u'il ne pouvait être " trop décidé et trop explicite " dans l'assurance à donner au gouvernement français qu'il n'existait sérieusement aucune idée de dissolution de l'Union, et que

le conflit existant n'était qu'une de ces commotions telles que l'histoire des Etats-Unis en offre plusieurs exemples. M. Seward concluait ainsi: "Dites à M. de Thouvenel, avec l'assurance de la plus haute considération et nos bons sentiments, qu'aucune pensée de dissolution de l'Union, soit par la force ou par la séparation pacifique, n'est jamais entrée dans l'idée d'aucun homme d'Etat honnête de l'Amérique, et qu'il est grand temps qu'elle soit repoussée par les hommes politiques européens.'' Et cependant, au moment même où cette missive était écrite, huit millions des compatriotes de M. Seward avaient formellement prononcé cette dissolution de l'Union, et de tous les points du Sud, envoyaient des armées jusqu'à quelques milles de la capitale fédérale.

L'attitude des gouvernements européens à l'égard de la Confédération paraissait indécise et laissait les esprits dans une certaine anxiété. Le gouvernement britannique et l'Empereur des Français, quoiqu'ayant reconnu les Etats confédérés comme belligérants, avaient proclamé leur stricte neutralité et fermé leurs ports aux navires de guerre et aux corsaires des deux adversaires. En Angleterre, la Chambre des Commîmes avait jngé nécessaire de retarder la discussion au sujet des affaires d'Amérique, en ajournant indéfiniment un bill que M. Gregory avait présenté à ce sujet. Ce représentant cherchait en outre à presser la reconnaissance de la Confédération du Sud par des lettres adressées RU Lond on Times, — lettres d'une force et d'une clarté remarquables, env isageant cette question de reconnaissance sous tous les aspects, et de manière à frapper vivement l'opinion publique, tant en Angleterre qu'en France. Au nombre des raisons sur lesquelles il s'appuyait pour l'admission de la nouvelle république au rang des nations indépendantes, étaient celles-ci : d'abord, un coup mortel donné à la traite, " faite principalement par des vaisseaux partis des ports du Nord et armés par les capitalistes yankees;" amélioration de la condition servile ; accroissement du commerce et préservation de la paix; justes représailles du " tarif Morrill,'' contre lequel le Sud avait protesté et qui était le triomphe scctioimel du Nord, et enfin, appui donné aux droits d'un i)euple qui affirme son indépendance. M. Gregoiy concluait en exprimant sa ferme conviction que les intérêts français et anglais étaient identiques dans cette question américaine, et " que la recon naissance de la Confédération par ces deux grandes nations forcerait le parti belliqueux du Nord à réfléchir, avant de plonger son pays dans le gonftre profond d'une guerre acharnée."

L'affirmation donnée par le gouvernement de Washington que la guerre n'était "qu'une conmrotion dont la durée ne dépasserait pas quatre-vingt-dix jours," fut immédiatement aiîcueillie par le peuple du Nord et donna lieu aux suppositions les plus imaginaires et à des fanfaronnades aiixquelles les terribles événements qui se déroulèrent par

la suite domièreiit un caractère grotesque. Aucun des grands journaux du Nord ne paraissait comprendre l'importance delà lutte qui allait s'ouvrir ; au lieu d'une appréciation saine de la situation à son point de vue réel, ce n'était de tous cotés que déclamations passionnées et ampoulées et i'anfaronnades, telles que la vanité ridicule du penple du Nord était seule capable de produii'c.

La " rébellion " fut persiflée de tous côtés dans un langage l'empli d'expressions mépi'isantes. La Tribune de New-York déclara qu'elle n'était "rien de plus ou de moins que le refuge natui'el de toutes ces tyrannies abjectes, n'ayant que la volonté du mal sans en avoir la puissance, car un mois ne devait pas s'écouler avant qu'on eut commencé l'exécution capitale de tous les traîtres." "Les nations de l'Europe, continuait la Tribune, peuvent être assurées que JefFerson Davis et consorts feront l'ornemeut d'une potenci^ sous les murs de Washington avant le 4 juillet. Nous ne voulons pas d'une justice plus tardive."

Le Ncir-York Tunes donnait son opinion dans des termes vigoureux et pleins de présomption. " Hâtons cette guerre, disait-il ; la "rébellion," pnisque c'est ainsi qu'on la désigne, n'est encore qu'une vipère à l'état embryonnaire. Ne tombons pas dans ime méprise, signalée par Hallam, en confondant une " commotion locale " avec une révolution. Une action unanime et énei'gique y mettra bon ordre avant trente jours. Nous n'avons qu'à envoyei' une colonne de vingt-cinq mille hommes au-delà du Potomac, avec mission de prendre et de brûler Eichniond ; in^e autre colonne de vingt-cinq mille hommes se rendra à Cairo et saisira les dépôts de coton le long du Mississipi ; tandis que les vingt-cinq mille hommes restant des soixante quinze mille mis sur pied par la proclamation de M. Lincoln — demeureront à Washington, — non que l'on ait besoin d'eux sur ce point, mais parce que leurs services ne sont nécessités nulle part."

La Frcss de Philadelphie déclara " qu'aucun homme de sens ne pouvait avoir le moindre doute sur la (in prochaine de la guerre. Ce "beaucoup de bruit pour rien" serait évanoui avant un mois. Le peuple du Nord était tout simplement " invincible." Les rebelles n'étaient qu'une bande de gueux qui s'enfuiraient certainement à l'approche des soldats fédéraux, comme des fétus de paille devant la tempête."

L'Ouest n'était pas moins violent que le Nord ou l'Est, lout aussi présomptueux, et belliqueux au suprême degré. La Tribune de Chicago demanda avec insistance qu'on laissa à l'Ouest seul le soin d'anéantir la rébellion, puisque c'était lui qui était le plus directement intéressé dans la suppression de la rébellion et la libre navigation du Mississipi. " Que l'Est, dit le valeu.reux journal, se retjj-e de la lutte ; cette guerre est celle de l'Ouest. Nous pouvons ))attre les rebelles en deux ou trois ujois au plus. L'Ulinois seul peut vaincre le Sud. Nous demandons instamment à être seuls chargés de cette tâche."

On ne doit pas s'étonner, en voyant ces rodomontades et en se rendant compte de rim2)ressi«n produite sur la multitude par cette espérance d'une gloire facilement conquise, si le recrutement se fit au Nord avec tant de facilités. Aller en guerre pour trois mois, — c'était le terme fixé à l'engagement des volontaires, — paraissait ime excursion de plaisir, pleine d'attraction pour les vagabonds et les repris de justice des grandes villes du Nord. C'est avec de tels éléments que le Nord prétendait réunir une armée invincible dont les exploits, prétendait-on, devaient éclipser tous les biillanls faits d'armes coimus. Plusieurs de ces recrues avaient adopté, pour ajouter à leur apparence terrifiante, le costume de zouaves ; toute une compagnie ainsi affublée avait fait le serment de '•' couper la tête de tous les damnés sécessionistes." Ces manifestations féroces et brutales étaient accueillies avec allégresse par le peuple du Nord, qui voyait toute cette excitation avec un sentiment de satisfaction évident. Si ces aventuriers ainsi recrutés laissaient des traces de violence et occasionnaient de grands désordres partout où ils passaient ; — si les hommes d'Ellsv/orth et de Billy Wilson attaquaient les citoyens paisibles et pillaient les magasins de New- York et de Washington, — on passait avec complaisance sur ces peccadilles ; et dans les villes mêmes où ces outrages avaient été commis, on était tout disposé à les absoudre, car on confondait ces actes sauvages avec la bravoure véritable ; on n'y voyait que de£ preuves d'un courage indomptable et l'on était persuadé que ces hommes, si provocateurs, si belliqueux en face tL citoyens paisibles, seraient de terribles adversaires pour les années du Sud et remporteraient, sans aucun doute, les victoires les })lus brillantes.

Mais ce n'étaient pas seulement les bas fonds sociaux des grandes et vicieuses cités du Nord qui s'agitaient et se ran-geaient sous les dra2)eaux ; les citoyens les plus jmisibles eux-mêmes ne purent résister à la tentation d'entrer en lice et de conquérir leur part de cette facile gloire. La rage martiale débordait partout. L'esprit belliqueux ne se manifestait pas seulement chez les soldats de parade des villes; les populations des campagnes, les artisans de la Nouvelle- Angleterre, les mineurs houillers de la Pennsylvanie se sentaient pris du môme vertige. Le gouverneur Denison, de rOhio, télégraphia à Washington et offrit trente mille hommes au gouvernement. Le gouverneur AYeston, de rindiana, annonçait qu'il pouvait fournir le même nombre. Le gouverneur de la Pennsylvanie, M. Curtin, n'était pas moins libéral dans ses assurances. Le Massachusetts et l'Etat de Ne vv-- York offraient généreusement des hommes et de l'argent pour 'Ua guerre de trois mois."

Si le Nord faisait, de son côté, de telles exhibitions de vanité et de folie, il faut confesser que le Sud, à son tour, n'avait non plus qu'une idée bien imparfaite du caractère et de la durée de la guerre dans laquelle il allait s'engager.

Déjà, au début de la contestation, les chefs du gouvernement confédéré avaient déclaré q^u'il n'y aurait pas de

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS

guerre ; que le «impie acte Je sécession suffirait pour obtenir du Nord ce qu'on reclamait de lui, et que tout se terminerait d'une manière pacifique. A Charleston, des orateurs exaltés assurèrent qu'il n'y aurait aucun conflit armé, et qu'ils s'engageaient volontiers à Loire tout le sang dans les batailles qui seraient livrées !

Quand le gouvernement confédéré fut installé à Montgomery, l'idée prévalait encore que la sécession avait dans le Nord l'appui de tout un grand parti et qu'il serait impossible aux Républicains noirs de tenter la subjugation du Sud, ayant en face les Etats hostiles, et derrière eux une opposition locale. Cette idée était partagée par M. Davis. On avait d'abord trouvé étrange que dans l'organisation du nouveau gouvernement, il y ait eu si peu d'originalité ; la Constitution confédérée n'apportait que de légères modifications aux routines de Washingtoi>, et les législateurs et les hoinv-ies d'Etat de Montgomery n'avaient produit qu'une imitation servile de l'ancienne Constitution fédérale. On expliqua ce défont d'individualité par le fait que l'ndministration des affixirea de la Confédération était tombée entre les mains d'anciens hommes politiques de Washington ; ceux-ci ne connaissaient rien de mieux que l'ancienne Constitution. Mais il est une exjilication plus exacte. Au fond, on espérait qu'en calquant In constitution de Montgomeiy sur celle des Etats-Unis, et en ajoutant à la première quelques clauses insistant sur son caractère démocratique, on pourrait se concilier l'élément conservateur du Nord, ou, au moins, le rendre neutre dans la lutte. Dans son discours d'inauguration, le président Davis avait spécialement insisté sur ce fait que les Etats sécédés n'avaient qu'à changer les pouvoirs constituants du gouvernement sans en altérer la forme. M. Davis fit une allusion directe à l'espoir que l'on avait alors qu'avec une Constitution calquée sur celle de la primitive Union, et n'en différant que par une explication plus ample de certaines clauses, —annulant ainsi dans l'avenir tout motif de conflit sectionnel, — les Etats du Sud pouvaient espérer d'attirer d'autres Etats à eux et de les conduire à unir leur fortune à celle de la nouvelle Confédération. Cette idée eut alors une si grande vogue que plusieurs journaux contemporains,— entre autres le iVc^y- For/.- Herald, soi-disant ami du Sud, — proposèrent la "reconstruction" de l'Union par l'accession des Etats du Nord à la constitution de Monlgomeiy, en excluant toutefois les Etats de la Nouvelle-Angleterre, qui s'étaient rendus odieux à chacun des partis conservateurs.

Mais à })eine ces naïves espérances d'une association amicale avec les démocrates du Nord s'était-elle évanouie avec la fumée des canons de Sumter, qu'une autre illusion toute aussi funeste s'empara de l'esprit des chefs de la Confédération. Ce fut que la guerre allait être l'apide et que quelques batailles aura'ent raison des ennemis. Cette présomption devint un thème à pompeuses déclamations ; on prétendit que les "Yankees" ne se battraient pas; ces

orateurs à prétentions politiques émirent cette doctrine : qu'une communauté mercantile, dévouée exclusivement au commerce, ne pouvait aspirer à aucune réputation militaire. Cependant, si ces orateurs avaient considéré les austères leçons de l'histoire, ils auraient trouvé que c'étaient précisément ces communautés commerciales qui s'étaient montrées les plus ambitieuses, les plus avides et les plus obstinées des belligérants. Les annales de Carthage, de Venise, de Grênes, de la Hollande et de l'Angleterre en sont des exemples manifestes.

On croyait aussi que le triomphe du Sud serait infailliblement assuré à l'aide de la reconnaissance du nouveau gouvernement par les puissances européennes. "Le coton, disait le Charhston Blercury^ amènerait bientôt l'Angleterre à composition." Il était assez puéril de supposer que la France et l'Angleterre se seraient, de gaieté de cœui-, jetées dans cette conflagration qu'elles jugeaient, avec raison, une des plus grandes dont l'histoire des temps modernes fasse mention. Le président Davis lui-même n'hésita pas à soutenir ce futile argument de la suprématie du " Roi Coton." C'était le comble de la naïveté que de supposer qu'un grand et illustie i)ays, comme l'Angleterre, s'humilierait au point d'avouer sa subordination à la jeune Confédération du Sud, et placerait son orgueil, ses intérêts i")olitiques sous la dépendance d'une simple production agricole de l'Amérique !

Ces trompeuses espérances d'une consécration prochaine de leur indépendance contribua, plus que toute autre raison, à aveugler les Confédérés sur leur véritable situation et à les embarrasser. Les ports du Sud étaient restés ouverts pendant plusieurs mois avant que le blocus décrété par M. Lincoln fut rendu effectif, et cependant on n'avait nullement profité de ce l'etard ; à peine si quelques milliers de petites armes avaient été introduites dans le Sud par cette voie laissée ouverte, quand on eut pu alors faire venir d'Europe tout le matériel de guerre dont on avait besoin. Plusieurs fois, des maichés très avantageux furent offerts au gouvernement, qui les rejeta avec dérision. Les plus belles occasions furent perdues, des avantages immenses furent dédaignés par les autorités confédérées, qui se persuadaient elles-mêmes qu'une simple émission de papier-monnaie et le premier choc donné par les volontaires du Sud feraient cesser toute tentative de subjugation.

Ce serait une théorie curieuse en tous points que celle qui entreprendrait d'expliquer comment les deux belligérants, Nord et Sud, ont montré un tel aveuglement et une telle pauvreté de conception au début de l'immense conflit cpri allait éclater et que Ton pouvait regarder déjà comme inévitable. Comme justification de ces assertions réciproques, on a prétendu que les deux gouvernements et leurs chefs ne faisaient qi>e partager l'opinion populaire de chaque côté, quant à la durée insignifiante de la guerre. Cette excuse est mauvaise ; les hommes placés au pouvoir et dans les premiers postes des gouvernements sont supposés

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LA CAtJSE PEËBÎIE

avoir une intelligence supérieure à celle de la masse; ils doivent connaître Tart de gouverner et de diriger les hommes ; il faut que souvent ils puissent discerner et apprécier des particularités qui échappent au vulgaire. La pénétration est la première qualité des hommes d'Etat ; parce qu'une populace est aveugle, il ne faut pas que ses chefs le soient. Il est une explication plus exacte de cette aberration qui caractérisait les hommes d'Etat de Washington et de Montgomer}^ au début de la guerre. Au fond, la science iwlitique manquait de part et d'autre ; tout ce que l'on décora de ce nom n'était, en réalité, qu'un démagogisme ingénieux et mouvant, miroir fidèle de l'opinion des masses et sujet à toutes les variations et à toutes les fantaisies de cette opinion populaire. Il paraît presque incroyable que les hommes publics des deux camps aient observé le caractère de la lutte et aient considéré les ressources et le mobile de chacun des belligérants, car l'examen des éléments en conflit montrait, à ne pas s'y méprendre, quelles seraient son immense durée et sa grande extenion.

Il n'est pas hors de propos de placer ici un aperçu sommaire des ressources des Etats-Unis avant les hostilités, et de la manière dont la richesse publique était répartie entre les deux sections.

En 1860, le recensement de la population des Etats-Unis avait donné un total de plus de trente et un million d'habitants. Un immense réseau de chemin de fer, sans égal dans tout l'univers, unissait l'Océan Atlantique à la rivière Missouri ; la plus grande partie de ces voies ferrées avait été construite dans les trente dernières années, car en 1830 les grands lacs n'étaient reliés à la côte que par une ligne isolée. La longueur totale des voies ferrées s'élevait, en 1860, à plus de trente mille milles. Sa marine marchande montrait un tonnage de trente-six millions de tonneaux.

évaluée en argent à quatre mille millions de dollars. Tel était le développement commercial des Etats-Unis. Leurs manufactures étaient par elles-mêmes une source de richesse inappréciable ; elles représentaient une production annuelle de deux mille millions de dollars. Dans le recensement de 1860 on trouve, comme valeur taxée des propriétés dans les trente-quatre Etats de l'Union, la somme fabuleuse de seize mille millions de dollars !

Comme population, manufiictures, améliorations intérieures et lichesse industrielle, le Nord dépassait de beaucoup les Etats du Sud. Sa population était de vingt-trois millions d'habitants ; ceux-ci n'en comptaient que huit millions. Il se trouvait au Noi'd de nombreuses manufactures pouvant suffire à tous les besoins de la paix et de la guerre ; tous les avantages commerciaux étaient de son oÂ)U': ; tous les ports du monde étaient ouverts A ses vais-

seaux ; de tous côtés des forges, des fonderies, des ateliers, étaient en nombre incalculable, ses ressources industrielle^ étaient, comparées à celles du Sud, dans la proportion de cinq cents à un. De plus, les grands marcliés européens étaient ouverts au Nord qui pouvait s'y approvisionner d'armes et de munitions ; comme ressources générales, comme matériel de guerre, le Nord avait tout à sa portée ; dans le monde entier il pouvait recruter des soldats mercenaires, acheter des hommes pour sa cause.

Il est cependant une particularité relative à cette différence de forces productrices qui surprendra peut-être beaucoup de lecteurs et leur fournira matière à sérieuses réflexions sur les dispositions adoptées par la Confédération dans l'emploi de ses ressources, — c'est qu'au commencement de la guerre, le Sud était' plus riche que le Nord en tout ce qui concerne les premières nécessités matérielles. Il suffit de consulter le recensement de 1860 pour se convaincre de cela. La proportion entre la population et la richesse agricole était tout à l'avantage du Sud ; comme bétail, races bovines, ovines et porcines, cette projiortion ôtait de cinq à un pour la population du Sud ; de deux à un pour celle du Nord. La production du blé était au Noixl de six boisseaux pour un habitant; chaque personne Manche du Sud avait la même proportion. Le maïs rapportait dans les Etats du Nord, ving-huit boisseaux par habitant, au Sud, cinquante et un boisseaux par personne blanche, et une moyenne de trente-cinq boisseaux pour toute la population, sans distinction de couleur.

Mais pour contrebalancer cet avantage, le Sud était, au moment du commencement des hostilités, très-pauvre en fabriques d'armes et de matériel de guerre, et en manufactures d'étoffes ; le nombre et l'mportance de ses établissements industriels n'étaient j.as comparables aux immenses ressources de la section rivale. Bientôt après, le blocus empêcha toute communication avec l'extérieur ; il flillut renoncer aux munitions, vêtements et médicaments que le Sud recevait du Nord ou d'Europe. En outre, la Confédération n'avait pas même un noyau de marine, tandis que la force navale du Nord équivalait au moins à une armée de cent mille hommes.

On avait d'abord craint que dans la précipitation avec laquelle le Sud était entré en lice, il ne se trouva presqu'entièrement dépourvu d'armes, tandis que l'ennemi était abondamment approvisionné de matériel et de munitions. Quant à ce qui était de petites armes, ces craintes furent dissipées : M. Floyd, secrétaire de la Guerre sous M. Buchanan, avait, pendy.nt son administration, fait transférer plus de cent mille mousquets dans les arsenaux du Sud. Cette mesure de M. Floyd servit pendant longtemps de thème au Nord pour censurer l'administration de M. Buchanan et accuser son cabinet d(^ ti-ahison. (''■) Quoique

(*) Pendant longtemps on a roproché au secrétaire l^^'loyd dVivoir rraudiilcuHemcnt approvisionné le Siui do cxs niotisquels, et " Hiisluire </« armes vulée-i'' fut répétée à satiété par led pub!icu1iou3 yaukees. 11 est en vérité étrange, — ainsi cpie le remarque M. Buehanan dans une récente justifjca-

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES

fi'ayant pas en sa possession la quantité d'armes fédérales à laquelle il avait légitimement droit par sa proportion numérique, le Sud n'en trouva pas moins un grand secours dans celles que M. Floyd distribua à ses arsenaux ; sans ces mousquets, les Confédérés eussent été obligés de se battre avec les fusils imparfaits que les Etats ou les citoyens possédaient.

x\ cette immense supériorité de ressources matérielles et d'armements dont le Nord pouvait se prévaloir, le Sud pouvait opposer plusieurs avantages, que des observateurs superficiels pouvaient peut-être ne pas apprécier, mais qui constituaient cependant un des éléments les plus importants dans l'estimation exacte de l'histoire de ce grand conflit. Au Nord l'opinioti des masses était que la supériorité du nombre assurerait aux armées fédérales une force irrésistible et la victoire finale. Mais aux armées, il faut quelque chose de plus que la puissance numérique ; la guerre n'est pas un duel, ni un conflit pesé et réglé par des lois ou une routine établies. Le Sud avait, de son côté, un principe qui affermissait sa position ; il se tenait sur la défensive et pouvait, par conséquent, opposer aux envahisseurs son armée d'abord, le peuple ensuite. De plus, du côté du Sud se trouvait un avantage qui aurait pu à lui seul décider du résultat en sa faveur ; cet avantage qu'aucune force numérique ne pouvait contrebalancer, qu'aucune habileté mili-

taire ne pouvait circonvenir, c'était l'espace. En grand nombre de guerres, cet avantage avait décidé de la victoire. Quand Napoléon I envahit la Russie, en vain gagna-t-il des batailles et atteignit-il le but de sa campagne, l'espace finit par le vaincre ; ce fut cette langue marche de Varsovie à Moscou qui ruina son armée. Quand la Grande-Bretagne tenta de reprendre possession de cette seule partie de l'Amérique qui borde l'Atlantique, l'espace la vainquit ; ses armées prirent les principales villes, New-York, Philadelphie, Charleston, Savannah, Richmond, mais toutes ces victoires n'eurent aucun résultat décisif ; les troupes continentales, dispersées dans les campagnes, étaient aisément réorganisées ; les lignes d'occupation, militaire n'existaient que sur le papier. Bientôt toute velléité de subjugation dut céder devant cet avantage des insurgés, et tout espoir de conquête fut abandonné.

De tous ces grands enseignements de l'histoire, on pouvait conclure avec toute apparence de raison que le Sud, combattant sur son propre sol et pour ses foyers, occupant un territoire de plus de 728,000 milles carrés et ayant des fortifications naturelles dans ses montagnes, ses fleuves et ses marais, remporterait certainement la victoire, quelle que fût la supériorité de nombre et de matériel de l'ennemi,— à " moins que ses chefs ne fussent frappés d'aberration ou que son peuple n'eut perdu toïit sentiment d'abnégation.

lion de sou administration, — de voir à quel point l'opinion publique admet de telles accusations, dénuées qu'elles sont de tout fondeaicnt sérieux tt d'aucune preuve ofBciclle. Voici quels sont les faits de cette histoire " de fraude et de trahison : " En décembre 1859, le secrétaire Floyd avait retiré un cinquième des fusils à pierre et des vieux fusils à percussion qui se trouvaient en trop grand nombre dans l'arsenal de Springûeld, et avait réparti cette fraction dans cinq arsenaux du Sud. Les Etats-Unis avaient alors 500,000 de ces mousquets; 115,000 seulement échurent aux Etats du Sud. Il faut remarquer aus.si que ce transfert d'armes fut fait près d'un u)i avant l'élection de M. Lincoln, et plusieurs mois avant sa nomination de candidat à Chicago. En 18G0, 10,151 carabines et mousquets furent distribués aux milices ; dans ce nombre, les Etais du Sud et du Sud-Ouest n'en reçurent que 2,849, c'est-à-dire un quart à un tiers du nombre toLd. On voit donc que les Etats méridionaux avaient eu moins que la moyenne dea armes dislribuces, au lieu d'avoir la ]>roportion exacte à laquelle ils avaient droit suivant les termes de la loi sur les milices. Et ce sont ces faits si authentiques qve l'on a dénatiuTS au point d'en faire un acte d'accusation , 'contre le secrétaire de la guerre de M. Bnchanan et qui ont fait prétendre "qu'il avait frauduleusement envoyé des armes aux insurges!" Et cependant cette calomnie n'est qu'un exemple enirc mille des faussetés et des mensonges que l'on rencontre à chaque page dans les publications du Nord concernant la dernière guerre.

al 1 1 iu'j V

OPERATrOMS EN VIllG-lNiE.-liETIiEL, llICll MOUNTAIN, ^ANASSAS

TVIA^Ï-JUlLiT^Hrr ÎSOi.

M. Lincoln avait dit, quelqnos semaines après la séces- •sion (le la Virginie, que " bientôt il tiendrait le loup par les oreilles." Par cette image burlesque, l'ancien bûcheron entendait sans doute r()CCU[)ation fédérale d<'S deux grandes voies ayant issue dans l'intérieur de la Virginie : le chemin de fer d'Alexandrie et Orange à Richinond, et l'estuaire de de la rivière James.

Le 24 mai, Alexandrie fut occupée par les Fédéraux ; les troupes virginiennes concentrées dans cette ville l'avaient évacuée et s'étaient repliées sur Manassas Jonction. Cette invasion du territoire virginien se fit à la faveur de la nuit, ot donna lieu à un éjjisode qui ])ut montrer aux agresseurs quelhî était la réception qui leur serait faite partout et qui, en môme temps, illustra la mémoire du premier martyr de la cause du Sud. Un drapeau confédéré était déployé sur un des hôtels de la ville, le Marshall ^Iou.se, dont le propriétaire, M. Jackson, était capitaine d'une compagnie d'artillerie locale. M. Jackson avait formellement déclaré qu'il défendrait les couleurs du Sud, quoiqu'il arrivât, et refusé de se rendre aux avis de ses voisins qui l'engageaient à ne pas faire de son liôtel le point de mire des attaques de l'ennemi ; ce drapeau, en effet, pouvait être vu des fenêtres de la Maison Blanclie, à Washington. Une compagnie de zouaves du feu (Fire Zouaves) à la tête de laquelle se trouvait le colonel Ellswoith, — un protégé de M. Lincoln, — entra dans la ville le 24, au point du jour. Le colonel Ellsworth avait juré qu'il s'emparerait de ce drapeau et s'en ferait un trophée personnel. Il se fit accompagner par une escouade, se rendit à l'hôtel, atteignit au moyen d'une trappe le sommet de l'édifice et enleva le drapeau.

Au moment où il descendait de l'éclielle, il se trouva en face de M. Jackson qui l'attendait, ai'uié d'un fusil à deux coups. "Voici mon trophée !" s'écria EllsAvorth eu déployant son drapeau. "Et vous êtes le mien," répondit Jackson en lui déchargeant son fusil dans la poitrine. Mais le brave Virginien ne survécut pas longtemps à son adversaire ; un des soldats de l'escorte d'Ellsworth lui envoya une balle dans la tête et il fut tu'hevé i)ar la baïonnette d'un autre honmie de l'escouade.

Dana la péninsule virginienne, aux environs de la forteresse Monroe, ily eut, le 10 juin, un combat qui, bien que ne pouvant être placé au rang d'engagement sérieux, n'en fut pas moins ini échec grave et opportun à l'avance des fédéraux dans cette direction. Une colonne ennemie, forte d'environ quatre mille honunes, se dirigea de la forteresse Monroe sur Grreat Bethel, église située sur un chemin à environ neuf milles au sud de Hampton. Le général J. B. Magruder, ayant à peu près dix-huit cents hommes sous son commandement, s'était retranché dans cette position. Le dessein de l'ennemi était d'attaquer les Confédérés de front, pendant qu'une partie de la colonne aurait traversé une petite rivière qui coulait à quelque distance de là ; ce détachement devait assaillir les travaux confédérés par derrière. L'attaque de front fut aisément repoussée, les Fédéraux n'ayant pas osé sortir des bois où ils avaient pris position ; le 1er régiment de la Caroline du Nord ayant reçu l'ordre de les charger, toute la colonne ennemie se disi)ersa avant que ce seul régiment fut arrivé à environ quatre-vingts pas de sa position. Le détachement qui avait traversé la rivière, supposant que les Confédérés étaient

ÏTISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS

iouincs, arrivait de son côté en poussant des cris de vicitoire^ lorsqu'une volée de niousciueteric les mit en déroute; le major Winthro]), l'ofFicier commandant, fut tué par un ■soldat de la Caroline du Nord au moment oi^i il faisait de vains efforts poin- ralliei' ses hommes et renouveler l'attaque. Dans cet engagement, les Confédérés n'eurent qu'un liomme tué et sept blessés, tandis que la perte des Fédéraux fut, de leur propre aveu, de trente tués et plus do cent blessés. Le peu d'exi)érience que l'on avait alors de la guerre, tant d'un côté que de l'autre, fit considérer cette affaire de Bétliel connue une grand-e bataille, et les journaux contemporains furent, pendant quelque temps, remplis des détails de cet engagement. L'importance que l'on attacha d'abord à cette affaire insignifiante parait assez curieuse quand on la compare aux grandes scènes de carnage dont la Virginie fut le théâtre quelque temps après [X].

Après le combat de Béthel, il y eut comme un apaisement de l'excitation belliqueuse, mais sous cette apparente inertie, chacun des gouvernements faisait de grands préparatifs en vue do niniveaux événements. Cet intervalle fut aussi mfu(|ué ][%ir des démonstrations significatives de l'opinion publique au Nord. On cessa ])endant quelque temps de ■s'occu})er des préparatifs militaires pour envisager la guerre au ])oiut de vue économique ; l'attention se tourna peu à peu du côté des mesures financières qu'allait avoir à discuter le Congres des Etats du Nord, pour faire face aux exigences militaires. Un(.' grande partie de la presse du Nord parut faire la même diversion, et on put remarquer que son langage baissa d'un ton et devint plus prudent et plus sensé quand elle cessa de prêcher la guerre avec force déclamations, pour })eser mûrement les questions vitales de dettes, taxes, surcharges et pertes de tous genres, résultats que la continuation des hostilités devait infailliblement entraîner.

Quelque temps auparavant, des murmures de mauvais augure, partis des quartiers financiers do New- York, avaient attiré l'attention du gouvernement de Washington; depuis, ces symptômes de mécontentement n'avaient fait que s'accroître et s'affeiinir. Il était question, parmi les capitalistes du Nord, de s'opposer à la continuation de la guene ; de no plus prêter de fonds au Gouvernement ni Faidor dans ses embarras financiers, et d'abattre le programme politique de Washington au moyen de l'omnipotente prépondérance do l'argent et des intérêts commerciaux. Les besoins du gouvernement devenaient réellement effrayants; les frais de la guerre étaient estimés à dix millions do dollars })ar semaine. De plus, le Congrès avait été a2)pelé à décréter une appropriation annuelle pour les dépenses ordinaires et l'inlérêt de la dette, d'au moins cent cinquante

millions de dollars. A part le crédit dont jouissait le gouvernement, — crédit qui lui aurait permis de continuer la guerre pendant quelque temps sans déboursements directs, • il n'était possible de faire face à ce surcroît du budget ([ue par des taxes sur le revenu personnel, imi)ôts sur les spiritueux, etc.

Le. gouvernement du Nord avait les plus sérieuses, raisons de prendre ombrage de ces oppositions financières, Ausirg chercha-t-il à se soustraire à la domination des capitalistes qui se trouvaient sérieusement lésés par la perspective, dès lors pleinement développée, d'une guerre longue et coûteuse. Un conseil de ministres fut tenu ; M. Chase, secrétaire du Trésor, proposa un nouveau plan d'emprunt national ; ce fut de faire un aj)pel direct au pcitplc et de lui demander les moyens d^ poursuivre la guerre. Ce plan fut approuvé par le cabinet, mais au dehors il renc(»ntra une résistance vigoureuse.

Au milieu do tous ces embarras du gouvernement, l'élément belliqueux du Nord, voyant ces tendances à la conclusion de la paix, devint plus violent que jamais et alla jusqu'à accuser les autorités de Washington. Les plus fougueux journaux de New- York demandèrent que le gouvernement fit un vigoureux mouvement militaire avant la réunion du Congrès ; ils accusèrent l'administration de mollesse et d'indécision ; le président Lincoln et sou cabinet furent accusés d'être de connivence avec les "rebelles" et de s'être offerts à négocier la paix. Ces im2)utations haineuses et basses ne s'arrêtèrent pas là ; des personnalités furent mises en jeu. Le Président fut honteusement maltraité pour n'avoir pas rappelé M. Ilarvey, ministre américain à Lisbonne, dont le crime était d'avoir comnuiniqué avec les autorités de la Caroline du Sud pendant l'administration de M. Buchanan. Le général Scott, qui avait sacrifié à la cause du Nord ce qui lui restait d'années et l'honneur de sa longue carrière, ne fut pas éj)argné ; un vil pamphlétaire l'accusa d'avoir offert une prime à la " trahison " en nommant au grade de lieutenant-colonel le major Eniory, du Maryland, qui avait résigné son commandement sur la frontière indienne.

Ces clameurs discordantes, quoique n'ayant qu'une importance insignifiante en ce qui concernait personnellement l'administration, n'en étaient pas moins un indice des troubles sérieux qui pouvaient surgir ultérieurement pendant la poursuite de la guerre. Elles étaient une ^ireuve que la résolutioir des populations pui.ssantes et fanatisées du Nord était de 2)ousser la guerre au-delà du but fixé par le gouvernement et d'empêcher toute cessation d'hostilités avant l'extirpation ou l'abolition de l'esclavage au Sud, Ce sentiment devint peu à peu dominant et impérieux, La guerre

(X) I.cs iurccs fédérales étaient sous le coinmandemcut du major-général Benjamin F. Butler, du Massachusetts. Cette campagne de la Péninsule, quoique faite sur uiîc cebelle rcirtreiiite, n'en est pas moins une des plus remarquables de la guerre, tant par les prodiges de valeur accomplis parla petite armée de Magruder que par l'adresse avec laquelle celui-ci, par des marches continuelles, trompa continuellement l'ennemi sur sa force numérique. C'est daus une do ces cscannouchcs que fut tué le lieutenant-colonel Ch. D. Dreux, de la Nouvelle-Orléans. [N. du trad.)

sans l'extinction de l'esclavage fut considéré comme une farce, et dans l'esprit des fanatiques le but primitif de la coercition, c'est-à-dire le maintien de l'Union, fut changé en une croisade pour les " droits de l'humanité."

Tout portait à croire que la Virginie serait choisie par les l)clligér*,nts comme le champ clos où les i)remicres grandes batailles seraient livrées. Ce fut, en effet, dans cette vaste et brillante arène qu'eurent lieu ces immenses scènes de carnage où tout ce que deux grands peui)les avaient pu amasser de richesses et de puissance pendant de longues années de prospérité, fut converti en une gigantesque et effrayante hécatombe. Cette noble Virginie, dont le nom seul était un symbole d'honneur et de courage, fut le théâtre des plus grande péripéties de cette lutte pour les libertés, ou au moins pour Vindôpcndancc de huit millions d'hommes. *

Sur la ligne du Potomac, le général Scott avait concentré une des plus grandes armées qui aient jamais été vues en Amérique. Rien n'avait été négligé dans l'organisation de l'armée ; comme force numérique, elle nc'laissait rien à désirer ; son artillerie était la meilleure du monde. Toutes les troupes régulières cantonnées à l'est des Montagnes Rocheuses et qui, depuis le mois de février, avaient été rappelées de la forteresse Monroe, de St-Louis et des casernes Jefferson, avait ajouté un renfort de quelques milliers d'hommes aux légions de volontaires rassemblées sur les rives du Potomac. D'après des sources officielles, l'armée fédérale entrant en campagne se composait de cinquante-cinq régiments de volontaires, huit compagnies d'infanterie régulière des Etats-Unis, quatre de soldats de marine, neuf de cavalerie régulière et douze batteries ayant quarante-neuf canons. Cette armée était placée sous le commandement du général Mac Dowell, qui avait alors la réputation d'être le meilleur stratégiste et le , premier général du Nord. Sa gloire et sa popularité yanhe ne deva:«jt pas être de longue durée.

Les préparatifs de campagne du côté des Confédérés, pour avoir moins d'extension, n'en témoignaient .pas moins d'une activité égale. Au commencement de juin, le général Beauregard s'était concerté à Richmond avec le président Duvis et le général Lee, Au moyen da courriers, le général Johnston, alors commandant les forces confédérées dans le voisinage de Harper's Ferry, avait pu aussi fréquemment

communiquer avec eux. La décision prise par ce conseil fut qu'une armée, «ommandée par le général Beauregard, se concentrerait à la jonction du chemin de fer du col de Manassas et dans le voisinage immédiat (XI) ; les opérations défensives devaient embrasser la vallée de la Shenandoah et la Virginie septentrionale. La position assignée à l'armée du général Beauregard était excessivement forte ; dans tout l'Etat de la" Virginie, il n'y avait probablement pas de point mieux approprié à une opération défensive. Manassas se trouve à peu près à mi-chemin de la crête des Montagnes Bleues (Bhie Ridges) et de la rive du bas Potomac, audessous d'Alexandrie ; à droite, la rivière Occoquan arrose une contrée boisée ; du côté opposé se déroule une série de plateaux se dominant successivement et aboutissant à une région rude et montagneuse qu'une armée ne peut traverser qu'avec les plus grandes difficultés. L'armée de Beauregard commandait toute la contrée intermédiaire d'une foçon si complète qu'il était impossible de la tourner. Un petit cours d'eau, le Bull Run, traversait la position choisie par notre armée, dans la direction de l'ouest à l'est jusqu'à son embouchure dans la rivière Occoquan, à environ douze milles du Potomac, après avoir arrosé un territoire assez étendu depuis sa source dans les montagnes de Bull Run jusqu'à son confluent. Au ' gué Mitchell (Mitchells' Ford) le Bull Run coule à peu près à distance égale (six milles) de Centreville et de Manassas. Cette rivière offre plusieurs autres endroits guéables, mais où les rives sont escarpées et abruptes. .

Le général Beauregard rayonnait encore de la gloire de Suinter. Une courte biographie de cet officier, qui fut en réalité l'homme le plus remarquable de cette première période de la guerre, sera lue avec intérêt. Le général Beauregard avait alors quarante-cinq ans ; sa famille, d'origine française, avait émigré en Louisiane sous le règne de Louis XV. En 1838, il avait gradué à West Point, — second dans une classe de quarante-cinq élèves. Quand la guerre *du Mexique éclata, il partit avec le grade de lieutenant et conquit deux brevets dans cette campagne: le second Télevait au grade de major. Le gouvernement le chargea ensuite de la construction de quelques édifices publics à la Nouvelle-Orléans, et des fortifications situées près de l'embouchure du Mississipi. Au commencement de l'année 1861, il fut nommé surintendant de l'Ecole militaire

XI) Ceci est une erreur qu'il importe de l'clevcr. Aucun plan de caiiipagc ne fut discuté dans l'entrevue dont parle l'auteur ou dans aucun conseil Siuljséqucnt, excepté celui proposé au Président par le général Beauregard, le 14 juillet, par l'entremise d'un de ses aidcs-dc-canip volontaires, le colonel James Chesnut, de la Caroline du 8ud. Ce plan fut d'abord rejeté par le Président, après consultation avec le Secrétaire de la Cucrre et les généraux Conpcr et Lcc, et ce ne fut que dans la matinée du 1 7 juillet, après que les Fédéraux curent repoussés les piquets du général Bonliaui à Fairfa.x Court House, que ce plan du général Beauregard, — consistant à concentrer l'année du général Johnston qui se trouvait à Winchester, à une distance d'environ quatre-vingt-dix milles dans la direction du Nord-Ouest, et les troupes du général no!mes,'eampées à Acquia Creek, sur le Potomac, à environ ircnte milles au Sud-Est, — fut adoi:>té par lu Président. II est évident qu'il était alors trop tard pour clfectuer cette concentration indispensable c'cs force."? confédérées, et si ce n'eût été l'avance circonspecte de l'armée de Mac Dowell et l'échee qu'elle reçut le 18 juillet au gué Blaekburn, sur le Bull Run,— cette concentration n'eut pu avoir lieu et l'armée du général Beauregard eut été repousséc ou détruite ; le? forces des généraux Johnston et Holmes prises en flanc et en arrière ; In route (Je P^ieiin-ionf^, Ouverte mx Kédérjiux, et la Confédération ariP^iPtic après quelques soiii^ip.es ^V?^,'-^kiicc. {N.du trad.) .

HISTOIRE DE LA GUERKE DES CONFÉDÉRÉS

de West Point, mais cette nomination fut révoquée moins de quarante-huit heures après par le prôiàidcnt Buchanan pour la raison puérile, dit-on, que son beau-frère, le sénateur Siidcll, avait prononcé un discours sécessioniste à Washington (XII). Quoique temps après, le major 'Beauregard quitta le service des Etats-Unis et fut nommé par le gouverneur Moore, de la Louisiane, colonel du génie dans l'armée provisoire du Sud ; c'est de la, comme on l'a vu plus haut, que le président Davis l'avait appelé à la défense de Charleston (XIII).

Le général Beaurcgard était singulièrement })assioné pour la cause qu'il servait. Il détestait et mé[)risait les " yankees." Vers le commencement do la guerre, il avait écrit quelques lettres raillant la puissance de l'ennemi. Il affirmait constamment que le Sud aurait facilement raison de son adversaire, " n'eut-il que des armes très inférieures; " l'armée que le général Scott rassemblait sur les limites de la Virginie n'était "qu'une populace armée sous un prétexte mensonger, pour une cause injuste, et commandée par un octogénaiie." (XIV).

L'extérieur et le caractère du général Beaurcgard ne doivent pas échapper à l'attention de l'historien. Sa taille, audessous de la moyenne, ses cheveux })rématuiément blanchis, son teint brun, son air concentré, ses manières austères, mais non froides, et éloignant toute familiarité, en font un type français sans la vivacité naturelle à ce caractère. Le o-énéral Bcauregard avait une ardeur et une activité sans égales, et une force de volonté indomptable. Ses

idées chevaleresques étaient quelque peu exagérées ; il avait livré sa première bataille avec un échange de courtoisies qui fit dire à un Français, à Paris : '■'■ Quelles façons chevaleresques I O71 voit que vous avez 'profité, vous autres Américains, de notre exemple. Ce général Beaurcgard porte un nom français I " (XV).

Il n'est pas étonnant que le général Beaurcgard, ayant la gloire d'avoir remporté la première victoire de la guerre, et tout l'attrait des manières et d'un nom étrano-ers, soit devenu un des officiers les plus admirés de la première période de la guerre ; aussi recevait-il constamment des marques de sympathies, sous forme de lettres, de bouquets ou de drapeaux. Sa table de camp contenait, au milieji des cartes et des plans, les Heurs les plus rares. Peut-être y avait-il un peu d'ostcnitation dans ces futilités au milieu^de l'austérité de la vie ndli taire, mais le général Bcauregard Jiviiit trop de force de caractère pour se laisser éblouir 2>!^i' ces flatteries, dangereuses surtout lorsque, dans la bouche des femmes, elles s'adressent à ceux qui se proposent un grand but et sur qui pèse une inuîiense responsabilité.

L'armée que le général Beaurcgard commandait alors dans la Virginie septentrionale était connue sous le nom d'armée du Potomac. Vers la fin do juillet, son eifectif était de 21,833 hommes et vingt-neuf canons [XVI] ; à sa [)ortée se trouvait l'armée de la Shenandoah, forte de prè> de neuf mille hommes.

Cette dernière armée était coumiandée par le général virginien Joseph Eggleslon Johnston, lequel s'était distin-

(XI 1) Cette r.oniiiialiou ue fut révoquée que deux mois après qu'elle eût été signée et plusieurs jours après que le gênerai IJeaurogur.l lut entre en fonelioHS comme commandant de l'Académie Militaire. (iV. du fiviL)

(XIU) Le colonel J'eauregard refusu le grade de colonel du génie que lui oHVait le gouverneur Moore, de la Louisiane, parce que lu nrjjor Dra,""-

ancien oflicicr de l'armée des Etats-Unis rcceinmcnt établi eu Louisiane, où il exploitait une plantation, — avait été nommé brigadicr-'j-éneral commandant les troupes de l'Ktal malgré le di-oit ([u'avait le colonel Bcauregard h ce grade. Celui-ci n'en offrit pas moins ses scrvice3 ;i son Etat, mai^ sans rommission et sans réiniuiéintioii. (Voir note lit, page 43.) — [N. du Irad.)

(XIV) L'auteur doit n'avoir qu'une connaissance très imparfaite de la nature liumuine et des graves circonstances dans lescpaelles se trouvait h pays, pour no pas avoir compris que les ordres du jour étaient conçus dans de tels terme?, dans le but de dissiper la funeste impression alors existante, — cpic l'armée régulière des Etats-Unis était restée dans les rangs des Fédéraux, et que la milice et les volontaires du .Sud n'auraient pas été capables de tmiir tète ù. celte armée que l'on er.oyait formée des vétérans delà guerre du Mexique et commandée par ce soi-disant grand capitaii'.o — le général Scott.

Il est facile de voir que l'auteur, oliéissant trop ;ï ses propres scntim cnts, fait souvent de Thistoiro i)lutùt en journaliste qu'en historien, et porte un jugement très erroné et très injuste fur le caractère et les actes d'un, de? plus illustres (ils du Sud, — le général Ijeaureganl. 11 y a evideninu'nt dans SCS appréciations, un parti pris qui le porte non-seulement à torturer le sens des paroles et des actes du général louisianais i)oe.r y trouver un côté vulnérable, mais aussi à juger sous un faux jour son caractère et va personnalité. [N. du Irad.)

(XV) L'auteur fait du général Bcauregard mi portrait dont l'exactitude laisse bcnucoup à désirer et qui se contredit de lui-même ; sa '■ bruscuurie '' et son " manque de vivacité " se concilient fort peu avec "l'activité sans égale" et "l'exagération d'esprit de chevalerie" que M. l'ollard luiinéme lui accorde quelques lignes plus loin. P]n réalité, le général Beaurcgard porte, dans toute sa personne, un cachet do distinction qui révèle à la fois l'homme supérieur et le soldat discipline par la haute idée du devoir et de l'honneur. Sa réserve et sa modestie, que .M. PoUard inler[)rète en " manières froides et concentrées," sont un des côtés les plus remarquables de son caractère essentiellement digne et courtois.

L'auteur qualifie " d'exagérés" les sentiments chevaleresques du général Bcauregard loi-s de sa première bataille (Sumter), Cette accusation tombe d'elle-même. La courtoisie n'est déplacée dans aucun cas, et elle l'était moins que jamais alors que la guerre ne faisait que commencer et qu'on ne pou. vait prévoir le caractère a-frocc que lui donnèrent plus tard les envahisseurs.

Plus loin, l'auteur semble faire un reproche au général Bcauregard "d'avoir sa tal)le constamment couverte de l'cu;s et de bouquets." La puérilité d'une telle allégation repousse d'elle-même tout examen sérieux. {N. du Irad.)

(XVI) Le 18 juillet, à la bataille do Bull Rup, rarniéc du Potomac uc comptait pas plus de IG.CuH) lioniuioSjCt 1-j 21 juillet, h Maiwssas ]SM'û |i()îTin]cs de tov,to? ariiicg, (N, dn tnulA

f'ué dans la guerre contre le Mexique et kc trouvait, au coniniencementi des liostilités, à la tète du commissariat de l'armée des Etats-Unis, avec le lang de brigadier-gônOral. 11 est indiK})en,sable de faire un rétiumé succinct de ses opérations dans la vallée de la Slicnandoali, car elles se rattachent indissolublement à la première campagne du Po(oniac et sont le prélude de la grande bataille du 21 juillet.

Vers la fin do mai, le général Jolmston assuma le commandement de l'armée de la Slicnandoali. Aprrs avoii» .icconnii d'une manière complète Ilarper's Ferry et le voisinage, il fut convaincu que cette place n'était pas tenable ; en conséquence, il se déterminii à fiijo le venir ses troupes à Winchester. A cenjc^ment le général Pattcrson, à la tête d'un cor})s considérable rassemblé du Maryland l't de la Pennsylvanie, «entrait sur le territoire viiginien a.vec l'intention, sup])Osait-on, de se joindre d;ins la vallée do la Shenandoah au général McClellan, alors airivant de la Virginie occidentale et se <lirigeant sur Winchester. Dans le but d'empêcher cette jonction, le général Johnston abandonna llar2)er's Ferry, le 13 juin, après avoir brûlé le jjont du chemin de fer et ceux des bâtiments ({ui pouvaient être les plus utiles aux opérations de l'ennemi.

Les Confédérés se retirèrent donc sur Winchester. A peine y étaient-ils arrivés, (pi'ils furent informés que l'ennemi s'avançait encore ; le général Jackson, — depuis l'immortel " Stonewall," — se rendit avec sa brigade dans le voisinage de Martinsburg, pour aider la cavalerie de Stuart à détruire le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio et arrêter ainsi les mouvements de l'ennemi. Le 2 juillet, cependant, les troupes de Pattcrson jéussirent à traverser le Potomac à Williamsport, ayant de l'eau à, mi-corps. Jackson retraita sous le feu roulant de l'ennemi^ dans la direction de Falling Waters, sur la grande route de Martinsburg. Un détachement de Fédéraux fut envoyé en reconnaissance et rencontra los troupes de Jackson en ligne de bataille, avec quatre pièces de canon })lacécs sur le chemin et pointées dans la direction de l'ennemi. Pendant une demi-heure, Jackson réussit à uîaintenir sa position, mais à la fin, se trouvant sur le point d'ôtie j)ris en flanc, il céda et se retira lentement, n'ayant perdu qu'un honinie et ayant fait quarante-cinq prisonniers à l'ennemi.

Jackson ayant rejoint à Winchester le corps d'armée principal de Johnston, les ti'oupes fédérales du général Pattcrson se re}>liôrent sur la rivière. Le but de ce général paraît n'avoir été que do f lire une série do feintes pour retenir Johnston dans la vallée de la Shenandoah, et prévenir sa jonction avec les forces de Beauregard. Mais Johnston devina son dessein, retourna la ruse contre lui, trompa complètement Pattcrson, et son mouvement de feinte, sui)éricurciuent exécuté, trompa l'ennemi jusqu'au dernier moment.

Mais tandis que Johnston tenait ainsi en échec la colonne de Pattcrson à la tête de la vallée de la Shenandoah, un événement grave, — désastre assez important pour la cause

confédérée, — s'accomplissaié dans la Virginie du Nord- Ouest, sur le versant occidental des monts Alleghany - contrée dont le gouvernement fédéral avait résolu de s'emparer et d'en faire nue base d'opérations pour l'envahissement de ,'a vallée de la Virginie et des riches comtés du sud-est de l'Etat.

AFFAUIE DE EICII MOUNTAIN.

Ce fut le corps d'armée du général George B. Mac Clellan qui fut chargé d'occuper cette région. Déjà quelques régiments avancés avaient pénétré dans l'intérieur par la ligne do chemin de fer de Baltimore à Ohio ; puis, après avoir repoussé un petit détachement confédéré à Philippi, occupé cette ville et celle de Grafton, avait poussé plus loin encore et traversé tout le i)ays depuis Whecling et la rivière Ohio jusqu'à Buckhannon, comté d'Upshur. De là, le général Mac Clellan devait se diriger sur Beverlcy dans le but de tomber sur les derrières du général Garnett qui avait été appelé au commandement des forces confédérées dans la Virginie du Nord-Ouest, et s'était fortement retranché à Rich Mountain, dans le comté de Randolph.

La disposition inhabile des forces confédérées et leur disproportion numérique décida du succès en faveur de l'ennemi. Les troupes sous le commandement du général Garnett se composaient de moins de cinq mille hommes d'infanterie, avec dix pièces d'artillerie et quatre compagnies de cavalerie. Ces forces occupaient le voisinage immédiat de Rich Mountain. .Le colonel Pegram tenait la montagne avec un détachement d'environ seize cents hommes et quelques pièces d'artillerie. Sur le versant d'une colline, — Laurel Hill, — le général Garnett s'était retranché avec trois mille hommes d'infanterie, six pièces d'artillerie et trois compagnies de cavalerie,.

Les plans de l'ennemi devaient le conduire à un succès complet. Le général Rosecrans, avec une colonne fédérale d'environ huit mille hommes devait, par une marche ardue à travers les montagnes, gagner la gauche de Pegram, tandis que Mac Clellan attaquerait de front avec cinq mille hommes et de l'artillerie. Le 11 juillet, avant l'aube, la colonne de Rosecranz se mit en mouvement. Le chemin des montagnes était excessivement difficile, le temps incertain ; à une pluie torrentielle succéda une chaleur accablante. Malgré tous ces obstacles, joints à ceux qu'offrait une marche à ti'avers des ravinSj des épais buissons de lauriers, des pierres roulant sous les pieds des soldats, et des mottes de terre amollies par la pluie, — les Fédéraux atteignirent la montagne. Au moment où ils s'avançaient dans une forêt, l'artillerie confédérée, postée sur le sommet do la montagne, ouvrit le feu sur eux, mais sans beaucoup d'effet, les Fédéraux étant protégés par les arbres et les buissons. Après un feu de tirailleurs bien nourri, les troupes de Rosecrans contournèrent le flanc des Confédérés dans le but de les cerner. Se crouvant en face d'une armée de cinq mille

hommes et pris en arrière par une colonne forte d-c trois mille, le colonel Pegram chcrclia à s'échapper avec sa troupe, après avoir subi une légère perte. Six compagnies d'infanterie roussirent à se j'otii'er ; le l'cstc dut se rendre prisonniers de )jjuerre.

Aussitôt que le général Gaineit connut le résultat do renga":ement de Rich Mountain, il se détermina à évacuer Laurel Ilill et à se retirer à Huttonsville, par la route de Beverley. Maiff le chemin entre Rich Mountain et ce dernier point ayant été laissé libre à l'ennemi, le général Garnett se vit contraint de letraitcr par des sentiers montagneux dans la direction du comté de liardv. Cette retraite fut pénible ; l'ennemi harcelait sans cesse l'arrière-garde de la petite armée confédérée. A l'un des gués de la rivière Little Cheat, quatre compagnies géorgiennes furent coupées et le général Garnett lui-même fut tué par un des tirailleurs de l'ennemi.

Les résultats de l'engagement sur la montagne et do la poursuite des vaincus n'accusèrent pas un chiffre de pertes considérables du côte des Confédérés, — probablement cent tués m\\ blessés environ, — mais toute leur artillerie fat prise, un millier d'hommes furent faits prisonniers, et tout le bagage dont on s'était servi pour protéger le chemin contre l'artillerie ennemie fut presque entièrement perdu.

Mais ce premier désastre des Confédérés allait bientôt être compense sur un autre point par une des plus dramatiques et des plus décisives victoires de cette guerre ; c'est de ce côte que l'ordre chronologique des évén-emcnts ramène maintenant le récit de l'historien.

Le 18 juillet, une dépêche apprit au -général Johnston, à Winchester, que la grande armée du Nord s'avançait sur Manassas. L'ordre lui fut donné de joindre invmédiatemcnt son armée à celle du général Beauregard, si, dans son jugement, un tel mouvement était opportun.

Cette " Grande Armée," — nom (pie lui donnaient les journaux du Nord, — s'était enfin mise en mouvement; à l'impatience du peuple du Nord succédèrent les clameurs et les enthousiasmes anticipés : la victoire était certaine. Le "En avant sur Richmond ! " devint le mot d'ordre de la presse pendant des semaines entières ; an Congrès fédéral les partis, extrêmes insistaient aussi sur une avance immédiate. On pensait qu'on ne rencontrerait que bien peu de difficultés à pénétrer dans l'intérieui' et à planter le drapeau étoile sur la place du Capitoh; de Richmond. Cette croyance était si répandue que beaucoup de gens s'étonnèrent que le général Scott, — dirigeant à Washing-

ton les opérations de la campagne, — n'eut pas encore étendu la main pour saisir le prix que l'on croyait à sa portée, compléter ainsi sa réputation et terminer la guerre d'un seul coup. Enfin, la nouvelle arriva à Washington que la Grande Armée allait se mouvoir et que Richmond serait infailliblement pris dans les dix jours. Déjà on se réjouissait à l'avance du succès, et la perspective de l'entrée triomphale des Fédéraux à Richmond remplissait tous les cœurs d'allégresse. On prépara des charretées de paniers de Champagne pour célébrer dignement l'issue heureuse delà première grande bataille ; on imprima et dis tribua des billets pour un grand bal de réjouissance qui devait être donné à Richmond. Un grand nombre de visiteurs, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de femmes d'une moralité douteuse, s'empressèrent d'aller voir les " courses de Manassas," et bientôt l'armée de Mac Dowell eut toute une arrière-garde de populace indécente, désireuse de voir la défaite des rebelles. Une telle exhibition do haine, d'exaltation et de funèbre curiosité n'a pas de parallèle dans l'histoire du monde civilisé.

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