BATAILLE DE FISHINQ CREEE
Après l'échec subi à Columbus, le premier mouvement de l'ennemi fut dirigé contre l'aile droite des Confédérés, à Mill Spring, sur le haut Cumberland. Le brigadier général Zoilicoffer avait été renforcé par le major général Crittenden et lui avait remis le commandement en chef de la petite mais vaillante armée rassemblée pour la défense des défilés du Kentucky. La position qu'occupaient les Confédérés était au camp Beech Grove, protégé par des travaux en terre.
L'armée fédérale du Kentucky oriental occupait les villes de Somerset et de Columbia, situées au nord et à petite distance du haut Cumberland, Deux fortes colonnes fédérales menaçaient ainsi le général Crittenden; il résolut d'attaquer la plus proche, qui était celle de Columbia, commandée par le général Thomas, avant la jo.nction des troupes du général Schoepf, réunies à Somerset.
Des raisons importantes déterminèrent Crittenden à risquer une bataille avec ses quatre mille hommes, contre la colonne fédérale de Thomas, forte de deux brigades d'infanterie et possédant une artillerie bien supérieure à colle dea
Confédérés. Depuis quelque temps, le besoin d'approvisionnements et de fourrages se faisait vivement sentir ; les troupes de Crittenden étaient presque dépourvues de vivres; des régiments entiers étaient réduits au tiers de ration, et, Je plus souvent, ces rations se composaient uniquement de pain. Le comté de Wayne, la seule région productrice de cette partie du Kentucky, était épuisé, et les comtés avoisinants du Tennessee ne pouvaient rien fournir à l'armée. L'état des chemins et la pauvreté du pays intermédiaire mettaient les troupes dans l'impossibilité de se rendre à Knoxville, éloignée de cent trente millep. De Columbia, l'ennemi commandait la rivière Cumberland-; un seul bateau chargé de provisions avait pu remonter de Nashville. Une fois cette voie ferm.ôe, la position.de Crittenden devenait insoutenable et nécessitait une cattaque. Déjà le maïs, seule nourriture des chevaux et des mulets de l'armée, devenait si rare que souvent les compagnies de cavalerie étaient obligées de fourrager avec des chevaux privés de nourriture depuis quarante-huit heures.
Dans l'après-midi du 18 janvier un conseil de guerre fut convoqué. La position de l'ennemi n'était pas changée, mais le Fishino; Creek, ruisseau tributaire de la rivière Cumberland, était gonflé par les pluies récentes et interromjD'ait les communications entre les troupes fédérales campées à Somerset et celles du général Thomas. La brigade de Somerset
- devant attendre la baisse des eaux pour s'unir avec l'armée de Thomas, il fut urmnimement décidé que l'on attaquerait
- celle-ci avant que cette jonction pût s'effectuer.
L'armée de. Crittenden se mit en marche à minuit. La première colonne, commandée par ZollicofFer, comptait quatre régiments d'infanterie et" quatre canons; la seconde, destinée à appuyer l'autre, était sous le commandement du cfénéral Carroll et consistait en trois régiments et deux cala réserve se CQmposait d'un régiment et dé deux es-
chasser l'ennemi de la fort« position qu'il occupait au sommet de la colline, mouvement qui allait infailliblement décider du succès de la journée, quand une douloureuse catastrophe vint jeter le désordre dans les rangs confédérés. En arrivant au sommet de la colline, Zollicoffer s'était trouvé
nous
cadrons jde cavalerie. Les Confédérés n'avaient qu'une artillerie insuffisante; mais, heureusement, la nature boisée et accidentée du terrain neutralisait ce désavantage en diminuant considérablement l'emploi de cette arme.
Le 19 janvier, au lever du jour, les avant-postes ennemis ouvrirent le feu avec vivacité; vers huit heures, la bataille devint générale et extrêmement acharnée. La brigade Zollicoffer chargea d'abord, réussit à rejeter les Fédéraux à quelque distance dans les bois et essaya de prendre possession d'une 'colline qui dominait tout le champ de bataille; mais la vivacité du feu de l'ennemi força Zollicoffer de s'arrêter et de demander des renforts. La brigade du général- Carroll
en face de l'ennemi; la cessation du feu et les mouvements des Fédéraux occasionnèrent une méprise fatale; Zollicoffer, croyant rencontrer un de ses propres régiments, courut à eus pour leur donner un ordre; mais, à peine avait-il fait quelques pas, que plusieurs balles ennemies l'atteignirent mortellement. (••'■■)
La mort de ce brave général et un mouvement fait par l'ennemi pour tourner le flanc des Confédérés, complétèrent le désordre. Le général Crittenden fit les efforts les plus désespérés pour rallier les troupes. En vain il s'exposa luimême aux plus grands danger et il brava témérairement le feu de l'ennemi en exhortant ses troupes à se niaintenir, tout fut inutile ; le premier pas en arrière était fait et le meilleur parti à tirer de la situation fut de diriger la retraite en bon ordre dans la direction des retranchements du camp Beech Grove. Le Confédérés laissèrent sur le champ de bataille environ trois cents tués et blessés et une centaine de prisonniers. Mais ce ne fut pas la perte numérique qui donna la mesure de l'étendue du désastre.
L'ennemi ne tenta pas de poursuivre énergiquement. II se contenta de suivre les Confédérés .jusque près de leurs retranchements, en face desquels il bivouaqua. La rareté de rations et d'approvisionnements empêchant les Confédérés de garder leur position retranchée, dans laquelle ils pouvaient, en outre, être cernés par l'ennemi, ils se décidèrent à- repasser le Cumberland pendant la nuit, à l'aide d'un petit bateau à vapeur, venu de Nashville quelques jours auparavant avec des provisions pour l'armée. Le manque de temps ne permit au général Crittenden que .de faire traverser les hommes; tous le bagage, l'équipage de
camp, les wagons, les chevaux et l'artillerie furent abandonnés.
Bien que le nombre des tués et des blessés, parmi les Confédérés, n'eut pas été considérable, l'échec de Fishing Creek, — le plus grave, incontestablement, de tous ceux éprouvés jusque là par le Sud, — porta un coup sensible à la cause confédérée dans l'Ouest. Tout le Kentucky oriental tomba au pouvoir des Fédéraux ; la droite de la ligne défensive confédérée fut brisée, et la valeur de notre position stratégique considérablement affaiblie. A l'autre ex-
arriva et appuya l'attaque. On avait à peu près réussi à trémité de cette ligne défensive, dans l'ouest du Kentucky,—
(*) Le cadavre de Zollicoffer fut brutalement insulté par l'ennemi. On put lire dans le Cincinnati Commercial l'article suivant, image fidèle des sentiments de cette populace, que la vanité jankee appelait " une armée victorieuse, combattant pour le droit : "
"■.... Le corps gisait sur le bord d'un chemin par lequel noua passâmes, et nous pûmes voir à notre aise le cadavre de celui qui avait été Zollicoffer. Je ne vis que son corps inanimé, car son âme est maintenant au fond des enfers.... L'enfer est un séjour mérité par*de tels arcliifraîtres. Puissent les autres chefs de la conspiration subir le sort de Zollicoffer,— la mort, donnée par l'instr'ameiit d'an Dieu vengeur ; — puissent leurs âmes al'er en enfer, leurs cadavres inanimés être jetés à la voirie, la face couverte de bou'-, les insignes de rang arrachés et leurs cheveux coupés par les soldats de l'armée yictorieu^e qui combat pour le droit !" . ' .
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS
oi; des rivières iiaviniibles et ini l'ésciiu de chemins de fer ouvraient un chemin facile dans le cœur du Tennessee et des Etats du Sud, — l'armée numériquement faible du général Albert Sydney Johnston s'étendait de Bowling Green, à droite, jusqu'à Columbus, à gauche. La faiblesse de cette longue ligne présentait de grandes facilités d'attaque à l'ennemi, et il ne pouvait manquer de s'en apercevoir.
Jamais il n'y eut dans le Sud d'erreur plus grande et plus accréditée que la oroyauce populaire portant le chiffre de l'armée' de Johnston bien au-delà de la réalité. Les journaux de Richmon#î "ne comprenaient pas pourquoi Johnston ne rassemblait pas ses ti'oupes et n'avançait pas dans l'intéi'ieur du Kentucky en prenant Louisville et Cincinnati et portant ainsi la guerre chez lés abolitionistes." Mais au moment où la presse insistait sur l'urgence d'une action offensive, l'armée de Johnston ne comptait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cette disproportion de forces et l'état critique de l'armée, menacée sur les ailes et par l'arrière, étaient parfaitement connus des autorités militaires du gouvernement do Richniond, ce qui ne l'empêchait pas d'espérer un résultat heureux tout en restant dans une apathie complète quant aux moyens de l'amener et en n'ayant aucune raison légitime pour justifier cette attente. Rien n'est plus remarquable dans l'histoire de la guerre des Confédérés que cette fausse impression des populations du Sud relativement à l'étendue des foi'ccs concentrées au point stratégique pi'incipal du Kentucky et que l'inactivité et l'apathie du gouvernement deTiichmond en présence de circonstances qui ne pouvaient qu'amener de fâcheux résultats.
Quelque temps après le désastre de Fishing Creek, le général Beauregard fut envoyé du Potomac aux lignes du général Johnston, dans le Kentucky. Dans une conférence tenue entre les deux généraux, Beauregard exprima .son étonnemeiat de l'eAiguité des forces du général Johnston et «es apprékeissioms .fe dangers de sa position. Buell obser- Taît le front de l'armée; l'aile droite était menacée par nue force fédérale considérable sous le général Tiiomas, -tandis que la rivière Cumberland domiait à l'ennemi de grandes facilités d'attaquer l'armée confédérée par derrière et de marcher sur Nashville.
■ Une force assez considérable de Fédéraux avait été rassemblée à Paducah, à l'embouchure de la rivière Tennessee; elle était destin<5e à prendre l'offensive par la voie fluviale. La rivière Tennessee coule à travers l'Etat de ce nom et celui de l'Alabama et est navigable pour les bateaux à vapeur sur un parcours de deux on trois cents milles ; la seule défense que les Confédérés opposassent à l'avance des Fédéraux par cette voie était un fort peu considérable et imparfaitement construit. La rivière Cumberland était plus importante encore que le Tennessee ; elle ouvrait Te chemin de Nashville et n'avait pour obstacle à l'avance des
Fédéraux sur cette ville que le fort Donelson. En supposant ce point au point au pouvoir de l'ennemij^les canonnières fédérales pouvaient atteindre Nashville en six ou huit heures et porter un coup fatal à tout le système défcnsif embrassant le nord du Tennessee.
Le général U. S. Grant commença à remonter la rivière Tennessee en février 18G2, avec une flette de canonnières escortées par les colonnes d'infanterie suivant les rives du fleuve, parallèlement à la marche des bateaux. Le 4, l'expédition atteignit le fort Henry, situé sur la rive droite du Tennessee et près de la limite séparant les Etats du Kentucky et du Tennessee. Ce fort avait été construit d'une manière si contraire aux premiers principes militaires, qu'il eut été impossible de le défendre, tandis qu'on pouvait le réduire facilem|;nt d& trois ou quatre endroits. Mais il y avait dans l'enceinte et dans le voisinage du fort une colonne confédérée d'environ deux mille cinq cents hommes,^ sous le commandement du général Tilghman; pour couvrir leur retraite il devenait nécessaire de garder le fort le plus longtemps possible et de sacrifier la petite garnison pour sauver le gros des troupes.
Le général Grant s'avançait de son point de débarquement, à trois milles au-dessus du fort Henry çt en suivant la rive orientale à la tête de douze mille hommes ; sur la rive opposée, le général Smith, avec six mille hommef, prenait position à environ un tiers de mille des travaux confédérés et de manière à les prendi'e par enfilade. Il ne restait au général Tilghman qu'à contciiir l'ennemi le plus longtemps possible pendant que la majeure partie de ses propres forces, maintenant en dehors du fort Henry, opéreraient leur reti'aite sur le fort Donelson. Pour atteindre ce but il fallait résister avec les o/izc canons du fort Henry aux cinquante-quatre canons et aux dix-huit ou vingt mille hommes de Grant.
Le général Tilghman se dévoua noblement à cette tâche périlleuse, au lieu de se retirer avec le gros de ses troupes sur le fort Donelson, dont la sûreté dépendait du délai que la résistance que le fort Henry "pouvait opposer à l'armée de Grant. Tilghman résista pendant deux heures et dix minutes -et ne se rendit qu'après (pie l'ennemi eut ouvert une brèche considérable. Les Fédéraux avaient perdu soixante-treize hommes tués et blessés ; une de leurs canonnières avait été mise hors de service. Le brave général confédéré et sa petite garnison de quarante hommes furent faits prisonniers après avoir perdu environ vingt tués et blessés.
La chute du fort Henry fut, en elle-même, un événement insignifiant, mais elle attira l'attention immédiate sur le fort Donelson et la rivière Cumberland.