AVANCE DES FEDERAUX DANS LE TENNESSEE-BATAILLE DE SHILOH
Depuis ^a retraite siu- Murfreesboro, le général Joliuston s'était occupé à réorgauiser les restes de la division Crittenden et les troupes cpii s'étaient échappées du fort l)onelson. Un corps de dix-sept mille hommes avait pu en être formé. Le but du général Johnston était de coopérer avec le amènerai Beaure^ard à la défense de la vallée du Mississipi, sur une base d'opérations au sud de Nasbville. La ligne s'étendant de Columbus à l'Est, par les forts Henry et Donelson, avait été perdue. Ce désastre avait entraîné l'occupation du Kentucky et d'une grande partie du Tennessee par l'ennemi, et il devenait nécessaire, pour protéger tout le réseau des chemins de fer du Sud-Ouest et assurer la sécurité de SIemphis, de réorganiser une nouvelle ligne au sud de la capitale du Tennessee.
PRisr: BE l'île no. 10 par les fédéraux.
Le général Johnstou s'occupa également de mettre la rivière Mississipi en état de défense. En abandonnant Columljus, il fut décidé (pie Ton se fortifierait à l'Ile No. J U, a quarante-cinq milles plus bas. Le général Polk, avec une grande partie de la garnison, se retira sur Jackson (Tennessee), tandis (pie le général Mac Cown reçut l'ordre d'occuper nie No. 10 et la courbe que décrit le Mississipi à New Madrid (XXIV).
Le 24 février, le général Mac Cown, arriva dans l'de avec le 21e régiment de la Louisiane, colonel Kennedy, et la trouva presque entièrement dépoui'vue de travaux déténsifs; deux batteries armées partiellement, et en mauvais ordie, étaient })0stées sur la rive teimessienne du tieuve ; daiis l'de elle-même, aucun canon n"avait été place. Le cohmel Kennedy reçut l'ordre de fortilîer immédiatement la position. A New Madrid, la seule fortification était le fort Thompson, petit ouvi'age en terre, placé sous le commandement du colonel E. W. Gantt. Le général Mac Cown s'y rendit im médiatement et fit construire le foi't Bankhead à l'embouchure du Bayou St. John et du Mississipi, au-dessus et tout près de New Madrid. D.ms l'intervalle (jui s'écoula entre le 2-5 février et le 1er mars, Mac Cown fut renforcé par des détachements ai-rivant de Columbus. Toutes les foi'ces confédérées postées aux deux points: — Ile No 10 et New Madrid,— consistaient en quatorze régiments, dont plusieurs étaient considérablement affaiblis; elles étaient égaleinent partagées entre les deux positions.
Le Jermars, la cavalerie ennemie fit son apparition devant New Madrid, et bientôt on eut la certitude que le général Pope, à la tête d'une force considérable, s'avançait sur la j)lace. Le Mississipi était ouvert aux canonnières ennemies au dessous de l'ile No. 10, et le manque de temps avait empêché les Confédérés de compléter leurs travaux de dé-
(XXIV) Après lu chute des forts Itcnry et Doucluon, le gênera! Ueauregarc], — cjui venait d'arriver dans le département du Tennessee oeeideiital,— put se convaincre de la nécessité d'évacuer Columbus et de choisir une nouvelle position défensive plus bas sur le Mississipi. Déjà, le général Fo^k avait l'ait commencer les traMuix à New Madrid et au fort l'illow ; le premier de ces points offrait tous les avantages d'une résistance temporaire ; le second, ceux d'une occupation permanente. Le général Eeauregard donna ses ordres en conséquence ; la courbe de New Madrid fut donc défendue seulement de manière à donner le temps de compléter les travaux du fort Pillow ; cette dernière position formant un des points de la nouvelle ligne défensive s'étendant du Mississipi à la rivière Tennessee, par Oorintlje. (N, du trad.)
HISTOIRE DE LA aUEUHE DES CONFÉDÉRÉS
fense à cet endroit. Pour protéger l'île No 10 et New Madrid, les Confédéi'és n'avaient pas plus de cinq milles liomjnes et cinq ou six canonnières en bois, placées sous le commandement du commodorc Hollins.
Malgré ces conditions désavantageuses, le général Mac Cown prit le commandement des opérations avec énergie et résolution. A New Madrid, le fort Bankhead fut aclicvé et augmenté, et le fort Thompson couvert par des abattis. Des batteries, des entrepôts et des hôpitaux furent érigés siu' différents points de l'de, et l'on éleva des travaux destinés à mettre les maoasins et les and:)ulances à Val))! du bombardement [XXV].
Des escaniiouchos meurtrières Ci.)uinj(Micèrcn(- à New Madrid vers l<']i>r mars jusqu'au 13, sans disuoiitiuuer. L'ennemi avait travci'sé le Mississipi avec de forts détachements (rai'tilleiie et des batteries de 32 livres avec lesquelles il ouviit \\u feu nourri sur le fort. C(dui-ci, soutenu par nos cammuières, riposta éuergiquement. L'ennemi s'établit sur le fleuve à Point Pleasant et à quelques autres endroits au <lessi)as d(^ N"ew Madiid, dans le but d'ari'êter nos transports et de C()U[)er les communications entre New Madrid et Memphis.
Pendant ces treize premiers jours du mois de mars le géuiMal Mac Cown fit preuve d'rme grande activité ; il allait sans cesse d'un ])()int à un autre quand il jugeait sa présence nécessaire, sm'veillant l'érection des liatteries do l'île et dirigeant la défense de New Madrid. Jusqu'au 12 mars les lignes ennemies s'étaient graduellement rapprochées des travaux de défense de ce dernier point. Les escarmouches d'artillerie et de tirailleurs n'avaient pas discontinué pendavit cet intervalle.
Le 12, à minuit, l'ennemi commença nn bombardement énergique. Un grand ni>mbr(^ des batteiies ennemies étaient engagées, tandis que tous les canons des forts et des canonnières confédérés l'ipostiiient avec une égale vivacité. L'obscurité profonde, le bruit lugubre causé par le vent et les flots du gi'and fleuve, les flammes et les échos de l'artilleiie formaient une scène teriable et grandiose. Le l)ombardement continua pendant (jnelque tem])S, puis les canons ennemis se turent et les sourds mugissements du fleuve ti'oublèrent seuls le silence de la nuit.
Le 18, de grand matin, l'ennemi rouvrait le fett avec ses canons de 24 et ses obusiers de 8 pouces. Le principal objectif de l'attaque était le fort Thompson, placé sous le commandement de E. AV. Gantt, de l'Arkansas, agissant comme brigadier-général. Cet officier dirigea la défense avec habile-
té et énergie et il réussit à démonter plusieurs des pièces ennemies.
Le feu continua par intervalles pendant toute l'après midi et ne cessa complètement qu'au coucher du soleil. Les résultats de ce bombardement déterminèrent le général Mac Cown II évacuer New Madrid. Nos canonnières en bois avaient beaucoup souffert par le feu de l'ennemi; d'un antre côté, la garnison de New Madrid était trop faible pour prolonger plus longtemps une résistance effective, et les batteries fédérales de Pope étaient placées de manièi'e à l'empêcher d'être renforcée par le bas du fictive.
Pendant la nuit du 13 mars la pluie tomba à torrents et un orage violent éclata. Les Confédérés profitèrent de l'obscurité pour évacuer New Madrid et se réfugier sur l'île No. 10 ou dans les travaux construits sur la rive gauche du fleuve. Po})e prit ainsi possession de New Madrid, ce qui lui permit d'isoler l'île No. 10 du cours inférieur du Mississipi, et il se flatta, en conséquence, de la redditie)n prochaine de tous les autres travaux de défense du fleuve.
L'évacuation fut accomplie sans (jue les CVmfédérés éprouvassent de pertes sérieuses. La violence de la pluie, jointe à la nécessité de faire face à une armée puissante, empêcha de sauver toutes les munitions et les approvisionnements. Le général (iantt fit les efforts les plus laborieux pour ne rien laisser au fort Thompson qui pût être employé par l'ennemi ; il s'embarqua lui-même un des derniers. La perte la plus sensible fut celle des canons de fort calibre; il fut impossible de les eidever ; mais on eut soin de les enclouer et de les mettre hors d'état de servir immédiatement. Trois ou quatre transports reçurent l'ordre d'embarquer les troupes et les munitions qui se trouvaient dans chacun des deux forts. La brigade du général Walker, du f jrt Bankhead, débarqua au pied des collines à quatre milles environ au dessous de l'île ; celle du général Gantt, du f )rt Thompson, à Tiptonville.
Bien que les Confédérés eussent abandonné New Madrid assez facilement, ils n'avaient aucune idée d'évacuer ainsi l'île No. 10. Nous avons vu plus haut que le général Mac Cown, en prenant le commandement de cette position, l'avait trouvée très faiblement défendue. Depuis son airivée, cinq excellentes batteries, bien armées et bien servies, avaient été érigées sur l'ile, et le même nombre sur la rive tenuessienne du Mississipi ; ces deux batteries ^^ortaient près de soixante canons. En outre, les magasins du gouvei-nement avaient été remplis, les munitions (distribuées, et tout mis en état de faire face à l'ennemi (XXVI).
(XXV) Les travaux défeiisifs de cette po.^ition avaient été confiés au capitaine D. B. flari'is, du génie, officier lirave et d'une <2,Tande capacité. Le capitaine Harvi.s s'était déjà distingué à Manas.eu?, sous le général Beauregard, et avait suivi ce dernier dans Ici 'l'ennessee occidental. Plus tard, il raccompagna encore à Charleston, où il mourut de la fièvre jaune au moment où il allait être prom i au grade de brigadier-général. La Confédération perdit en lui un officier ingén'eur de grand mérite. {N, du. trad.)
(XXYI) Comme il l'est dit plus haut (note XXV), ce fut le çapitainQ du génie P. B. Hams, qui organiga, la défense de l'île No. 10 et y fit construire toflâ lÇ3 travaux, (i^. c?w irac?.) . .^
La distance de l'île No. 10 à New Madrid, parle fleuve, est d'environ donze milli^s ; — celle de New Madrid à Tiptonville, de seize, et celle de Tiptonville à l'île, par terre, d'envii'on rpiatre milles. Bien que ces deux derniers points soient, comme on le voit, assez rapprocliés, la conrbe que décri t le fleuve entre eux présente une étendue riveraine de vingt sept milles. Cette rive devait être soigneusement surveillée, car l'ennomi était en pleine possession du versant missourien, depuis New îviadrid jusqu'à quelqu.e distance au dessous de Tiptonville. Les brigades de Gantt etde^Valker furent dispersées le long de la rivière, avec ordre de se concentrer si l'ennemi tentait de débarquer, et de s'opposer à ce qu'il traversât le fleuve.
Dans la matinée du 17, la flotte ennemie commença à Lombarcler l'île à longue portée, sans que les Confédérés y prêtassent beaucoup d'attention. Vers dix beures, cependant, les navires s'approcbèrent et ouvrirent un feu nourri sur la batterie Eucker, située sur la rive t(?nnessieune, à environ un. mille an dessous de l'île. Cette batterie avait été érigée, — avant que le général Mac Cown prît le con:!mandement des défenses de la courbe du Mississipi,~sur un terrain bas, mais dans une position excellente pour surveiller le fleuve. Au moment de l'attaquer, les eaux étaient très hautes et la batterie Rucker se trouvait séparée des autres par une grande fondrière. Sa plateforme était couverte d'eau et les magasins de munitions étaient en grand danger d'être endommagés par l'humidité. L'attaque fut faite par cinq canonnières blindées, — trois placées ensemble vers le centre du courant et deux autres postées près de chacune des rives,-et par toute la flotte à mortiers. Le confluât fut terrible ; pendant neuf Jieures consécutives, bombes et boulets harassèrent la batterie, démolissant ses parapets et semant la mort dans les rangs de ses défenseurs. Ceux-ci manœuvraient leurs pièces ayant de l'eau et de la vase jusqu'à mi-jambes. L'effectif était restreint et sa tâche était grande et périlleuse. Dans l'après-midi, le capitaine Rucker, voyant ses hommes exténués de fatigue, demanda des renforts ; on réunit un certain nombre de volontaires et on les envoya, à travers des périls sans nombre, au secours de leurs camarades en détresse. Pendant cet intervalle, la canonnade continuait avec acharnement entre le fort et les navires. Résister avec cette faible batterie à toute la flotte ennemie paraissait être une tâche au dessus du courage et de la patience humaine ; les Confédérés y réussirent cependant, et, vers la tombée de la nuit, fennemi fut forcé de se retirer, après avoir eu quelques canonnières hors de service. La batterie Rucker put revendiquer l'honneur d'avoir tiré le dernier
la fin du combat, il n'en restait que deux en état de répondre à l'ennemi.
Le général Mac Cown, d'après l'ordre reçu du général Beauregard, quitta les travaux de la courbe du Mississipi, dans la nuit du 17 mars, s'embarqua à Tiptonville avec six régiments d'infanterie, la batterie d'artillerie légère de Bankhead et une partie de celle de Rtuart, et arriva au fort Pillow dans la matinée du 18. Ce mouvement fut accompli avec tant de précautions que bien ])eu de personnr-s, même parmi les officiers restés à la défense d(} la courbe, le connurent avant qu'il eut été entièrement accompli.
Dans l'après-midi du 10, le généi-al Mac Cown re^-ut l'ordre d'envoyer, du fort Pillow, trois régiments au général Bragg, de laisser le reste de ses troupes au foi't, et de retourner lui-même à l'île No. 10 pour y reprendre le commandement,— ce qu'il fit immédiatement. En remontant lo Mississipi, il s'aperçut que l'ennemi creusait un canal à travers la courbe du fleuve, sur la rive niissourienne, et conduisant d'un point situé à trois milles au-dessus de l'ile au bayou St. John, dans le but d'établir une communication fluviale avec New Madrid sans être obligé d'affronter les batteries de l'île. A partir de ce moment jusqu'au 30, l'ennemi continua à tirer à longue portée sur nos travaux, mais sans leur causer de dommage. Pendant cet intervalle, le général Mac Cown fit une reconnaissance complète de la courbe, et écrivit qu'il avait la ferme confiance de repousser les canonnières ennemies dans le cas où elles attaqueraient ses batteries ; mais il exprima ses doutes sur la possibilité de la résistance, au cas où ces canonnières tenteraient de forcer le passage. Le général confédéré fit ensuite construire rapidement des radeaux, et réunit des canots sur le lac Reetford, dans le but apparent d'envoyer prendre des renforts, mais en réalité pour s'assurer des moyens de retraite si l'ennemi traversait la rivière en nombre suffisant pour réduire sa garnison, comptant alors à peine deux ■ mille hommes valides.
Le 1er avril, le général Mac Cown fut rappelé [XXVII] et le général Mackall appelé au commandement de l'île. L'ennemi, pendant ce temps, continuait la tâche herculéenne qu'il avait entreprise : de creuser un canal de douze milles de long, destiné à rejoindre les deux anneaux de la courbe en évitant les travaux défensifs que les Confédérés avaient construits sur la rive du fleuve. Cette entreprise des Fédéraux fut fatale à la défense de l'île ; elle leur permit de prendre les travaux par l'arrière. Dans la nuit du 6 avril, le général Mackall envoya de l'infanterie coup de canon. La batterie se composait de cinq pièces, à I avec une batterie sur la rive tennessienne, dans le but de
■ (XXVII) Ytrs cette époque, il y eut lieu de mettre en question le.s capacités du général Mac Cown et de douter qu'il pût conserver plus longtemps la position qui lui était confiée, et il était indippcnsable que cette défense fut encore prolongée pour permettre l'achèvement des travaux du fort Pillow. En conséquence, le général Mac Cown fut remplacé par le général Mackall, qui s'élait acquis une haute réputation de bravoure et d'intelligence dans l'ancienne armée américaine. Le général Mac Cown fut envoyé à Memphis pour attendre des ordres ultérieurs. Pendant l'intervalle qui s'écoula entra le départ du général Mac Cown et l'arrivée de Mackall, le commandement de l'île fut dévolu au brigadier-général Trudeau, de la Louisiane, qui déjà avait dirigé la défense conjointement avec Mac Cown. {N. du trad.)
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES
protéger le point de dëlsarquement. Les artilleurs restèrent «èans l'ile, mais les canonnières ennemies avaient réussi, •grâce à une forte brume, à dépasser les travaux confédérés ^t .à débarquer, au-dessus et au-dessous de l'île, de granules forces. La reddition de la position devenait une néces- ;s,ité militaire.
•Uamais évacuation ne fut plus misérablement conduite. C)n n'employa aucun des moyens de retraite qu'avait préparés Mac Cown. Tout le matériel fut abandonné ; six ^cents hommes furent laissés dans l'île et toutes les forces .débarquées sur les lives furent prises par l'ennemi, à l'ex- «septien de quelques hommes qui purent s'échapper à traders les roseaux.
L'eanemi captura Mackall lui-même, deux brigadiers- ,^énéraux, six colonels, deux mille soldats, plusieurs milliers *ie petites armes, soixante-dix pièces d'artillerie de siège, ■éreïfte pièces de campagne, cinquante-six mille boulets, six itransports à vapeur, deux canonnières et une batterie flotàmite .poxtant seize canons de fort calibre. Le peuple du .Sud e^*érait 'que l'île aurait été défendue jusqu'à la dereière e.xti-émité, mais l'ennemi en prit possession sans hommes (*) [XXIX].
qu'il y ait eu de combat sérieux. Cet événement fut doublement déplorable, — comme jierte d'hommes, d'araiies, d'approvisionnements, et parce qu'il permit au ÎJord de recueillir tous les fruits d'une brillante victoire .sans avoir eu à les disputer. L'honneur de ce succès fut attribué aux forces navales placées sous le commandement du Commodore Foote. Le secrétaire de la marine fédérale eut raison de déclarer que " ce triomphe ■n'en était pas moins apprécié parce qu'il avait été différé et .'obtenu sans effusion de sang." Les Confédérés avaient été forcés d'évacuer la position appelée par eux "leur petit .-Gibraltar" du Mississipi, et leur perte en grosse artillerie .était presque irréparable.
Pendant que ces événements s'accomplissaient sur les Ibords du grand fleuve, le général Beauregard se préparait c'a frapper un grand coup à l'intérieur. Cette campagne du
Tennessee avait conduit l'ennemi à une position où les troupes confédérées allaient l'attaquer et livrer une des plus grandes batailles de la guerre.
BATAILLE DE SHILOH.
Au commencement de mars, le général Beauregard, convaincu que l'ennemi projetait de couper les communications du Tennessee occidental avec les Etats de l'Est et du Sud, résolut de concentrer toutes ses forces disponibles à Corinthe et aux alentours. Le 1er avril, l'armée entière du général Johnston, venant de Murfreesboro, avait effectué sa jonction avec Beauregard, et leurs forces réunies, — accrues encore par l'arrivée de plusieurs régiments de la Louisiane, de deux divisions du général Polk venant de Columbus, et d'un corps de troupes de Mobile et de Pensacole, — furent concentrées le long des deux chemins de fer " Mobile & Ohio," de Bethel à Corinthe, et de " Memphis à Charleston," de Corinthe à luka [XXVIII]. Le total de ces forces était d'un peu plus de quarante mille
Un tel eftéctif justifiait une action offensive ; il fut donc résolu qu'on frapperait un coup imprévu en attaquant l'ennemi,— placé, sous le commandement de Grant, à Pittsburg, sur la rive occidentale de la rivière Tennessee, et dans la direction de Savannah, — avant qu'il ne fut renforcé par l'armée du général Buell, que l'on savait partie' de Nashville dans ce but et qui se dirigeait rapidement sur Pittsburg Landing. L'objet principal de l'attaque était d'empêcher la jonction des deux armées ennemies, déjà à petite distance l'une de l'autre. En prévision d'un mouvement aussi grave, il fut décidé dans la nuit du 2 avril, que l'on attaquerait immédiatement, quelqu'incomplets et imparfaits que fussent les préparatifs des Confédérés. L'armée avait été rassemblée à la hâte, et il y avait eu beaucoup de difficultés à surmonter pour compléter son organisation.
L'ennemi était en position à un mille environ en avant
.(XXVIII) La concentration de toutes les forces de Beauregard à Corinthe avait pour but de défendre !a rivière Tennessee ou le Mississippi, suivant :îa direction que prendrait l'ennemi. Le général Beauregard recommanda au général Johnston, qui se retirait alors de Nashville, de faire sa jonction avec Sui. Cette jonction fut effectuée. (A'', d. trad.) ' ■
"(*) L'armée de Corinthe était ainsi composée :
Premier corps d'armée, major-général Léonidas Polk 9,136 hommes.
.Second corps d'armée, général Braxton Bragg 13,589 "
Troisième corps d'armée, major-général W. T. Hardee 6,789 "
Késerve, brigadier-général John C. Breckinridge 6,439 "
Total de l'infanterie et de l'artillerie 35,953 hommes,
(.Corps de cavalerie, brigadier-général F. Gardner 4,382 "
Total général 40,335 "
(XXIX) Le chiffre ci-dessus est celui de l'effectif total, mais les troupes dont on pouvait disposer ne comptaient pas plus de 33,000 hommes de toutes armes. Le général Beauregard suggéra et recommanda que l'on se mît en marche le 1er avril, mais l'état de désorganisation et d'indiscipline dans le- • quèl se trouvaient les troupes, ainsi que les détails du commissariat, empêchèrent l'armée, de commencer le mouvement avant le 3. {N. du trad.)
de l'église de Shiloli, — chapelle construite en poutres grossières, et qui donna son nom à la bataille, — la droite s'appuyant sur le Owl CrccTc (ruisseau) et la gauche sur le Lick Creek. L'armée rassemblée sur ce pohifse composait de l'élite des troupes fédérales, venant principalement des Etats de l'Ouest, — Illinois, Indiana, Wiscohsin et lowa.
Le général Beauregard avait espéré qu'il pourrait atteindre les lignes de l'ennemi assez à temps pour l'attaquer le 5 avril. Cependant les hommes étaient, pour la plupart, peu habitués aux fatigues de la marche ; les chemins étaient étroits et tracés à travers une contrée boisée. Une forte pluie qui tomba le 4, acheva de rendre les chemins presque impraticables et força les troupes à bivouaquer. Ces circonstances empêchèrent les Confédérés d'atteindre l'intersection des chemins de Hamburg et de Pittsburg, — dans le voisinage immédiat des positions ennemies, — avant la soirée du -5. On décida alors que l'attaque aurait lieu le lendemain matin, à la première heure.
L'ordre de bataille des Confédérés comprenait trois lignes : la première et la seconde s'étendaient de Owl Creek à droite jusqu'au Lick Creek à gauche, sur une distance d'environ trois milles, elles étaient soutenues parla 3e ligne et la réserve. La première ligne, sous le commandement du major-général Haj'dee, était formée du corps d'armée de ce | général, appuyée sur la droite par la brigade Gladden, du corps de Bragg. La seconde ligne, composée des autres troupes de Bragg, suivait la première dans le même ordre, à mie distance d'un quart de mille. Le corps d'armée du général Polk venait ensuite à un peu moins d'un demi-mille en ligne de brigades déployées îivec leurs batteries à l'arrière de chacune d'elles, se mettant en marche par le chemin de Pittsburg, l'aile gauche appuyée sur un corps de cavalerie. La réserve, commandée par le brigadier-général Breckinridge, suivait de près la troisième ligne, dans le même ordre, et l'aile droite soutenue par sa cavalerie. [XXX].
Le dimanche G avril, de grand matin, la magnifique armée s'avança sur l'ennemi, passant sans difficultés à travers les hauts arbres de la forêt qui offi'aient des éclaircies de différents côtés. Mais l'ennemi donna à peine le temps de discuter l'opportunité de l'attaque; quelques instants après le lever du soleil, un feu de mousqueterie très vif fut dirigé sur les piquets confédérés. Immédiatement l'ordre d'avancer fut donné par le général en chef, et la ligne confédérée s'ébranla. Telle était l'ardeur de la seconde ligne des troupes que ce ne fut qu'avec de grandes difficultés qu'on parvint à la maintenir à l'arrière et à l'empêcher de se mêler et de se confondre avec la première. A une distance de moins d'un mille, l'ennemi fut trouvé en force sur ses positions avancées, mais la première ligne des Confédérés l'en
chassa bientôt, ne laissant aux autres troupes que le soirs de pousser la poursuite. Un mille plus loin, l'avant-garde des; Confédérés rencontra les Fédéraux en nombre considérable» faisant face à presque toute la ligne, avec leurs batteries; postées sur des hauteurs et soutenues par de fortes colonnesd'infanterie. Voyant que la première ligne de bataille., aflaiblie par l'extension et rompue par les sinuosités dm terrain, était incapable de repousser à elle seule lesFédérauXj, le général Bragg ordonna à toutes ses troupes de se porter rapidement en avant et d'appuyer lapremière ligne d'attaque.-
A partir de ce moment la bataille fut pleinement engagée et continua sans interruption. Vers dix heures et demie,, les Confédérés avaient déjà pris trois immenses camps et trois batteries d'artillerie. Leur aile droite, sous le commandement du général Johnston, et conformément à l'ordre de bataille, attaquait l'ennemi avec ardeur et balayait tout devant elle. Batteries, campements, magasins et munitions del'ennemi, tout fut capturé, les Fédéraux reculant rapidement à mesure que nos troupes avançaient. Mais l'ailegauche était la plus forte et la meilleure position de l'ennemi, aussi la disputa-t-il avec obstination.
Sur un parcours de plusieurs milles, les Confédérés s'avancèrent constamment victorieux, balayant devant eux les. campements ennemis. Le général Johnston était en avanty à la tête des troupes de Breckinridge et de Bowen. Vers deux heures, il venait de leur adresser quelques mots et de donner l'ordre de charger, quand une balle Minié lui perça le mollet de la jambe droite. Il supposa d'abord que les chairs seulement étaient atteintes et ne s'en préoccupa point, mais la balle avait coupé une artère; et ce fut err saignant d'une blessure mortelle que le commandant en chef conduisit ses troupes à la victoire. La perte de son sang l'affaiblissant continuellement, il se tourna vers le gouverneur Harris, un de ses aides de camp volontaires et lui dit. " Je me crois mortellement blessé " puis il s'évanouit et vida les étriers. Le gouverneur Harris reçut l'illustre chef dans ses bras et le porta dans un ravin, à quelque distance du champ de bataille. On lui administra immédiatement des stimulants, mais en vain. Un membre de son état-major,, dans un mouvement de désespoir, se jeta au cou du mourant et l'appela à grands cris, mais il n'en obtint aucune réponse ou aucun signe: son bien aimé commandant avait rendu le dernier soupir.
La nouvelle de la mort du général Johnston ne fut pas: connnuniquée à l'armée qui continuait à repousser l'ennemi ; il ne restait déjà que peu de doutes sur l'heureux succès de la journée. Comme le déclin du jour pressait les Confédérés de terminer rapidement, l'ordre arriva à toute l'armée d'avancer et le commandement de: " En avant, sur toute la ligne " fut donné. Dans leur magnifique élan, les troupes:
(XXX) Le plan d'attaque fut proposé par le général Beauregard et pleinement accepté par !e général Johnston ; il fut fidèlement exécuté malgré les, obstacles topograpbiques du terrain et l'insxpéi-ience des troupes. [N. du trall)
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS
confédérées renversèrent tout devant elles. Rien ne put les arrêter, les batteries et les bataillons fédéraux ne purent résister au choc et l'ennemi recula de camp en camp, abandonnant ses grands et riches approvisionnements, chassé successivement de toutes ses positions et rejeté en masses confuses sur la rive du Tennessee, derrière sa grosse artillerie et sous le couvert de ses canonnières. Toute l'armée fédérale, désorganisée, s'accumula sur le bord de la rivière et essaya en vain dé la traverser.
A partir de ce moment, on pourrait raisonnablement supposer qu'une grande victoire, — la plus importante que les Confédérés eussent gagnée jusque là, — avait couronné les efforts de nos troupes. Toute la ligne de réserve de l'ennemi était repoussée ; l'armée fédérale entière, après avoir battu en retraite toute la journée, se trouvait maintenant accumulée dans un rayon d'un demi à deux tiers de mille autour du débarcadère de la rivière Tennessee. A cet instant.il eut suffi d'une seule attaque pour jeter tous les Fédéraux dans la rivière, car ils n'avaient pas assez de transports pour faire traverser une seule division avant que les Confédérés eussent pu les cerner.
Il est vrai que les débris de l'armée de Grrant étaient maintenant protégés par une batterie de gros canons bien manœuvres et par deux canonnières qui ouvrirent un feu très vif sur le point où elles supposaient que les Confédérés avaient pris position, — un rideau d'arbres leur cachant le champ de bataille. Mais cette canonnade, bien que très vive et ayant jeté d'abord quelque désordre dans les rangs des Confédérés, ne causa aucun dommage, toutes les l)ombes éclatant bien au-delà de leur véritable position.
Enfin on donna l'ordre de faire a^^ancer toute la ligne et de repousser l'ennemi de tous les points qu'il occupait encore. Le soleil disparaissait à l'horizon et il ne restait que peu d'instants dont on eût pu profiter pour achever une glorieuse victoire. Le mouvement en avant commença d'une manière à donner tout espoir de succès ; mais il fut arrêté par le général Beauregard lui-même qui envoya l'ordre
étrange de retirer les troupes au moment où elles allaient se mettre en marche [XXXI]. L'action cessa (*). Les différentes divisions, mêlées et dispersées, bivouaquèrent aux points les plus convenables qu'elles purent choisir, hors de la portée de l'artillerie ennemie. Bientôt tout feu discontinua, à part une bombe tirée de demi heure en demi heure par les canonnières, et la nuit se passa tranquillement.
Cet abandon extraordinaire 'du couronnement d'une grande victoire, — car il est impossible d'employer d'expression plus indulgente, — est ainsi expliqué par le général Beauregard dans son rapport officiel. "L'obscurité nous gagnait ; les officiers et les soldats étaient exténués par un combat de plu? de douze heures, sans qu'ils eussent pris aucune nourriture, et brisés de fatigue par la marche de la veille à travers l'eau et la boue." Mais la véritable explication est celle-ci : le général Beauregard était persuadé que le général Bueli avait été retardé dans sa marche de Columbia et que le gros de ses troupes, ne pourrait, par suite de ce délai, arriver sur le champ de bataille à temps pour sauver l'armée démoralisée de Grant de la capture ou de sa destruction, par l'attaque qui allait être faite le lendemain. (XXXII).
Mais ce calcul du général Beauregard fut la grande erreur de sa carrière militaire. Quand la poursuite avait commencé, les troupes du général Buell étaient déjà de l'autre côté du Tennessee. Un corps de cavalerie, avant-garde des renforts fédéraux longtemps attendus, était sur le bord même de la rivière et une armée de 25,000 hommes s'avançait rapidement le long de la rive opposée, pour f^iire pencher la fortune du côté des armes fédérales et rendre Grant maître de la situation, le second jour de la bataille. Hélas ! dans cette bataille cîe Shiloh, le Sud avait perdu non seulement une nouvelle et brillante occasion de succès, mais encore la fortune allait se tourner contre lui et changer la splendide victoire du premier jour en un résultat ressemblant de tous points à une défaite ! (XXXIII).
A la nuit tombante, un nouveau malheur assaillit le général Beauregard. Ses tioupes firent preuve d'un esprit de
(XXXI) Vers deux heures et demie de l'après-midi, le général Beauregard était à la tète des troupes engagées, et non loin de la position occupée par le général Johnston, quand il reçut la nouvelle de la mort de l'illustre commandant. Quoique souffrant encore des suites d'une grave maladie, le général Beauregard n'hésita pas à prendre le commandement, et il donna aussitôt l'ordre de presser l'attaque dans toutes les direction^. Au coucher du soleil, la chaleur du combat et la nature accidentée et boisée du champ de bataille avaient jeté la desorganisation dans l'armée, qui ctait mamtenant dispersée dans toutes les directions. Dans ces conditions, tout mouvement d'attaque n'eut pu être r|u'imparfaitement exécuté et n'eut pas réussi à déloger l'ennemi de la position qu'il avait choisie sous le couvert de ses canonnières et de ses batteries de la rive. Il fut donc résolu que l'on profiterait du peu de moments qui restaient encore avant l'arrivée de la nuit pour réorganiser les troupes de manière à pouvoir reprendre les opérations au lever du jour, le lendemain matin. Le général Beauregard ne " donna pas l'ordre de retirer les troupes,'' mais simplement de rassembler les traînards et les pillards, de réorganiser les divers commandements, de reformer la ligne de bataille et de tenir les troupes prêtes à prendre, le lendemain matin, l'offensive ou la défensive, suivant ce que les événements demanderaient. [N. dit trad.)
(*) Un officier confédéré écrivit à propos de cette brusque interruption de l'attaque et de la condition de l'ennemi au moment où elle allait avoir
lieu :
" Pour un motif que je n'ai jamais pu approfondir, on sonna la halte, et au moment même où les divisions ennemies a c ai eut formé les faisceaux^ sur la rive du Tennessee et se préparaient à se rendre, et quand on pouvait terminer la bataille par un coup de main. L'ennemi n'avait d'autre alternative que d'être noyé ou de se rendre, et déjà il avait choisi ce dernier parti, quand, voyant notre inactivité, leurs l^ateaux ouvrirent contre nous un feu furieux, et après une courte canonnade, tout resta tranquille le long de notre ligne."
(XXXII) Cette " véritable explication," donnée par l'auteur, est erronée. Eien ne pouvait faire croire au retard de Buell. (A^. du trad.)
(XXXIII) A propos de cette " occasion perdue," nous donnons ci-dessous la réponse que fit le colonel Jordan, de l'état-major du général Beaure-
désordre que leur chef parut ne pouvoir contrôler (XXXIV). A part quelques milliers d'hommes bien disciplinés et retenus à leur poste par la fermeté du général Bragg, toute l'armée, enivrée de sa victoire, se dispersa en bandes de maraudeurs,
à la recherche des riches dépouilles du champ d^e bataille. (XXXV). Des milliers d'hommes passèrent toute la nuit à piller les camps, grand nombre d'autres s'enivrèrent avec les liqueurs et les vins trouvés dans les tentes. Pendant que ces
gavd, à un journal du Sud qui avait adressé ce même reproche au commandant de l'armée confédérée, antérieurement à la publication de " Tlie Lost Cause."
Cette lettre répond aussi à l'assertion erronée " que les renseignements, vrais ou inexacts, donnés par le général fédéral Prentiss, fait prisonnier le premier
jour de la bataille, ont influé sur le coun^ «les événements."
CHATTANOOGyi, (Tenn.,) 8aoîitl862.
A l'éditeur du Savarrna/i^ liepuhlimn :
Mon attention a dernièrement été attirée par un long article intitulé : '• Une occasion perdue à Shiloh," article extrait, parait-il, d'une lettre adressée à votre journal par votre correspondant régulier, F. W. A. L'esprit de cette lettre tend à louer un général de l'armée ennemie, aux dépens du général Beaùregard. Je connais assez votre correspondant pour être assuré que telle n'a pas été son intention, mais l'effet que son article a produit n'en a pas moins encouragé cette opinion chez tous ceux qui ont cru à cette histoire "d'occasion perdue à Shiloh."
Ayant fait partie de l'état-major du général Beaùregard pendant cette bataille, je connais l'exacte vérité des faits défigurés par P. "\Y. A., qui n'en avait qu'une connaissance partielle et dépourvue d'authenticité. Néanmoins, les fausses relations de ces événements ont été si répandues, que je crois convenable de demander d'en publier un bref compte-rendu.
Le général Prentiss n'a nullement trompe, par de faux renseignements, le commandant en chef des forces confédérées a Shiloh, tant sur les mouvements de l'armée du général Buell que sur l'existence de grands travaux construits par les Fédéraux à Fittsburg Landing. Par ses éclaireurs et les prisonniers qu'il avait fails, le gfnéral Beaùregard avait eu de régulières informations et savait que Buell était positivement attendu. Ce fut même ce rctseigrcment qui le détermina, le 2 avril, à onze heures du soir, à m'envoyer au général Johnston pour insister sur l'urgence d'une avance immédiate sur Fittsburg Landing, avant que les armées de Grant et de Buell aient pu se rejoindre, et ce fut aussi la connaissance qu'il avait des mouvements de Buell qui lui fit dire, dans un conseil d'officiers généraux, tenu dans l'après-midi du 5, que, dans son opinion, le mouvement avait été effectué 'ÏROF TARD ; les retards éprouvés par nos troupes dans leur marche depuis Corinthe ayant empêché d'attaquer le samedi, 5 avril, comme il y avait compté. Le général Beaùregard donna cependant des ordres et prit les dispositions nécessaires pour faire face à toute éventualité, mais ce ne fut que plus tard que je le rejoignis et lui communiquai la substance d'une dépêche adressée au général Johnston; cette dépèche avait été entre mes mains, sur le champ de bataille ; elle donnait l'espoir que la plus grande partie des forces de Buell s'étaient portées dans la direction de Decatur.
Mais il existe une autre preuve que Prentiss n'a trompé personne. Il me ûit publiquement que les forces de Buell arriveraient pendant la nuit et nous arracheraient le lendemain la victoire que nous avions gagnée. Le général Prentiss occupait ma tente avec le colonel Jacob Thompson et moi. — Le matin du 7 avril, quand le feu recommença aux avant postes, il s'écria avec satisfaction : '• Ah ! que vous ai-je dit, messieurs ? Les voilà de nouveau ! "
Quant à l'absence entière de tous travaux défensifs à Fittsburg Landing, nos informations étaient complètes, et aucune parole du général Prentiss n'eut pu ébranler les convictions du général Beaùregard, £n supposant cjue ce dernier lui eut demandé des renseignements à ce sujet, et je sais qu'il ne lui en demanda aucun.
Le général Beaùregard savait, cependant, que l'ennemi avait des canonnières du plus fort armement pour protéger efficacement les débris de l'armée de Grant, de même que nos canonnières en bois avaient, à New Madiid. protégé une petite force de 3,000 hommes, places dans une position moins favorable, centre les 25,000 du fameux Pope, qui n'entra dans la place que lorsque l'on jugea convenable de l'évacuer ; le même fait s'est produit plus récemment et d'une manière encore plus caractérisée : — le gérerai Mac Clellan avec son armée en déroute, trouva un abri sous les canons de ses bateaux de la rivière James.
Les canonnières ennemies furent donc mises en réquisition, et ouvrirent sur les troupes confédérées un feu très vif, dont l'efScacité peut être prouvée par tous ceux qui étaient à l'avant-garde de l'armée.
Nos troupes étaient dispersées ; corps d'aimée, divisions, brigades et même régiments étaient tellem.ens désorganisés et mêlés que tout mouvement en avant, dans un tel désordre, et à une pareille heure, n'eut pu décider d'aucun avantage substantiel ; cela était hors de question. Parmi les causes inévitabies de cette désorganisation, il faut citer l'inexpérience des troupes engagées, et la nature du champ de bataille, couvert de bois épais; cette circonstance rendait impossible de masser, à un moment donne, assez de troupes pour tenter un assaut résolu, soutenu et efficace sur l'ennemi. Vers la fin de l'action, — et ceci se renouvela le second jour, — les commandants de corps d'armées, aussi bien que les chefs de brigades se trouvèrent à la tête des troupes qu'ils avaient pu rassembler dans les bois, ef qui étaient les débris de différents corps, divisions et brigades.
Le général Beaùregard s'était rendu compte de ces désavantages. D'un autre côté, les hommes étaient exténués par douze heures de bataille et par la faim, et dégarnis des dernières réserves qui avaient du être lancées en avant au moment où le général Johnston fut tué. En conséquence, revenant vers six heures du soir, dans le voisinage de la chapelle de Shiloh,- il donna l'ordre de rassembler les troupes dispersées, de reformer l'organisation rompue de manière à passer la nuit sous les armes pour être prêt à faire face, au point de jour, à l'arrivée de la division fédérale de AV^allace, composée de troupes fraîches, et de l'armée de Buell. En donnant cet ordre, le général Beaùregard savait très bien, par expérience, qu'il fallait plus d'une heure pour qu'il fût communiqué à toute la ligne et deux pour qu'il fût mis à exécution. En effet, la nuit était déjà venue depuis quelque temps avant que quelques brigades eussent été réorganisées et placées dans les positions respectivement assignées.
Il ne m'appartient pas de parler des capacités du général Beaùregard; mais qu'il me soit permis de dire qu'il est certainement le dernier officier contre qui l'accusation "de m.anque d'initiative militaire" puisse être établie, car c'est lui qui, à Bull Run, Je 18 juillet 1861, avant que l'on ait pu apprécier la
valeur de nos troupes, avait accepté la bataille que lui off'rait l'armée de Mac Dowell, forte de 50,000 hommes, bien qu'il n'eût que hommes h lui
opposer. — Après la bataille du 6, la prudence et l'intuition lui suggéraient de se tenir prêt au conflit du lendemain, — qu'il avait déjà prévu dès l'après-midi du 5.
Si toutefois, le G, le conflit avait continué une heure de plus, c'est-à-dire à la nuit tombante, cette prolongation n'eut pas eu pour conséquence !a capture de l'armée de Grant, toute démoralisée qu'elle fut. En effet, elle se trouvait massée et abritée sous les falaises bordant la rivière, où ses canonnières la protégeaient. Une nouvelle attaque n'aurait fait que porter au comble la désorganisation de nos troupes exténuées et les aurait dispersées de manière a mettre le commandant en chef dans l'impossibilité complète de les rassembler pour le lendemain matin et de résister à la seule division fraîche de Wallace, de l'armée de Grant. Même en n'effectuant pas cette attaque, il fut impossible, dans la journée du 7, de mettre plus de 15,000 hommes eu ligne, mais ces 15,000 hommes, bien commandés et répartis, purent tenir le champ de bataille contre Wallace, les débris des divisions de Grant et l'armée de Buell, jusqu'au moment où l'on se convainquit de l'inutilité de plus longs efforts ; alors, nos troupes se retirèrent du champ de bataille dans un ordre parfait, et sans que l'honneur de leurs armes ait été obscurci un instant, car l'ennemi fut incapable de les suivre.