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CONTROVERSE DU KANSAS

Cette fameuse controverse du Kansas est un des fiiits saillants de l'histoire politique de l'Union. Elle démontre clairement que cette agitation à propos de l'esclavage n'était pas l'effet d'un sentiment moral, mais bien un prétexte à contestation de pouvoir politique entre deux sections rivales.

Quand M. Buchanan fut élu Président, en 1857, il put voir que le principal acte de son administration serait l'admission d]i Kansas dans l'Union, et la solution de cette amère controverse qui bouleversait le jjays. En septembre 1857, le peu})le du Kansas avait désigné une Convention siégeant à Lecompton, avec mission de créer une Constitution. Cette Constitution ne fat pas soumise, dans son ensemble, au vote populaire, mais la Convention eût soin de faire de l'esclavage une clause spéciale et laisser le peuple opter pour la ratification ou le rejet de cette clause. Le résultat officiel fût : pour la Constitution, avec l'esclavage, 6,226 ; pour la Constitution, sans l'esclavage, 509. M. Buchanan, agissant d'après les principes qui l'avaient porté au pouvoir, demanda alors l'admission du Kansas dans l'Union avec cette Constitution ainsi adoptée.

(*) En thèse géiiéralr, on peut dire que le Sud ne pouvait rivaliser avecIeNorJ comme foyer d'émigration pour les nou veaux p]tats. Bon intérêt de pays agricole et à population clairsemée lui interdisait celte force d'expansion. Un commentateur anglais de l'Union américaine, M. Speuce, dit avec raison : " La politique complexe de l'Union a pour résultat malheureux de mettre en opposition (lagrante les intérêts matériels du Sud et ses instincts politiques. le Sud doit, ou succomber, ou acquérir la même force d'expansion que le Nord. Cette expansion est opposée à ses intérêts et à ses tendances, mais elle est rendue nécessaire par la force des circonstances et la conservation de son existence politique."

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES

Le principal argument dont se servit l'opposition fut que la Constitution n'avait pas été soumise, dans son ensemble, au vote du peuple, et que la Convention avait empiété sur le principe de "souveraineté populaire" en ue représentant qu'une partie des votants du Territoire, et en n'ayant pas soumis chaque article de la Constitution au vote populaire. De son côté le parti anti- esclavagiste, ou de l'Etat libre, avait aussi créé une Constitution en 1855, à Topeka, Cette Constitution avait été, il est vrai, soumise au peuple et ratifiée par la grande majorité des votants ; mais il était de notoriété publique que l'élection avait été menée par un parti d'abolitionistes, et qne cette Constitution de Topeka ue représentait du Territoire que l'émigration bâtarde jetée dans le pays par les " Sociétés de Secours des Emigrants " de la Nouvelle-Angleterre.

Dans son premier message au Congrès, M. Buchanan discuta tout au long cette question. Il expliqua que dans les instructions générales qu'il avait données au gouverneur Walker de soumettre la Constitution au peuple, il n'avait en vue que de connaître la décision populaire au sujet de la (question alors exclusivement dominante de l'esclavage ; qu'il considérait que l'acte organique connu sous le nom de bill du Kansas-Ncbraska, forçait la Convention à soumettre au vote du peuple cette importante question de l'esclavage, mais que, à part cette clause caj)itale, rien n'obligeait la Convention à demander la confirmation populaire pour chacun des autres articles composant la Constitution qu'elle avait fondée. M. Buchanan ajoutait qu'une telle mesure eut été fallacieuse, injustifiable, et en opposition avec l'esprit pratique des institutions du pays. Le peuple ayant conféré à des représentants, librement choisis par lui, le pouvoir souverain de rédiger une Constitution, d'émettre des lois et d'accomplir d'autres actes importants, il n'était nullement nécessaire de faire valider les travaux de ces représentants par le vote populaire.

Ce raisonnement était logique, mais M. Buchanan vit bientôt s'élever contre lui un certain nombre de membres du Congrès qui l'avaient appuyé dans sa candidature. A la tête de ce mouvement se trouvait le célèbre auteur du bill de Kansas-Nebraska, M. Douglas, qui avait placé cette opposition sous l'égide fallacieuse de la '' souveraineté populaire." Cette formule captieuse couvrait une manoeuvre de parti et dissimulait une intection adroite de contrôler le pouvoir et les intérêts du Sud.

Aux yeux des observateurs intelligents, il était devenu évident que la question de l'esclatage avait démoralisé le parti démocratique, dont M. Douglas avait été auparavant le chef reconnu. Agissant d'abord de concert avec le Sud pour la conservation du pouvoir politique, ce parti n'hésita pas quand il vit faiblir la puissance de son allié et croître si rapidement le sentiment anti-esclavagiste du Nord, à flatter le pouvoir dominant et à s'en rapprocher. La controverse qui avait lieu entre M. Douglas et l'administration de M. Buchanan fut le sigaal de cette volte-face, les par-

tisans de M. Douglas ayant trouvé l'occasion de rallier l'opinion anti-esclavagiste des Etats du Nord en émettant un nouveau principe de gouvernement territorial. Ce principe était celui-ci : que la question de l'esclavage devait être décidée par le peuple en sa capacité territoriale, sans attendre l'organisation du territoire en Etat. Par ce moyen, les intérêts et les droits du Sud étaient laissés à la merci d'un nombre très faible d'émigrants installés sur le domaine public ; aussi cette doctrine, malgré le titre pompeux de "souveraineté populaire " que lui avait donné M. Douglas, fût-elle bien plus justement qualifiée par le gouverneur Wise, de la Virginie, " d'arme fatale aux mains des Républicains Noirs."

On voit ainsi que M. Douglas avait torturé le texte du bill de Kansas-Nebraska, et l'interprétait de manière à laisser à la population inorganisée des Territoires le droit d'opter à propos de l'esclavage. Une telle mesure était ])réjudiciablo aux intérêts du Sud ; sa mise à exécution pouvait détruire l'esclavage aussi prmptemcnt et aussi sûrement que l'intervention du Congrès, intervention que la parti Républicain noir réclamait comme un droit.

M. Douglas était un démagogue habile et éloquent. Il parvint à faire partager ses vues par un certain nombre d'hommes du Sud, au moyen de ses éloges artificieux d'un principe qui n'avait, en réalité, rien d'équitable. Il organisa au Congrès le parti "Anti-Lecomi)ton," s'opposa à l'admission du Kansas avec la Constitution formée à Lecompton, et appuya sur la nécessité de laisser aux Territoires la libre option à propos de l'esclavage. Pendant six mois, cette question du Kansas occupa le Congrès et tint le pays dans l'anxiété. La question de l'esclavage en elle-même n'était pour rien dans le conflit ; il s'agissait de la contestation du pouvoir politique entre le Nord et le Sud.

La substance de la controverse est que le Sud réclamait égalité de droits dans les Territoires en principe, et sans subordonner cette question à l'intérêt de la propagande esclavagiste, tandis que le Nord avait en vue le projet étroit et égoïste d'augmenter sa puissance et de faire du Kansas une possession sectionnelle. Les débats dn Congrès firent^ Jaillir cette vérité. Pendant la discussion, M. English, de l'Indiana, demanda : "Est-il dans cette enceinte un représentant du Sud qui votera contre l'admission du Kansas comme Etat libre si la volonté formelle du peuple de ce Territoire est de rejeter l'esclavage, et s'il présente au Cono-rès une Constitution en ce sens ? " — " Pas un !" fut la réponse partie des bancs occupés par les représentants du Sud.

Une autre fois M. Barksdale, du Mississippi, demanda aux membres républicains noirs s'ils voteraient pour l'admission du Kansas comme Etat à esclaves, " si tel était le vœu de cent mille de ses habitants." M. Giddings, de l'Ohio, répliqua qu'il " ne voterait jamais en faveur d'une mesure qui associerait son Etat avec un Etat à esclaves." Son collègue, M. Stanton, ajouta : "A ma connaissance, aucun membre républicain de cette Chambre ne votera jamais pour Tad-

mission d'un Etat ù esclaves au nord de 36° 30 parallèle." Le résuKat de la discussion fut rajourneruent du bill pour l'admission du Kansas. Cette décision fut prise en juin 1858, et assura substantiellement au Nord tout ce qu'il revendiquait. Le peuple fut autorisé à former une nouvelle Constitution ; le Kansas n'entra dans l'Union que près de trois ans après, au milieu de ses plus grandes convulsions politiques. C'est avec une Constitution anti-esclavagiste que ce Territoire demanda son érection en Etat ; le président Buchanan dût «igner le bill d'admission dans ces conditions.

Mais la solution de la difliculté du Kansas ne termina pas la querelle. Les péripéties du débat, ainsi que le caractère réel de la contestation, avait pleinement convaincu le Sud que dorénavant il ne pouvait plus espérer, dans aucune circonstance, l'admission dans l'Union de nouveaux États à esclaves. Les pernicieuses doctrines de M. Douglas avaient fait germer un parti qui, en réalité, renforçait le sentiment anti-esclavagiste du Nord, tout en en imposant au Sud par de pompeuses expressions et en le leurrant d'espérances vaines. M. Douglas, disaient ses partisans, avait combattu l'intervention du Congrès au sujet de l'esclavage ; il était continuellement opposé aux desseins des Eépublicains Noirs ; il subordonnait ses principes " aux décisions de la Cour Suprême," la distinction entre les questions judiciaires et les questions politiques ayant été intentionnellement obscurcie. C'est à l'aide de ces ingénieux sophismes que les amis de Stephen A. Douglas purent, 2)endant trente ans, se jouer du Sud et lui persuader que soutenir M. Douglas, c'était soutenir le jjarti qui avait pris ■cause pour le Sud malgré les persécutions et les diffamations de tous genres.

Pour les esprits sérieux, il était devenu évident que tant par la politique du parti républicain noir que par la doctrine de la Démocratie-Douglas relativement au gouvernement des Territoires, l'équilibre sectionnel n'existait plus. Peu à peu on en vient à se demander compte de la véritable valeur de cette Union qui, par le simple prestioe de son *nom et par les paraphrases démagogiques du Nord, avait si longtemps concentré les affections du peuple ; on s'aperçut enfin de la funeste vérité ; h Sud jjerdait de jour en jour Ba puissance politique ; il était devenu le tributaire du Nord auquel il payait, en taxes inégalement réparties une redevance estimée par un écrivain du Nord à deux cent millions de dollars par au ; les. insultes continuelles de la gection rivale aggravaient encore ces difficultés. En un mot d'abus en abus, d'outrages en outrages, le Sud arrivait insensiblement à la position d'ilote politique,

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