‹ La cause perdueChapitre 4 sur 85 · INCURSION DE JOHN BKOWN · texte numérisé non relu

INCURSION DE JOHN BKOWN

D'autres événements allaient bientôt élargir la brèche fait* au principe unioniste par l'amère controverse du Kansas ; eu octobre 1859 eut lieu l'excursion de John

Brown. Cet homme, qui s'était fait au Kansas une réputation notoire d'assassin et de voleur de chevaux, ramassa une troupe de bandits, entra sur le territoire de la Virginie par Harper's Ferry, et commença ainsi par une œuvre meurtrière le premier acte de révolte sectionnelle contre l'autorité des Etats-Unis. Cette agression était concertée de longue main; déjà en 1858, John Brown, avec cette sagacité étroite et cette perception visionnaire remarquées souvent chez les fanatiques, avait proposé, dans une Convention réunie dans le Bas-Canada, de substituer un plan d'action intitulé: "Constitution provisoire et Ordonnances," aux formes de gouvernement établies aux Etats-Unis

Ce document fanatique avait une curieuse analogie avec le "plan d'action" qui fut adopté par le gouvernement de Washington pendant la guerre contre le Snd, et qui devint subséquemment le programme de la subjugation.

Le préambule de la Constitution de John Brown expliquait le dessein qu'avait le nouveau gouvernement d'affranchir le peuple " proscrit, asservi et opprimé" des Etats- Unis. Aucune distinction d'âge, de sexe, de couleur et de condition sociale ou politique ne devait être faite entre les adeptes.

Aux termes de ce document, le pouvoir central réalisait les plus stritîtes doctrines de l'école de Consolidation ; nulle part l'existence des gouvernements d'Etat n'était pratiquement reconnue.

• L'article 17 était ainsi formulé :

Il sera du devoir du Président et du secrétiiire d'Etat de rccherclicr, anv sitôt que cela sera possible, les vrais amis ainsi qnn les ennemis jle ofte organisation dans toute l'étendue du pays, et de disséminer parmi eux d(s agents, hôteliers, maîtres ou contract..!urs do poste, ou messagers, par l'intermédiaire desquels on pourra obtenir des informations " correctes et reg-ulières."

Les autres articles de cette Constitution développaient l'idée d'ériger, sur les ruines des lois et institutions qu'elle se proposait d'abattre, un système despotique qui consistait à dépouiller les " ennemis du gouvernement" de tout moyen d'action en les privant de leur liberté et de leurs propriétés, tandis que les citoyens loyaux devaient former une sorte de fraternité aristocratique dont la mission patriotiqueaurait "été de punir la déloyauté en toute occasion, d'agir promptement et efficacement, sans aucune formule d'accusation." La confiscation des biens appartenant aux propriétaires d'esclaves et aux "autres personnes déloyales," était ouvertement recommandée ; des serments de neutralité, d'allégeance, etc., aussi ^bien que les formalités d'enregistrement, étaient également prescrits. La nouvelle organisation devait supplanter la Constitution des Etats- Unis.

Ces mesures curieuses, signes précurseurs de la politique future du Nord, avaient été adoptées par une Convention de trente-cinq fanaticpes, dont dix blancs et vingtcinq nègres ou mulâtres. Après avoir ainsi accompli les préparatifs de son incursion en Virginie, John Brown réunit une compagnie d'insurgés, blancs et noirs, et leur ossU

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gua pour rendez-vous une ferme qu'il avait louée près de llarper's Ferry. Il espérait qu'au premier moment le8 esclaves de la Virginie viendraient se ranger sous son drapeau ; des carabines et des piques étaient prêtes à leur être distrilîuées.

Le dimanche 17 octobre 1859, à dix heures et demie du soir, la bande s'organisa militairement, traversa le Potomac, captura d'abord le gardien qui veillait sur le pont du chemin de fer de Harper's Ferry, et, après avoir laissé des piquets en plusieurs, endroits, s'empara de l'arsenal et de la manufacture d'armes. Un des blancs de la troupe, fiommé Cook, se détacha alors avec quelques hommes et parcourut le voisinage, dans le but de faii'c des recrues parmi les esclaves des habitations avoisinantes. Le colonel Lewis Washington fut arrêté dans sa propre maison ; d'autres citoyens distingués furent également pris comme otages par ce détachement. De leur côté, les piquets placés par .John Brown arrêtaient les personnes qui, par curiosité ou pour tout autre motif, s'avançaient dans ses lignes ; tous ces prisonniers furent confinés dans un des bâtiments de l'arsenal.

L'heure étant venue de relever de sa faction l'homme qui veillait au pont, un autre gardien arriva pour le remplacer et fut sommé par la bande de s'avancer. Ahirmé, il refusa d'obéir à cette injonction et voulut fuir; les bandits ne lui en laissèrent pas le temps et tn-èrent sur lui. L'homme tomba, mortellement blessé.

A trois heures du matin, le train de Baltimore arriva et fut arrêté pendant deux ou trois heures. Après beaucoup de pourparlers, il lui fut enfin permis de continuer son chemin. Mais la nouvelle de l'événement atteignit bientôt Washington. Le lieutenant-colonel Robert E. Lee, du 2e régiment de cavalerie, fut désigné pour prendre le commandement des troupes se concentrant sur Harper's Ferry. Accompagné de son aide-de-camp, le lieutenant J. E. B. Stuart, qui devait plus tard commander en chef la cavalerie de l'armée de la Virginie du Nord et acquérir une si brillante réputation, le lieutenant-colonel Lee partit par un ti-ain spécial après avoir donné ses instructions, par le télégraphe, aux corps de marine des Etats-Unis qui avait pris les devants. D'autres troupes, les milices du Maryland et de laVirginie, avaient déjà atteint le lieu du conflit et attendaient des ordres. Le colonel Lee arriva pendant la nuit, disposa ses troupes sur le terrain de l'arsenal, cernant ainsi complètement les insurgés qui s'étaient retranchés dans le bâtiment de la pompe à incendie. Le colonel Washington, M.^Dangerfield et d'autres citoyens capturés pendant la nuit précédente, se trouvaient avec eux : cette circonstance empêcha l'emploi de rartillerie qui eut pu facilement les réduire, mais en sacrifiant la vie des otages.

Au lever du jour le colonel Lee voulant, s'il était possible, capturer les insurgés sans effusion de sang, envoya son aide-de-camp, le lieutenant Stuart, demander la red-

dition pure et simple, leur offrant de les garantir contre toute violence et de les passer en jugement conformément aux lois. Brown refusa tout accommodement autre que celui qu'il avait déjà proposé à plusieurs reprises: "qu'il lui serait permis de sortir de l'arsenal avec ses hommes et ses prisonniers, qu'il pourrait s'avancer tranquillement et sans être poursuivi jusqu'à la porte extérieure de l'arsenal; que là, il délivrerait ses prisonniers et tenterait les chances de la poursuite." Ces propositions furent rejetées.

S'apercevant enfin que toute tentative d'accommodement devait échouer, le colonel Lee donna l'ordre d'attaquer. Un fort détachement de marins s'avança rapidement en deux lignes sur chaque côté de la porte. Quand ils furent à proximité, deux hommes doués d'une grande force se placèrent entre les lignes, et au moyen de lourds béliers essayèrent inutilement d'enfoncer cette porte. Avisant ensuite une échelle d'une quarantaine de pieds de long, la troupe entière la lança vigoureusement contre la porte. Au second coup, elle céda ; immédiatement après les marins pénétrèrent par la brèche, malgré la vive fusillade des insurgés, poussés par le désespoir. Un homme placé au premier rang tomba mortellement blessé, mais les marins purent enfin se jeter dans l'enceinte. Au moment où le lieutenant Stuart entrait, un des assiégés s'écria : " Je me rends!'' — ''Un homme se rend, faites-lui grâce!" dit Brown, et au même instant il mit le feu à sa pièce. D'un coup d'épée, Stuart l'étendit sanglant à ses pieds. Les autres insurgés furent promptement réduits ; les citoyens retenus en otages, qui pendant l'action s'étaient fait reconnaître par les marins, furent délivrés et chaudement félicités à leur sortie de l'arsenal.

Souffrant d'une blessure qu'il supposait mortelle, Brown fit au gouverneur Wise la déposition suivante : " Je n'ai jamais eu plus de vingt-deux hommes en même temps dans la place, mais mes dispositions étaient telles qu'à un moment donné je pouvais armer quinze cents hommes avec deux mille carabines de Sharp, deux cents revolvers de Maynard et mille piques. J'aurais donné aux blancs les armes à feu ; les noirs, étant moins familiers avec le maniement de ces armes, auraient eu les piques. J'avais beaucoup de provisions et de munitions, et je pouvais raisonnablement espérer des renforts de deux à cinq mille hommes au moment où j'en aurais eu besoin. Des secours m'étaient promis du Maryland, du Kentuck}^ des deux Carolines, de la Virginie et du Canada, mais le coup fut fait nn peu trop tard ; c'est l'arrivée du train de dimanche qui nous a tués. Je regrette seulement d'avoir échoué dans ma tentative et je ne demande aucune grâce ni ne cherche à amoindrir ma responsabilité. Si nous avions réussi, nous aurions suppléé à l'insuffisance des fonds et de l'armement par des contributions prélevées sur les possesseurs d'esclaves ; leurs bians devaient servir à payer les frais de la guerre de la liberté."

Le 2 (lécoiiibrc JS59, après avoir été jugé à Charleston (Virginie), John Brown fut conduit au gibet, et là, eu vue du magnifique pays qu'il avait tenté de dévaster, il subit la peine capitale avec l'étrange fermeté de tous les fanatiques. Au Nord, cette fermeté fut considérée comme le courage exalté d'un martyr.

Plusieurs journaux du Nord avaient prétendu que l'incursion de John Brown, et le châtiment qui l'avait suivi, aurait un excellent effet sur le peuple et lui ferait envisager sous leur vrai jour les doctrines criminelles des Abolitiolîistes. La suite des événements prouva le contraire ; les élections qui eurent lieu au Nord le mois suivant donnèrent gain de cause aux Républicains noirs. Les manifestations en faveur de John Brown éclataient ouvertement dans un grand nombre de villes du Nord. Le jour désigné pour son exécution, une motion d'ajonrnement, par respect pour sa mémoire, fut présentée au Sénat du Massaehussetts et repoussée par une majorité de trois voix seulement ; dans plusieurs villes, le glas funèbre retentît dans les églises ; les congrégations s'assemblèrent et consacrèrent la mémoi-re de leur liéros. Le corps du supplicié fut conduit à North Elba, dans l'Etat de New York, et après son inhumation, bon nombre de membres du clergé dé la Nouvelle-Angleterre firent son apothéose et le désignèrent non-seulement comme un modèle de vertus publiques, mais aussi comme, un instrument spécial de la divinité.

Mais des événements plus graves encore allaient affirmer les sympathies réelles du parti Républicain noir pour John Brown et son fameux " plan d'action," et donner un libre cours aux aspirations abolitionistes de ce parti. En décembre 1859, les Républicains choisirent pour candidat à la présidence de la Chambre, M. Sherman, de l'Ohio, qui s'était rendu particulièrement odieux au Sud par l'appui formel qu'il avait donné au document fanatique connu sous le nom de '■'■Livre de Helpcr''^ {T/ie Tmiicnding Cri sis). Cette publication, ouvertement appuyée par soixante-huit représentants Républicains noirs et propagée par le parti au moment des élections, prêchait ouvertement l'insurrection servile dans les Etats à esclaves. La délégation entière du Sud s'émut ajuste titre de la sanction donnée à ce document, et déclara formellement que l'élection de M. Sherman ou de tout autre approbateur du " Livre de Helper" serait considéré comme un acte d'hostilité directe contre le Sud; plusieurs membres assimilèrent l'appui donné à ce livre à la sanction ouverte et officielle des tentatives criminelles de John Brown.

Ce fameux pamphlet, que M. Seward lui-même, chef reconnu du parti Républicain noir, recommandait ouvertement, poussait le Nord à l'annihilation immédiate de l'esclavage et rejetait toute compensation. La phrase suivante, jetée en défi aux populations du Sud, peut donner une idée de la violence sauvage de ce pamphlet : "Murmurez, messieurs, menacez, écumez, préparez vos armes, frappez,

tuez, poignardez, fomentez la guerre civile, dissolvez l'Union ; faites plus, annihilez le monde entier ; faites tout cela et plus encore, et vons ne pourrez ni nous arrêter, ni nous intimider ; notre but est fixé, notre détermination est ferme, — nous avons résolu d'abolir l'esclavage, et, avec l'aide de Dieu, nous l'abolirons."

Quelques autres passages de ce livre infâme peuvent en faire concevoir la tendance générale et indiquer à quel point l'approbation dont le revêtait tout un parti était grave et menaçante. "L'esclavage est un grand mal social, moral, civil et politique, qui doit disparaître le plus tôt qu'il sera

pratiquement possible Si dans trois quarts de siècle,

le Sud maintient encore l'esclavage, ce qu'à Dieu ne plaise ! il sera au Nord ce que la Pologne est à la Russie, Cuba à

l'Espagne et l'Irlande à l'Angleterre Inscrivons sur

notre bannière : Avec les possesseurs d'esclaves, aucune communauté d'action en politique, aucune union en religion, aucune affiliation sociale ; traitons-les comme des bandits et

des criminels Le désir et la détermination du parti

Républicain sont de porter le coup mortel à l'esclavage. . . . Dans tous les cas, quoiqu'il puisse advenir et quels qu'en soient les résultats, l'institution servile doit être abolie. . . . Nous sommes déterminés à détruire l'esclavage à tout hasard, en dépit de tous les genres d'opposition que l'aristocratie esclavagiste peut nous susciter Notre sincère

conviction est que les possesseurs d'esclaves et leurs partisans doivent être assimilés aux plus vils criminels de nos

prisons publiques Compensation aux possesseurs

d'esclaves ! Monstrueuse idée ! Une telle suggestion est criminelle, injuste, absurde, damnable. Nous réchaufferions ces serpents dans notre sein ! Nous nourririons ces suppôts de l'esclavage et les enrichirions à nos dépens ! Nous paie rions ces chie7is pour les avoir convertis en hommes décents, droits et honnêtes ! "

Telles étaient les expressions employées, avec l'approbation de soixante-huit représentants Républicains contre le Sud ; contre cette section de l'Union qui avait contribué pour la plus grande part à l'éclat des armes américaines et à sa réputation politique; qui avait donné le jour à cette pléiade de grands hommes : Washington, Jefferson, Madison, Monroe, Jackson, Marshall, Clay, Calhoun, Scott et Maury.

Les insultes les plus abjectes à l'adresse du Sud étaient devenues habituelles dans le langage des populations nordistes, aussi bien en chaire, dans la tribune, sur les bancs des écoles et dans le commerce ordinaire de la vie, que dans les diatribes politiques. La génération nouvelle était imbue de l'idée que les habitants des Etats méridio' naux formaient une classe distincte de la société, quelque chose comme des coupables à réformer ou des criminels à châtier. Il était même d'usage, parmi une certaine classe de o-ens du Nord, de considérer l'Union comme une concession que l'on daignait faire aux Etats du Sud ; à côté du peuple vertueux, magnanime du Nord, les habitants

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dégénérés de l'autre section se montraient, selon eux, si inférieurs en toutes choses, que vraiment les Etats du Sud n'étaient pas dig-jies de la précieuse alliance que la Constitution avait cimentée. D'autres fanatiques allaient plus loin encore ; le Sud, disaient-ils, est une lèpre hideuse ; il compromet la renommée que les Etats Américains ont acquis à l'étranger ; tout habitant de la Nouvelle-Angleterre, voyageant en Europe, n'avoue qu'en rougissant sa nationa^lité américaine et regrette de se dire le compatriote des possesseurs d'esclaves. D'autres encore affectaient hypocriteiîiaiat de souhaiter la dissolution de l'Union, afin, disaieiffl?t-dîs, de dégager leur conscience de toute participation, ïBém<e indirecte, au crime de l'esclavage ; l'Union, selon ©es soi-disants Républicains, n'existait que par le Nord et pour le Nord. M. Banks, président de la Chambre pendant la trente-et-unième session du Congrès, avait prononcé le fameux : Laissez ciMer ! et la Tribune de New- York regrettait " que le Sud ne pût être chassé de l'Union." ]La suite des événements démontrera à quel point ces dé- "dains et ces affectations étaient empreints de duplicité et caltculés pour attirer le Sud dans un piège. L'histoire des dis- -cordes civiles, si féconde pourtant en perfidies de tous igeiïT^s, ne peut signaler que de bien rares exemples d'une ihypocrisie aussi flagrante.

Ces expressions de '•'■chiens enragés, de lépreux,' àe bandes ■de voleurs et d'assassins," devaient infailliblement conduire à une rupture ouverte. Le livre de Helper avait causé de sérieuses alarmes et une grande agitation, non-seulement par la violence sauvage de ses invectives, mais plus encore par l'étalage d'une longue liste d'hommes politiques du Nord qui l'avaient approuvé et qui, par cette sanction, donnaient à cette publication le caractère d'une véritable déclaration de guerre. Il est vrai que M. Sherman, le promoteur de la Crise imminente de Helper, n'avait pas été élu président de la Chambre, et que ce poste avait été dévolu à un représentant opposé au livre de Helper, quoique républicain, mais il n'en était pas moins bien constaté que plus des trois quarts de la délégation du Nord avaient, pendant près de deux mois, montré jusqu'où pouvaient les pousser le fanatisme et l'esprit de faction. Le Sud avait profondément ressenti tous ces outrages ; aussi la dissolution de •l'Union fut bientôt considérée comme inévitable, et la sé- «ession ouvertement discutée, tant au Congrès qu'à l'intérieur du pays.

Ce rapide sommaire des principaux événements qui s'accomplirent de 1857 à 1860, — controverse du Kansas, tentative de John Brown et agitation au sujet du livre de Helper, — indique suffisamment la marche progressive de l'antagonisme sectionnel, et fait clairement pressentir au lecteur une désagrégation des Etats de l'Union, Nous verrons plus tard quels autres incidents précipitèrent la dissolution finale et comment le Sud fut forcé, par le despotisme de la section ennemie, d'acclamer la sécession comme uni-

que moyen de sauvegarder sa dignité et ses intérêts. Pou!f l'élection présidentielle de 1856, le parti démocrate du Sud avait coopéré avec le parti démocrate du Nord; tous deU)c agissaient d'après la profession de foi émise par eux, en juin 1856, dans la Convention nationale démocratique assemblée à Cincinnati. Quand vint l'élection de 1860, les deux sections du parti démocrate 8€ décidèrent de nouveau à agir d'un commun accord ; les démocrates du Sud, cependant, posèrent comme condition à leur coopération que la plateforme ou profession de foi d'abord adoptée, serait mieux définie. On décida que la Convention démocratique s'assemblerait à Charleston, le 23 avril 1860, et, dans plusieurs des Etats du Sud, le parti démocrate établit les conditions au prix desquelles ses délégués pourraient aoq' iescer à cette Convention. La démocratie de l'Alabama doxm^. le signal et adopta une plateforme à laquelle se rallièrent les démocrates de plusieurs autres Etats producteurs de coton. Voici les mesures les plus importantes de cette profession de foi :

Il est résolu, Que la Constitution des f]tatsUnis est un contrat entte des Etats souverains et parfaitement égaux, — contrat basé sur une égalité complète de droits et de privilèges.

Il est résolu, Que les Territoires des Etats-Unis sont une propriété commune sur lesquels tous les Etats ont des droits égaux, où lea cito.yeos d« tous les Etats peuvent émigrer et y exercer leurs droits de ptopriété eut les esclaves ou toute autre propriété reconnue légale par leurs Constitutiotts d'Etats ou par la Constitution des Etats-Unis.

// est résolu, Que le Congrès des Etats-Unis ii*a pas le pouvoir d'abolir l'esclavage, ni d"en empêcher l'établissemi'iit, dans les Territoires.

Il est résolu, Que les Législatures des Territoires, créées par le Congrès, n'ont pas davantage le pouvoir d'abolir l'esclavage ni d'en empêcher la promulgation dans leurs Territoires respectifs ; que ces Législatures ne peuvent, on aucune manière, aflfectcr les droits des possesseurs d'esclaves établis dans les limites de leurs juridictions, tout pouvoir constitutionnel étant interdit aux populations des Territoires jusqu'à ce que, eu vertu d'une autorisation légale, eiles établissent une Constitution préparatoire en Tue d'entrer dans l'Union avec rang d'Etat ; leur action, en cette capacité, ne peut être suivie d'effet qu'après l'érection du dit Territoire en Etat de l'Union."

A la Convention de Charleston, deux séries de résolutions furent présentées.

D'abord :

Il est résolu, Que la plateforme de Cincinnati est confirmée et augmentée de la résolution suivante :

Il est résolu, Que la démocratie des Etats-Unis tient pour principes fondamentaux au sujet de l'esclavage dans les Territoires : lo Que le Congrès n'a pas le pouvoir d'abolir l'esclavage dans ces Territoires ; 20 Que les Législatures tex'ritoriales n'ont le pouvoir, ni d'abolir l'esclavage dans leurs juridictions respectives, ni d'empêcher l'introduction d'esclave3 dans les dit« Territoires, ou de les en exclure, ni d'affecter, en aucune manière, les droits des possesseurs d'esclaves étabhs dans les limites territoriales.

Voici la seconde série ;

Il est résolu, Que la plateforme de Cincinnati est confirmée et augmentée des résolutions complémentaires suivantes :

lo. Que lo gouvernement d'un Territoire, organisé par un acte du Congrès, est temporaire ; que, pendant son existence, tous les citoyens des Etats-Unis ont pleine liberté de s'établir avec leurs propriétés dans ce Territoire, sans que leurs droits personnels ou leurs propriétés puissent être

abolis ou nfTrctés par aiicnno Icgisliitioii territoriale ou conjaTsyionncllo.

2o. Qu'il est du devoir (In goiivenioinent l'cdéral, ainsi qnc de toutes les branches de l'administration, de protcf;-er, le cas eehcant. les droils des personnes et dos propriétés dans les Territoires, dans h limite des pouvoirs h lui laissés par la ('onstitutioii.

oo. Que quand le peuple des 'l'erritoircp, étant en nombre suirisant, aura formé une constitution d'Ktat, le droit de souveraineté eonniiencera ; l'admission comme Etat une fois prononeée, le dit peuple jouira alors de droits pleinement égaux îi ceux des habitants des autres Etats : l'Etat, ainsi organisé, devra être admis dans l'Union fédérale, soit que s:i Constitution admette ou repousse rinstitution de l'esclavage.

La Convention refusa d'accepter aiicnne de ces résolutions. Elle adopta, par un vote de 1G5 contre 1-38, les dispositions suivantes an sujet de l'esclavage :

lo. // cxl ré^ohu < Juc nous, la l'émocratic de l'Union, assemblée en Convenlion, nous confirmons, i)ar les présentes résolutions, celles déjà unanimement adoptées par la Convi ntion démocratique de IS'jG, réunie à Cincinnati et déclarée profession de foi du parti; que les principes démocratiques sont invariables de leur nature, quand ils sont appliqués aux mêmes sujets, et que le seul changement (lue nous recommandons est :

Quant aux différences d'opinion entre les Démocrates au sujet des pouvoirs donnés aux Législatures territoriales et à propos de ceux laissés an Congrès des Etats-Unis en ce ([ui concerne rajiplication de ces pouvoirs à l'esclavage dans les Territoires :

2o. Qui'l soit ré>idu, Que le parti démocrate, en pareil cas, .se conformera aux décisions de la Cour Suprême des Etats-Unis, sur toutes les questions constitutionnelles.

Cette plateforme ne satisfaisant pas les délégués du Sud, une partie fit scission et convoqua, pour le 18 juin, une autre Convention à Baltimore. Les Etats à coton se retirèrent tous de la Convention de Charleston ; les Etats frontières préférèrent d'abord y rester, espérant obtenir quelques concessions et empêcher la scission du parti. Les dissidents, en s'assemblant à Baltimore, consommèrent néanmoins cette séparation, tandis que de son côté, la Convention de Charleston, en rejetant impérativement toute idée de conciliation, vit se détacher d'elle les délégués des Etats frontières, qui, à l'exception toutefois du Missouri, firent cause commune avec la fraction de Baltimore et choisirent pour candidats à la Présidence et à la Vice-Présidence, John C. Breckinridge, du Kentucky, et Joseph Lane, de rOrégon.

Ce qui restait de la Convention de Charleston désigna Stepheus A. Douglas, de l'illinois, comme candidat à la Présidence, et Benjamin Fitzpatrick, de l'Alabama, comme Vice-Président. Ce dernier ayant refusé, Herschell Y. Johnson, de la Géorgie, lui fut substitué.

Une Convention de ce qui était appelé le parti " Unioniste constitutionnel " s'était assemblée à Baltimore le 9 mai ISGO, et avait nommé pour candidats John Bell, du Tennessee, et Edward Everett, du Massachussetts. La plateforme de ce parti était vague et indéfinie; leurs principes étaient : " La Constitution du pays, l'Union des P^tats et l'application des Lois."

Enfin, la Convention Nationale des Républicains noirs se réunit à Chicago, en juin. Elle déclara que la liberté était

la "condition normale'' des ^-^rritoires, et protesta d'un attachement tout particulier à l'union des Etats, Abraham Lincoln, de rillinois, fut choisi comme candidat à la Présidence, et Hannibal Hamlin, du Maine, à la Vice-Présidence.

La grande majorité des démocrates du Sud appuya la candidature de Breckinridge ; à l'exception du Missouri, les Etats à esclaves lui donnèrent le plus grand nombre de voix ; mais au Nord, elle n'obtint que quelques voix éparses. Dans plusieurs Etats les partisans de Douglas, de Breckinridge et de Bell essayèrent de s'unir dans le but d'empêcher le succès de Lincoln, mais cette tentative n^ut qu'un succès partiel, — dans le New-Jersey. Le résultat de la lutte fut qu'Abraham Lincoln, obtint le vote de tous les Etats libres, à, l'exception du New-Jersey, et qu'il fut élu Président des Etats-Unis, conformément à la Constitution.

Le vote populaire pour Lincoln fut de l.S-58,200, pour Douglas 1.276,780, pour Breckinidge 812,500, pour Bell 735,504; en comptant à chacun des trois derniers une part égale du vote de fusion. Lincoln avait donc eu contre lui 2.824,874 voix, soit une majorité de près d'un million de votants.

L'analyse du vote qui porta M. Lincoln au pouvoir montre assez que cette élection fut un triomphe sccl'ioimcl. La simple déception de la défaite, ou même l'hostilité des principes adoptés à Chicago, n'auraient peut-être pas conduit le Sud à répudier pour sa part le résultat de l'élection et à se séparer, si le caractère tout sectionnel de l'élection de 1860 ne lui avait fait clairement prévoir que désormais l'Union ne devait plus être qu'un pouvoir despotique exercé exclusivement par une section ouvertement hostile.

Cette mesure extrême, prise enfin par le Sud, a été souvent envisagée comme un acte révolutionnaire et déloyal ; M. Lincoln, a-t-on dit, ayant été élu dans les formes prescrites par la Constitution et par une majorité du collège électoral, le Sud était tenu par l'honneur et la tradition de se soumettre à une élection toute légitime et constitutionnelle. Cette opinion fut émise au Sénat des Etats-Unis par M. Seward. "Une telle élection, dit-il, est-elle illégale? Non, elle a été conduite d'une manière irréprochable: — Le candidat est-il personnellement criminel ? Non, M. Lincoln est un homme d'une vertu solide et d'un caractère honorable.— L'élection est-elle en elle-même une mesure extraordinaire et sans précédent? Non, puisque jamais aucun chef du pouvoir exécutif n'a été élu d'une manière différente, et que cette élection se renouvelle, dans la même forme, tous les quatre ans.- A-t-on proposé une autre manière de procéder à l'élection présidentielle? Non, ce mode de nomination par le suffrage universel et d'après les modifications apportées par la Constitution, est une des plus belles prérogatives de la liberté du peuple des Etats-Unis; et pour

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sauvegarder ces droits, il résisterait au monde entier."

Il est en vérité étonnant d'entendre un lionnne ayant, comme M. Sevvard, des prétentions à la «cience politique, se servir d'un argument aussi spécieux et aussi banal pour défendre une élection que l'on n'attaquait que par sa signification essentiellement sectionnelle, et qui, en cette qualité, annihilait virtuellement l'existence constitutionnelle de l'Union.

M. Lincoln, il est vrai, était l'élu de la majorité du collège électoral ; mais il importe de considérer quel était le véritable caractère de cette majorité. Le conflit présidentiel avait eu plutôt le sens d'une lutte géographique que d'un antagonisme politique ; le Sud avait été battu, non par un parti, mais par le Nord. Cette distinction était bien tranchée ; tous les Etats du Nord, à l'exception du New- Jersey, avaient voté pour M. Lincoln ; tous les Etats du Sud, contre lui. En elle-même, la personnalité de M. Lincoln ne signifiait rien ; il était à peu près inconnu comme homme politique, il ne portait pas un de ces noms qui remuent les masses, il n'était qu'un simple membre de parti, et l'élection d'un tel homme à un tel poste montrait clairement les intentions hostiles des vainqueurs à l'égard des Etats du Sud.

En présence d'un tel résultat, le Sud put se convaincre que toute protection était perdue pour lui dans l'Union. Le triomphe sectionnel du Nord mettait à jamais le Sud à la merci de son antagoniste. Les Etats méridionaux ne pouvaient désormais revendiquer aucun privilège politique ; la supériorité numérique du Nord les écrasait irrévocablement ; l'opinion publique elle-même devait se déclarer contre eux, car l'histoire politique de l'Amérique démontre qu'elle avait toujours été l'esclave des majorités. La protection judiciaire elle-mcme n'existait plus; la décision Dred Scott avait été dénoncée à la Convention de Chicago comme une hérésie dangereuse. Les doctrines sur lesquelles s'appuyait M. Lincoln avaient été formellement condamnées par le premier pouvoir judiciaire du pays : la , Cour Suprême des Etats-Unis.

Dans le Congrès, le Nord avait 183 voix; le Sud, en supposant une action unanime, 120. Il donc était devenu certain que toute résistance légale aux volontés du Nord était matériellement impossible ; et, d'un autre côté, l'élection de M. Lincoln démontrait suffisamment dans quel sens aurait agi cette majorité irrésistible. Le parti anti-esclavagiste était désormais uni et invincible; organisé en 1840, il n'avait pu réunir qu'une minorité de sept mille voix à l'élection présidentielle de cette année; en 1860, il était soutenu par près de deux n/illions de votants et avait réussi à porter son candidat au pouvoir. Quant aux conservateurs des Etats du Nord, ils avaient été entièrement corrompus. L'élection de 1860 avait montré leur faiblesse ; vaincus dans tous les Etats, à l'exception d'un seul, ils avaient dû céder aux ennemis avoués du Sud, à ceux-là qui, peu d'an-

nées auparavant, étaient impuissants dans le foyer même de l'abolitionisme. Les chefs du parti démocratique du Nord avaient, en 18-56 et 1860, ouvertement déclai'é que la nonintervention était la politique à suivre à l'égard das territoires, de préférence à tout autre principe ou expédient ; c'est la pression toute puissante qu'exerça le parti esclavagiste qui les empêcha de se rallier à la profession de foi émise par les démocrates du Sud. Tout appui pour les Etats à esclaves était donc perdu du côté des soi-disant conservateurs du Nord. Reconnaissant alors que l'Union ne lui garantissait plus ni ses droits, ni sa sécurité politique, le Sud résolut de se soustraire à la domination d'un parti dont les desseins formels étaient de détruire ses institutions dômes tiques, et même de menacer l'existence de ses habitants.

Telle était la véritable et menaçante signification de l'élection de SI. Lincpln par rapport aux Etats du Sud. Ils virent dans ce fait l'inauguration d'une ère de domination sectionnelle, et proposèrent de s'en aftranchir, non par une révolut'ion^ dans le sens réel du mot, ni même par un» tentative à main année, de recouvrer les droits constitutionnels qu'ils avaient gardés en formant l'Union, mais simplement en se retirant de la confédération des Etats, et en reprenant leur caractère originel d'Etats indépendants.

Les partisans de M. Lincoln ont aussi prétendu que ce retrait du Sud après l'élection était injuste et non motivé ; que jusqu'alors le Sud avait été presque constamment au pouvoir à Washington, et qu'il n'avait aucune raison de se plaindre, maintenant que le scrutin avait remis l'autorité pendant quatre ans aux mains de la section rivale.

Quoique ne manquant pas d'une logique superficielle, ce raisonnement n'en était pas moins une consécration de l'abus de la majorité. Pendant longtemps le Sud avait eu le pouvoir politique, mais dans aucune circonstance il ne s'en était servi pour menacer le Nord, pour en rien exiger ni pour contrôler ses institutions domestiques. Pendant toute la période de son influence, jamais le Sud n'avait fait un mouvement agressif; il s'était contenté de défendre ses droits inaliénables ; l'Union, pour lui, n'était pas un prétexte à oppression sectionnelle, mais un point de ralliement qu'il entourait de son prestige moral. "N'oubliez pas, s'écria le sénateur Ilaminond, de la Caroline du Sud, quand M. Seward vint pompeusement annoncer que le Nord allait prendre la direction des affaires à Washington, — n'oubliez pas ce qui est écrit sur une des plus brillantes pages de l'histoire de l'humanité : que nous, les possesseurs d'esclaves du Sud, avons pris notre pays à son enfance, et qu'après soixante-dix années d'existence, pendant lesquelles notre administration en a compté soixante, nous vous le rendons glorieux et puissant, sans tache sur son blason, jouissant d'une richesse et d'une propérité incalculables, et devenu la merveille et l'admiration de l'univers entier. L'avenir nous dira ce qu'il deviendra en vos mains, mais rien ne pourra ni diminuer la gloire que nous avons

acquise, ui U responsabilité que vous assumez désor-

mais.

Quand- le Sud était au pouvoir, le Nord ue pouvait se plaindre que d'une certaine exclusion d'emplois; le poste de Président n'écliéait pas à un de ses partisans, mais c'était tout. Quand à son tour, il parvint aux affaires, il agit, non pas comme un parti, mais avec le caractère d'un peuple, dans le sens géographique du mot. Ce fut donc, dans ce cas, non pas un désappointement ou une simple

exclusion d'office peur le Sud, maïs; bien l'inauguration formelle d'un despotisme sectionniez]] menaçant ses institutions, ses propriétés, l'existence de. ses citoyens. En un mot, le pouvoir aux mains du Sud n'affectait qu'un des partis politiques de la section rivale ;: aux mains du Nord, il menaçait la sûreté et le bien-être de tous les habitants du Sud indistinctement. Les chances de ce jeu politique n'étant plus égales, Técrasement étant inévitable, le Sud ne trouva de ressource que dans la sécession.

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