CAMPAGNE DU KENTUCKY
Tandis que la situation prenait une tournure favorable aux Confédérés le long du fleuve Mississipi, le général Bragg, qui commandait maintenant toute l'armée confédérée de l'Ouest, en remplacement du général Beauregard, faisait ses préparatifs pour une grande campagne dont le but devait être de débarrasser le Tennessee occidental et l'Alabaina de la présence de l'ennemi. Pour y parvenir, Bragg allait entrer dans le Kentucky, peut-être capturer et garder Louisville, et s'établir d'une manière permanente dans la portion orientale de l'Etat.
La suspension des opérations actives après l'heureuse évacuation de Corinthe et la sécurité de la position de l'armée à Tupelo, donnant enfin quelque répit au général Beauregard, il crut pouvoir en profiter pour rétablir sa santé aftaiblie et prendre un peu de repos. Il remit donc le conniiandement de l'armée à Bragg, et lui donna les instructions néces.saires à la mise sur pied de celle-ci pour l'époque de son retour, qui devait avoir lieu à trois semaines de là. Mais le président Davis n'eût pas plus tôt appris cette détermination, qu'il se hâta d'envoyer au général Bragg, parde télégraphe, l'ordre d'assumer le commandement permanent de l'armée, — saisissant cette occasion de donner au général Beauregard une marque de mécontentement, et encourageant les bruits absurdes qui circulaient à Richmond, où on rapportait que Beauregard était atteint d'aliénation mentale et n'était plus apte h commander. [XL VI].
L'expédition du général Bragg fut précédée de plusieurs orandcs excursions de Moi'gan et de Forrest dans le Kentucky et le Tennessee. Le premier, qui déjà avait acquis une certaine réputation comme capitaine de cavalerie irrégulière et était arrivé au grade de brigadier-général dans le service confédéré, s'avança dans le Kentucky au mois de juillet, n'ayant sous son commandement qu'une force de cavalerie n'équivalant pas à deux régiments complets.
(XLV) UArkansm avait été commencé à Memphis et il était à moitié terminé quand l'évacuation de la ville eut lien. Il fut alors, suivant les ordres du général Beaure^jard, envoyé dans la rivière Yazoo ot blindé sous la direction du capitaine Brown. {N. du trad.)
(XLVI) Le président et le secrétaire de la guerre étaient devenus excessivement hostiles aux généraux J. Johnston et Beauregard, saas aucune raison
Il traversa dix -sept villes, détruisit des propriétés fédérales d'une valeur totale de plusieurs millions, et rentra dans le Tennessee après n'avoiî- perdu, dans tous les combats qu'il avait livrés, que quatre-vingt-dix tués, blessés et manquants.
Le général Bragg, dans l'expédition qu'il allait entreprendre, avait à faire face à des combinaisons compliquées et formidables de l'ennemi. Le gouvernement fédéral avait conçu un grand programme d'opérations à l'ouest des monts AUegbanys. Au Sud, le général Butler occupait la Nouvelle-Orléans, pendant que les amiraux Farragut et Porter gardaient le bas IMississipi et bombardaient Vicksburg. Le général Cirant, et, en sous ordre, les généraux Sherman, Rosecraiis et McClernand, commandaient l'armée du Tennessee, eaiiipée dans le voisinage de Corintlie, ayant son aile droite à Mcmpliis et son avant-garde aussi loin f[ue liolly Springs (Mississipi). Plus à l'est, le général fédéral
Mitchell faisait face au faible corps du- général Adams. Le Tennessee oriental était m.enacé par le général Buell, et le général Morgan (fédéral) occupait le défilé Cumberland (Cumberland Gap). (XLVII)
Au commencement d'août, quatre divisions de l'armée de Bragg furent concentrées près de Chattanooga et attendirent l'arrivée de l'artillerie, de la cavalerie et du train de l>agage nécessaire pour entrer en campagne. Une conférence eut lieu avec le général Kirby Smith, commandant le département du Tennessee oriental, et il fut bientôt décidé que toutes ses forces opéreraient sur la gauche ennemie au défilé Cumberland (Cumberland Gap), et qu'il s'assurerait de la coopération à ce mouvement du brigadier général Ilumplirey Marshall, commandant la Virginie sudoccidentale, et avec qui il était déjà en communication.
De retour à Knoxville, le général Smith demanda des renforts ; deux belles brigades, commandées par lé général
apparente, si ce n'est peut-être que ces deux officiers pensaient que MM. Davis et Benjamin n'étaient pas à la hauteur des postes importants qu'il occupaient. De là, leur assertion que le général Deauiegard avait perdu l'esprit ; probablement parce qu'il nappreciait pas les mérites transcendants de ces deux hauts foncliounaircs. Aussi fut-il relevé de son commandement san3 que l'ordre lui fût envoyé, ou même qu'on lui en ]ais?.ât une copie. (jV. (lu. traâ.) , .
(XLYII) Nous donnons ici trois docuine.its intéressants relativement aux deux grands mouvements stratégiques accomplis dans l'ouest pendant l'été et l'automne de 18G2 ; ce sont le rapport officiel de l'évacuation de Corintlie, et deux lettres du général Beauregard relatives aux opérations du général Bragg dans le Kentuclvy, n'nm qu'à celles que méditait le général Beauregard lui-même pour les campagnes du Sud-ouest. Son plan consistait à opérer par unité contre fraction, c"cst-à dire, à battre l'ennemi en détail en lui opposant la tactique napoléonienne qu'appliquait si efficacement Sfonewall Jackson en Virginie.
Si les plans du général Bcauregaid avaient été adoptés au lieu du système contraire mis en u?age par le cabir^et deRiehmond, la fortune de la guerre en t pu changer de face.
lia retraite de Corintlie, en dérobant la faible armée confédérée h nn ennemi puissant et vii^torieux, a été jugée en Europe par les hommes de guerre
connue un des plus liants faits de stratégie militaire..
Quartier Cknf.rai. du Dkpartemrnt dk i/Ouest, Alt généra/ Sm/i. C<opci\ tinjiiihDil et inspedenr géiiéio/, liidnnarnl, Viiginie. Tupelo, (Mississipi), 13 juin I8ri2,
Général ; — Au r-nj(^t dis récintes opérations dans cette région, je vous soumets ce qui suit poiu' l'iiiforination du département de la (-luerre.
Les motifs et le Imt pour lesquels j'avais occupé et tenu Corinthe ayant été à peu près .'■satisfaits vei's la fin du mai, et, ayant acquis, le 2.ô de ce moi.s, la certitude que l'ennemi avait reçu de grands renforts, ajoutés à son nombre déjà supérieur, tandis que le chitiVe de nos troupes effectives diminuait de jour en jour en raison de la ïuauvaise nourriture et des maladies résultant de l'usage d'une eau malsaine, je crus de mon devoir d'évacuer sans délai cette position. Je fus aussi conduit h cette mesure ])ar le fait que renucini avait deux lois décliné l'oflre de bataille faite par moi en dehors de mes retranchements, et avait soigneusement é\ ité tonte séparation de ses troupes, lesquelles s'avançaient avec une prudence extraordinaire sous le couvert de fortes batteries et de forts retrancheuients, construits avec une lenteur singulière, si on eompaie le chiffre de l'armée ennemie à celui de la nôtre.
I,e but évident du eommnndniit fédéral était de me couper de mes sources de .subsistances en détruisant les chemins de fer de Mobile à l'Ohio et de Memphis à Chaileston. Cette espérance fut virtuellement anéantie par l'évacuation et la retraite des troupes sur la première de ces lignes, et, si r<>nnemi s'était éloignée de s.m, liase pour poursuivre notre retraite, j'espérais avec confiance trouver une occasion de reprendre l'offensive avec toutes cliances de succès.
Dans de telles conditions, je donnai, le 2G du mois dernier, les ordres verliaux nécessaires. Je suis heureux de constater que ee'^ ordres ont été remplis avec une précision singulière, comme l'admet elle-même la e.j. -espondance de la Tribune de Chicago ci-inclur-e, écrite sur les lieux de l'action.
Au moment prescrit, le mouvement commença et fut accompli sans que l'ennemi en eût connaissance, car il ne se douta de l'évacuation que dans la matinée du 30, quai;d, ayant ouvert sur nos lignes le feu de ses formidables batteries, composées de canons de fort calibre (>t à longue portée, il ne reçut aucune réponr.e. Mais comme nos piquets de cavalerie maintenaient encore leurs positions du jour precedeut, il ne fut pas encore entièrement convaincu du mouvement et ne l'apprécia pleinement que lorsfiue quelques approvisionnements de jieu de valeur cpii ne pouvaient être emportés, finvnt brfdes par nou.«.
Ce ne fut Seulement alors que l'ennemi s'aperçut, à sa .surprise, qu'une grande armée, surveillée et investie avec tant de préparatifs extraordinaires et au prix de tant d'argent, de travail et de précautions, avait disparu de son front de bataille avec toutes se.s muniiions et ses pièces de canon, et l'avait laissé, comme j'en suis assuré, dans l'ignorance au sujet du point où elle s'était retirée. Eu effet, .ses écluireurs fin-ent dispersés dans toutes les directions, comme je l'ai su depuis, pour s'inforirier des routes que nos forces avaient suivies. Et même à l'heure présente, j'ai des raisons de croire que le commandant fédéral n'avait qu'une connaiLsance imparfaite de notre po.sit ion et des dispositions de nos principales forces. Sauf le regrettable accident qui survint sur le chemin de fer de Memphia à Charleston (cinq trains de wagons détruits, dont trois divers mient chargés et deux vides,) — accident arrivé sur les ponts de la livière Hatchie et nés branches, qui, dans le plan de l'évacuation, devaient être détruit.^! à unecertaine heure de la matinée du 30, aucun incident n'aurait obscurci le succès d'une évacuation faite en face d'un ennemi si supérieur. Ce fut, cependant, en raison d'une trop stricte exécution
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS 175
P. K. Cleburne et le colonel Prcatoii Suiitli, lui fiireul envoyées, en outre de la division qui partait de Tupelo. Le retjte dey troupe.s, placées sous le commandement immédiat de Bragg (Armée du Mississipi), et divisées en deux corps confiés aux majors-géneraux Polk et Hardee, lit tous les préparatifs nécessaires et attendit l'arrivée des bagages et de l'artillerie i)our ti'iiverser la rivière Tennessee et com-
mencer une fatigante et périlleuse campagne à travers les montagnes qui séparent l'est du centre du Tennessee.
La mareii' de l'artillerie et du train dans les régions montagneuses du Nord Alabama ayant été heureusement accomplie, Bragg connnença, vers la lin d'août, à traverser la rivière Tennessee à Chattanooga, malgré l'exiguité de ses moyens. L'ennemi, en forces très supérieures, occupait
lies ordros que ces ponts furent brûlés et que nous fûmes obligés de détruire les traios tuitaiit qu'il était possible de le faire, et d'iiiueudier les magasins eoiitcnant des subsistances d'une assez grande valeur, et dont l'évaluation exacte sera faite le plus tùt possible.
Les troupes accomplirent le mouvement en bon ordre et tout en se préparant h livrer bataille si l'ennemi poursuivait, nuis il ne lit aueiine tentative sérieuse en ce sens. A]-irès un séjour à l'arrière du Tuscumbia et de ses affluents, — à environ sis milles de Corinthe, — prolonge assez longtemps j)our rassembler les retardataires, nos troupes commencèrent leur marche et se portèrent sur Baldwin, en laissant une arrière-garde pour tenir les ponts de la 'l'iiseumbia et des tril)utaires. Cette arrière-garde fut retirée dans l'après-midi du 2.
Etant à Ricnzi, à moitié chemin de Baldwin, je fus informé que dans la matinée du 1er, un détachement de cavalerie ennemie avait pénétré a ."Booneville, à huit milles an sud de Ricnzi, puis capturé et brûlé un train de munitions et de subsistances. Je regrette d'ajouter que l'ennemi a brûle le dépôt du chemin de fer où se trouvaient, au même moment,' un certain nombre de morts et au moins quatre cents soldats malades de cette armée; acte barbare à peine croyable, et, à ma connaissance, sans précédent dans l'histoire de la guerre civilisée.
A l'arrivée opportune d'un petit détachement de notre cavalerie, l'ennemi retraita en 'grande hâte et en confusion après une vive fusillade. Un seul de nos hommes fut enlevé par l'ennemi. Un nombre assez considérable de retardataires et de malades ou convalescents tombèrent momentanément aux mains de l'ennemi, mais plus tard nous les reprimes ; — ce sont ces 2,000 hommes, faussement rapportés par les généraux Halleck et l^ope comme " pris et relâchés sur parole." Un certain colonel Elliott, de l'armée fédérale, commandait cette excursion, et lui seul est responsable du meurtre cruel de nos malades. Quant aux 10,000 ])etites armes que ces officiers prétendent avoir détruites, la vérité est que ce chilïre n'excède pas 1,500.
J'étais informé de cette expédition dès la veille de l'évacuation et j'avais immédiatement détaché une forée convenable d'infanterie et de cavalerie i!our s'opposer à ses desseins et protéger les ponts de ma ligne de marche. Malheureusement, l'infanterie passa à Booneville et au sud de cette place un peu avant que l'ennemi fasse sa descente, mais la cavalerie, comme il l'est dit plus haut, arriva à temps pour reprendre ceux de nos hommes qui étaient capturés.
Tous les faits rapportés par les commandants fédéraux dans- leurs divers rapports ofticiels tels que leurs télégrammes du 30 et du 31 mai, et du 1er, 2 et 4 juin, — tels que les journaux de Cincinnati et de Chicago les ont publiés, — relatifs au montant des marchandises et entrepôts détruits par nous à Corinthe, et les résultats de la prétendue poursuite du général Pope, sont de la même fausseté. La dépêche du major-générai Halleck, datée du 4 juin, [)eut entre toutes être considérée comme odieusement fausse ; mais peut-être a-t-il été trompé par ses subordonnés.
Rien, par exemple, n'est plus éloigné de la vérité que cette capture d'au moins 10,000 hommes et 15,000 petites armes. En addition aux fusils laissés
• à Booneville, quelques 500 armes inférieures furent accidentellement laissées par des convalescents dans un camp à quatre milles de Corinthe. Nous
n'avons perdu aucune artillerie. Aucuns vêtements ou tentes de quelque valeur ne furent laissés. Les lettres des correspondants de journaux ci-incluses
donnent un compte-rendu exact de la manière dont la retraite a été conduite, de l'insignifiance des résultats matériels obtenus par l'ennemi et de
l'ignorance où il se trouvait au sujet des mouvements de notre armée.
Baldwin n'offrait aucun avantage défensif et manquait d'eau saine. Je me déterminai à retraiter jusqu'ici, ù vingt milles plus loin et 52 milles sud de Corinthe, et à y attendre le developptment du plan et des mouvements de l'ennemi. Conséquemmcnt, laissant Baldwin le 7, le gros de mes forces arriva ici le !), après avoir laissé les approches de Corinthe soigneusement surveillés par une Ibrce convenable de cavalerie, placée sous le conmiandement d'un officier capable. C(*tle force occupa une ligne à quinze milles au nord de ce point.
Aidé par mes officiers généraux, je fais tout ce (pi'il est possible pour organiser mes troupes en vue d'opérations ofiénsives, dans le cas où un mouvement quelconque de l'ennemi en donnera l'opportunité, — ce qui, je crois, aura lieu bienlùl.
Je me crois autorisé à affirmer : que par l'évacuation, le plan de campagne de l'ennemi s'est trouvé entièrement frustré ; cpie sou délai de sept semaines et ses grandes dépenses n'ont abouti qu'à un résultat d'une valeur insignifiante et qu'il n'a trouve, en prenant Corinthe, (|u'uii point qu'il devra bientôt abandonner comme ne répondant pas à ses vues.
J'ai l'homieur, etc.