‹ La cause perdueChapitre 6 sur 85 · VIRGINIE · texte numérisé non relu

VIRGINIE

m:a.i?.8-m:a.i isoi.

Un des caractères clistinctifs de la majeure partie des populations du Nord est l'abus des apothéoses ; mettre en doute les capacités de certains hommes publics est considéré par elles comme une audacieuse présomption, un acte sacrilège. La maxime de mortuis nil nisi honwm ne s'applique pas à l'histoire ; le caractère d'Abraham Lincoln lui appartient aussi bien que celui du plus petit rouage humain d'ici bas, et sa propre déclaration '^ qu'il n'espérait pas échapper à cette règle " doit, maintenant ou plus tard, rece Oir son application.

Ce n'étr.it, comme nous l'avons dit plus haut, ni à aucune qualité publique connue, ni à l'éclat d'un nom glorieux qu'il devait son élévation. Ses panégyristes, ne pouvant vanter chez lui une intelligence brillante ou une érudition profonde, insistèrent sur ses qualités pratiques et ses vertus domestiques. On a dit de lui qu'il était "d'une honnêteté transparente," mais cette honnêteté n'était que cette disposition facile de l'esprit qui subit toutes les impressions, de quelque part qu'elles lui vinssent. Son caractère, a-t-on dit, était affectueux et jovial ; mais ces qualités chez lui étaient tout animales, et sont par elles-mêmes, du reste, de peu d'importance dans un homme occupant une telle position. Abraham Lincoln n'était ni bon, ni cruel, dans l'acceptation stricte de ces mots, simplement parce qu'il n'y avait chez lui aucune élévation de sentiments.

Son apparence physique correspondait à son esprit inculte et témoignait de son existence laborieuse. Sa taille haute et voûtée, sa physionomie grimacière, la longueur

démesurée de ses bras et sa démarche gauche et rapide, lui avaient fait donner le nom de "singe de l'Illinois" par quelques journaux humoristiques du Sud.

Le nouveau Président des Etats-Unis était l'homme de cette classe de démagogues dont la prétention est de découvrir les candidats les plus "méritoires" parmi les hommes les plus obscurs et n'ayant aucune réputation politique, et qui se plaisent à rappeler les antécédents vulgaires ou humbles des hommes publics, espérant par là se faire illusion et entrevoir la possibilité d'une élévation semblable pour eux-mêmes. M. Lincoln avait fait partie du Congrès, mais y était demeuré dans l'obscurité. Mais parmi ses titres à la popularité américaine, les plus incontestables étaient assurément d'avoir été, pendant sa jeunesse, rameur à bord d'un chaland sur le Mississipi, ensuite meunier et fondeur de lattes dans un comté de l'Illinois. Quand il fut nommé ^n-ésident, un admirateur enthousiaste présenta à la Convention d'Etat de l'Illinois, deux vieux poteaux de barrières, entourés de fleurs et de rubans et portant cette inscription " Abraham Lincoln, candidat hûchei'on {Rail Candidate) à" la présidence en 1860. — Deux lattes d'un d'un lot de 3,000, fait en 1830 par Tlios. Hanks et Abe Lincoln." — Cet incident caractérise le côté trivial et vulgaire des élections américaines.

Depuis l'annonce de son élection, BI. Lincoln vivait d'une manière très retirée à Springfield (Illinois). Le mystère et le silence qui l'entouraient donnèrent lieu aux plus extravagantes interprétations. Ses partisans voyaient en lui un homme d'une profonde sagesse, étudiant mimitieusjment

les graves questions qui agitaient le pays et allant, sans aucun cloute, troi»ver quelque moyen nouveau et ingénieux d'aplanir les difficultés de la situation. Dans les temps de crise et d'anxiété, telles sont la crédulité et les velléités d'espérances des hommes, que ces folles prophéties i)roduisirent une j)i"ofonde impression sur le pays. Le résultat des méditations de M. Lincoln fu^ attendu avec une impatience extrême : le peuple était suspendu aux lèvres de l'oracle.

Jamais désappointement ne fut plus complet. M. Lincoln n'avait pas plutôt quitté sa retraite pour se rendre en sa qualité officielle à Washington, qu'il devint prodigue de discours grotesques, haranguant à chaque instant lajnultitude qui, à chaque station, se presr.ait pour l'entendre, et se servant de cette phraséologie particulière aux rudes habitants de l'Ouest, entremêlée de jeux de mots et de gestes comiques toutes choses qui contrastaient étrangement avec la vive anxiété de l'esprit public. On avait dit que depuis son élection, il s'était, dans sa retraite de Springiîeld, occupé d'une manière sérieuse des difficultés pendantes ; il arrivait au pouvoir dans le moment le plus critique de l'histoire d'Amérique, et pour répondre à ces espérances, pour rassurer ses concitoyens il ne put que conseiller à ses auditeurs, dans le style grotesque qui lui était propre, de " ne pas s'exciter ; " que " personne n'est tué ; " que " tout allait bien." Tous ses discours, pendant son voyage officiel, étaient bouiïons au possible ; voyait percer, sous son

habit, le bûcheron inculte des forêts de l'Ouest. Au milieu d'un discours prononcé à l'une des stations du voyage, il s'interrompit pour faire monter sur l'estrade où il se trouvait une femme qui lui recommandait de laisser croître ses favoris et l'embrassa «n public ; dans les réceptions publiques, il comparait sa taille à celle des hommes de haute stature qui se trouvaient à côté de lui. A la cérémonie d'inauguration, il insista pour embrasser les trentequatre jeunes filles qui représentaient les trente-quatre Etats de l'Union. Oes incidents, insignifiants en euxmêmes, ont cependant une certaine importance quand ils se rapportent à la fois à un nom historique et à un moment d'une gravité aussi redoutable.

A Philadelphie, où M. Lincoln fut invité à la oérémonie de la pose du drapeau des Etats-Unis au-dessus d'Indépendance Hall, il fut cependant plus sérieux. Dans son discours se trouvaient ces paroles: " le sentiment qui

dicta la Déclaration d'Indépendance donne la liberté nonseulement au peuple de ce pays, mais dans l'avenir, libérera de même toutes les nations de la terre. C'est ce princi^w (pli ])révu qu'un jour les bras de tous les hommes seraient libres de toute espèce d'entraves." On supposa que ces

mots étaient?» une allusion à Tesclavage noir du Sud. En les commentant, un journal de Baltimore dit : '<■ M. Lincoln, Président élu des Etats-Unis, arrivera ce soir avec sa suite, par le train spécial de Harrisburg et se dirigera, d'après ce que nons apprenons, sur Washington. Nous espérons bien qu'on ne lui donnera pas l'occasion, — ou, si on la lui donne, qu'il n'en usera pas, — de répéter chez nous les sentiments qu'il a exprimés à son passage à Philadelphie."

Cet article de journal, ajouté à quelques autres circonstances absolument insignifiantes, donna lieu à des rumeurs alarmantes; on répandit le bruit que le Président devait être assassiné à Baltimore ou dans le trajet entre les deux villes. M. Lincoln était couché, à Harrisburg, quand on lui communiqua ces bruits ; il se décida ausitôt à se rendre directement, par un train spécial, à Washington, et non content d'éviter Baltimore, il prit les précautions les plus minutieuses. On empêcha le télégraphe de fonctionner ; le dôj)art de M. lincoln se fit dans le plus grand secret. Le Président des Etats-Unis se déguisa ; enveloppé dans un long manteau militaire, coiffé d'une casquette écossaise, il arriva, ainsi curieusement affublé à l'hôtel Willard, à Washington. "Eût-il, dit Je Baltimore Sun, fiiit son entrée j^ai' nn saut de carpe ou une culbute de clown, le pays n'eut pas été plus surpiis qu'il ne le fut à cette étrange apparition." ("''■)

Les vives alarmes que M. Lincoln éprouvait pour sa sûreté personnelle se dissipèrent après son arrivée à Washington. Le général Scott, qui commandait les forces militaires dans la capitale, avait rassemblé plus de six cents hommes de troupes régulières et fait armer la milice du District pour résister à toute tentative qui aurait été faite d'empêcher l'inauguration du président Lincoln, et de prendre possession des édifices publics. L'imagination du général Scott vit des dangers partout ; selon lui, la situation était grave au possible ; évidemment un drame militaire, où naturellement sa personne aurait brillé au premier rang, était conçu d'avance dans son esprit à propos de l'inauguration de M. Lincoln. Cette vanité était ridicule ; un comité de la Chambre des Représentants fut désigné pour faire une investigation sur les causes de cet alarme, et, après avoir entendu le général lui-même, déclara que ces appréhensions n'étaient pas fondées. Mais ces assurances ne satisfirent pas le général Scott, qui ne voulait pas être tranquillisé ; il communiqua ses fi'ayeurs à M. Lincoln; celui-ci, pendant quelque temps avant et après la cérémonie d'inauguration, fit placer des soldats à sa porte et transforma* le grand salon de réception de la I\Ia!r;on-B] anche en

(*) Cette liistoire facétieuse ou niaise de tentative d'assassinat était celle-ci : Uu parti de sécessionistes devait taire dérailler le convoi que M. Lincoln mirait livi;- pour se n-ndre à Balliinoie, de iiianièie à lancer tout le train dans le fond d'un précipice ; en cas de non réussite, on devait le tuer dans les raes de Baltimore. Al ais M. Lincoln kis:ui sa femme et fes enfants prendre la route menacée de Baltimore et risquer le déraillement ; ils arrivèrent sains et saufs au ternio de leur v.oyage .

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS

quartier militaire, en y plaçant une garde pei-sonnelle composée de volontaires du Kansas, sous ic commandement du fameux Jim Lane.

Tout fut paisible et tranquille le jour do l'inauguration. Un déploiement de forces extraordinaire eut lieu. Des ■troupes furent postées dans différentes parties de la ville ; des sentinelles placées au sommet des plus hautes maisons et des endroits élevés. Le Pi-ésident se rendit au Capitole escorté par un escadron de cavalerie, et debout, sous le portique de l'Est, prononça son discours d'inauguration derrière une rangée de baïonnettes placées entre lui et ses auditeurs.

L'adresse d'iuauguration était un mélange aussi ■mnbiguë et contradictoire qu'on pouvait l'attendre d'un esprit inculte et irrésolu. Le nouveau Président se déclara fortement en faveur de la conservation de l'Union et contre la sécession ; mais il était également opposé au principe de coercition, pourvu que les droits du gouvernement des Etats-Unis ne fussent pas mis en péril. Il fit une qudsi promesse de ne pas nommer de fonctionnaires fédéraux dans les centres unanimement hostiles à l'autorité de l'Union, et parut s'attacher à rassurer le Sud contre toute appréhension d'hostilité de la part du Nord et à dissiper ses craintes à ce sujet. " Nous ne sommes pas ennemis, au contraire," dit-il dans un des passages de son discours ; plus loin, il fit l'importante déclaration suivante :

" Le pouvoir qui m'a été confié sera employé à tenir, à ccAipsr et à garder pnssexsioi^ les placer appartenant au Gouvernemerd, et :i y corccter les droits et impôts ; mais, à part ce qui est nécessaire pour remplir ce but, il n'y aura nulle part ni invasion, ni emploi de force contre le peuple."

Cette adresse fut reçue de diverses manières suivant les opinions politiques des difïerentes sections du pays, mai* néanmoins ne reçut nulle part une approbation complète. Le parti de M. Lincoln la vit avec déplaisir, et les journaux républicains déclarèrent que la teneur eu était suppliante et, qu'elle désavouait en quelque sorte, la plateforme du parti ; les démocrates du Nord n'eurent aucun désaveu formel à exprimer ; les Etats frontières à esclaves qui restaient dans l'Union restèrent indécis dans leur jugement, mais regardèrent le programme de M. Lincoln connue un suspect. Cet état de choses devint embarrassant pour M. Lincoln, au moment même où il balançait entre la guerre et la paix. Si la coercition était appliquée aux Etats sécédés, les Etats frontières à esclaves se séparaient et l'Union était perdue. Si une politique pacifique était adoptée, la plateforme de Chicago devenait nulle et le parti républicain noir était complètement anéanti.

Il existe des raisons plausibles de croire que pendant les quelques semaines qui suivirent l'inauguration, la question de guerre et de paix fut sérieusement débattue dans l'esprit de M. Lincoln. Dans un banquet à New- York, son nouveau secrétaire d'Etat, M. Seward, avait confidentiellement affirmé

jour&'^ phrase qui, soit dit en passant, fut répétée à satiété pendant quatre longues années. M. Horace Greeley avoua que durant un sc^our qu'il fit à Washington deux semaines après l'élection de M. Lincoln, il fut tout surpris de trouver, de r'isv et aviliîv, des preuves convaincantes " qu'il n'existait, dans les régions officielles, aucune appréhension d'hostilité prochaine avec les Coiifklêrés.''' Néanmoins, s'il y eut tant de délai et d'irrésolution dans les premiers jours de l'administration de M. Lincoln, l'influence des Républicains noirs fit bientôt cesser cette indécision qui introduisait la désaffection dans leur parti, et leurs clameurs ne tardèrent pas à forcer la main au Président.

Dans les Etats sècédès, l'adresse d'inauguration fut inter^jrètée comme une menace de guerre ; d'autres cisconstanqes vinrent, par la suite, affermir cette opinion. Dans tous les départements de l'administration, le nouveau Président donna les emplois aux plus violents abolitionistes, aux hommes qui affichaient les sentiments les plus hostiles, les plus inexorables. Le Pcnnsylvanian, journal publié à Philadelphie, dit à ce propos : " M. Lincoln est aujourd'hui ce qu'il était le 6 novembre dernier, l'élu de la plateforme de Clùcago. Il en maintient les principes dans toute leur acception. Il s'est composé un Cabinet dont ne fait partie aucun propriétaire d'esclaves, — fait qui n'est jamais arrivé depuis la fondation de notre gouvernement, deux hommes du Sud seulement font partie do ce conseil, encore ces deux hommes sont-ils eux-mêmes républicains violents et de la nuance radicale la plus foncée. Que les Etats frontières se soumettent ignominieusement, à la loi abolitioniste de l'administration de Lincoln, s'il le veulent, mais que les misérahles qui consentent à s'avilir ainsi ne puissent pas p)lus tard p>r étendre qu'ils ont été leurrés. Rien ne pourra excuser cette soumission honteuse,"

Quelles qu'eussent été les justes appréhensions du .gouvernement de Montgomery, il se garda de toute violence et de toute discussion tumultueuse et fit, au contraire, les démarches les plus sincères et les plus actives pour empêcher la guerre. Aucun doute ne peut être élevé sur la franchise et le zèle des efforts du gouvernement confédéré pour opérer une sécession pacifique et éviter une guerre qui ainsi qu'il l'avait officiellement déclaré, ne pouvait être que "■ ruineuse pour le monde civilisé."

En février, même avant l'inauguration de M. Lincoln, le Congres confédéré avait adopté une ré solution exprimant le désir que des commissaires fussent envoyés auprès du gouvernement des Etats-Unis " dans le but d'ouvrir des relations amicales entre ce gouyernemcnt et celui des Etats confédérés, et de régler, de commun accord, toutes questions en litige entre les deux pouvoirs, d'après les principes du droit, de la justice, de l'équité et de la bonne foi."

En vertu de ces résolutions, lesquelles se trouvaient

d'accord avec ses propres vues, M. Davis envoya une dépu-

tation de commissaires à Washington, et les autorisa à

que toutes les dtffîcultés seraient terminées "dans /es som?2?el négocier avec le gouvernement des Etats-Unis sur l'éva-

cuatiun des garnisons fédérales des forts Sumter et Pickens, et en outre, de conclure un arrangement pour toutes les réclamations de ijropriétôs ^^ubliques que l'acte officiel de la sécession avait soulevées. Deux des commissaires, Martin Crawford, de la Géorgie, et John Forsytlie, de l'Alabama, arrivèrent à Washington le 5 mars (II). La cérémonie d'inauguration étant à peine terminée et le Président ayant à compléter l'organisation de son administration, les commissaires se contentèrent de l'informer par écrit de leur arrivée, lui laissant le temps de remplir ses devoirs officiels les plus pi'cssants, avant de s'occuper de l'ohjet de leur mission. Le 12 mars, ils adressèrent une communication officielle à M. Seward, Secrétaire d'Etat, lui expliquant les fonctions et le but de la députation.

M. Seward refusa de reconnaître la qualité officielle des commissaires, mais il consentit avec empressement à avoir avec eux des confért^nces verbales au sujet des propositions dont ils étaient chargés, et par l'intermédiaire officieux du juge Oam2)bell, de l'Alabama. Les commissaires ayant consenti à écarter toute formalité d'étiquette, reçurent de M. Campbell, parlant au nom de M. Seward, l'assurance formelle que les intentions du gouvernement des Etats-Unis étaient i)acitiques ; que l'évacuation do^ fort Sumter était chose déterminée ; qu'aucune mesure, changeant le sUdu quo existant, et préjudiciable à la Confédération, spécialement en ce qui concernait le fort Pickens, n'était à l'étude, et que, dans le cas de tout changement dans les dispositions du gouvernement quant à ces différentes questions, avis en serait donné aux commissaires.

Il fut confidentiellement expliqué à ceux-ci que traiter avec eux, de ce point particulier de la discussion, pouvait sérieusement compromettre M. Lincoln vis-à-vis de l'opinion populaire du Nord ; on leur recommanda donc d'attendre patiemment. Les commissaires cédèrent à ces conseils, qui cachaient un piège que des dii)lomates plus expérimentés eussent certainement évité. •»

Mais à la fin, et au moment calculé, les commissaires purent s'apercevoir qu'ils avaient été joués. Leur crédulité se dissipa k la vue des préparatifs extraordinaires qui se faisaient à New- York et dans d'autres ports du Nord, et de l'organisation d'une grande expédition à la fois navale et militaire. Les premiers préparatifs avaient été faits en secret et le but de l'expédition soigneusement caché ; on ne les connut qu'au dernier moment. Le 5, 6 et 7 aviil, des transports et des navires de guerre, chargés de troupes, de munitions et d'api)rovisionnements militaires, partirent des ports du Nord et se dirigèrent vers la côte du Sud. Alarmés par cette démonstration extraoïdinaire, les commissaires exigèrent une réponse à leur communication du 12 mars ; le 8 ils reçurent cette réponse ; elle était datée du 15 du mois xy^cêdent. Pendant ce long intervalle, quand les commissaires recevaient des assurances calculées pour leur

inspirer tout espoir de succès, le Secrétaire d'Etat et le Président prenaient au même moment la résolution de n'avoir plus aucune relation avec eux, de refuser même d'écouter aucune proposition émise par eux. L'Exécutif avait profité du délai causé par ses promesses trompeuses pour faire en secret tous les préparatifs d'une expédition hostile.

Dans un message au Congrès confédéré, le président Davis blâma sévèrement et avec juste raison cette honteuse conduite du gouvernement fédéral, " Les voies les plus tortueuses de la diplomatie, dit-il, ne peuvent montrer que de bien rares exemples d'une conduite aussi dépourvue de courtoisie, d'honnêteté et de droiture que l'a été celle du gouvernement des Etats-Unis à l'égard de nos commissaires à Washington."

Pendant que les commissaii'cs confédérés étaient ainsi mystifiés et ti'ahis, la question du ravitaillement de Sumter formait le sujet constant des consultations du Cabinet à Washington ; rien ne transpirait au dehors ; le mystère qui envelop[)ait cette question donnait lieu aux commentaires les plus variés. Le général Scott avait informé le Président que, selon lui, il était impossible de renforcer Sumter, en raison du nombre de batteries que les Confédérés avaient érigés à l'entrée du lifivre, mais M. Lincoln et un membre du Cabinet, M. Blair, s'affermirent dans leur résolution de refuser d'évacuer le fort. La question à l'ordre du jour fut donc d'éviter les dangers qu'aurait occasionné l'envoi des renforts, et do trouver un moyen quelconque qui l'épondît au même but. Pendant plusieurs semaines, la recherche de cet artifice fit le sujei de consultations secrètes.

Vers la fin de mars, le capitaine Fox, de la marine fédérale, avait été envoyé à Charleston ; l'objet de sa mission, prétendait-on, était tout pacifique. Grâce à cette assertion, il lui fut permis de visiter le fort et de communiquer avec le major Andersen. Le but réel de sa mission était de remettre au commandant du fort des dépêches qu'il tenait soigneusement cachées, et de recueillir toutes informations possibles au sujet des moyens praticables de renforcer la garnison. A son retour à Washington, le capitaine Fox eut de fréquentes entrevues avec M. Lincoln et son cabinet, pour expliquer son plan de ravitaillement et répondre aux objections présentées par le général Scott et les autorités militaires. Selon lui, les steamers ou les bateaux pouvaient, à la faveur de la nuit, passer les batteries à angle droit de la ligne des feux des Confédérés, à une distance d'environ deux tiers de mille. Le capitaine Fox jtigeait le fait praticable, et citait à l'appui de nombreux exemples fournis par la guerre de Crimée.

Au milieu de ces conseils contradictoires, l'administration de Washington hésitait. Une fois cependant M. Lincoln décida, avec beaucoup de répugnance, que le fort serait évacué si la responsabilité de cet acte pouvait être

P (II) Le lroi.-ièmc commissaire conlédéré était M. A. B. Roman, ancien Gouverneur de la Louisiane. (N. cL t.)

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS

jetée sur l'administration de M. Buclianan. Un article annonçant cette décision fût préparé pour un journal de New-York ; les épreuves en avaient été soumises à M. Lincoln, qui les avaient approuvées. Les motifs sur lesquels devaient être basée cette décision, étaient que l'évacuation devenait une nécessité militaire, par suite de la trahison de M. Buchanan, qui aurait pu renforcer et approvisionner la garnison ; non-seulement il avait négligé de le faire, mais aussi il avait, de propos délibéré, laissé le fort dans cette condition critique dans le but de rejeter sur son successeur toute l'ignominie de sa reddition aux sécessionistes. Le même article louait en ces termes M. Lincoln de sa politique pacifique : " Si M. Lincoln avait désiré la guerre, s'il avait voulu soulever dans le Nord une cxvlosion d.^indioiiatlov, qui aurait, en quatre-vingt-dix jours ., cmancij)é tous les escla.vcs dit continent et jeter leurs maîtres dans la mer, il lui eut suffit de dire : " Que ]a garnison de Sumter fasse son devoir et q2c elle y crisse à son j^oste,^^ et les conséquences en seraient retombées sur la tète des rebelles et des propagateurs de l'esclavage. "

Et cependant cette horrible alternative, — de môme que les moyens indiqués pour pousser le Nord à une guerre d'extermination contre l'esclavage et les possesseurs d'esclaves, — fut délibérément adoptée par M. Lincoln. Le point en litige, dans les conseils du gouvernement, était de trouver un artifice qui lui permit de secourir efficacement le fort Sumter, sans lui donner ouvertement d'assistance militaire, — ce qui était reconnu impraticable, — et de provoquer ainsi la guerre sous le couvert d'un prétexte plausible et complaisant. Le moyen fut enfin trouvé ; le 4 avril, le Président informa le capitaine Fox qu'il avait décidé de laisser partir l'expédition et d'envoyer, en son nom personnel, un messager aux autorités de Charleston, déclarant que le but de l'expédition était seulement d'approvisionner le fort, de gré ou de force, suivant ce qu'elles décideraient elles-mêmes.

Dans l'intervalle de ces combinaisons, M. Seward remplissait sa part de la tâche perfide qu'avait entreprise le gouvernement fédéral en mystifiant, jusqu'au dernier moment, les corhmissaires confédérés. En une occasion, M. Seward avait même déclaré à M. Campbell, qui agissait

comme intermédiaire entre le Secrétaire et les commissaires, que le fort Sumter serait évacué avant qu'une lettre adressée au président Davis, à Montgomery, — et dont M. Campbell avait en main propre une copie, — arrivât à sa destination. Cinq jours se passèrent, et au lieu d'évacuer le fort Sumter, le major Andersen travaillait activement à le mettre en état de défense ! Un télégramme du général Beauregard avertit les commissaires. Le juge Campbell vit M. Seward, et il reçut une fois de plus, en présence d'un tiers, l'assurance que le fort serait évacué ; M. Seward l'autorisa à déclarer aux commissaires que " le gouvernement n'entreprendrait pas d'approvisionner le fort Sumter sans en donner avis au gouverneur Pickens, de la Caroline du Sud." Ceci se passait le 1er avril. Le 7, le juge Campbell adressa à M. Seward une nouvelle lettre, faisant allusion à l'alarme et à l'anxiété causées par les grands préparatifs militaires et maritimes du gonvernement, et demandant si les assurances pacifiques qu'il avait données étaient fondées ou illusoires. La réponse de M. Seward fut laconique: " La parole donnée à propos de Sumter est respectée ; attendez et

voyez ! " Le même jour que M. Seward prononçait

ces mots, l'avant-garde de la flotte fédérale, portant un corpi de troupes fédérales, mettait à la voile pour la cota du Sud !

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