PERTE DU CORSAIRE ALABAMA
Les corsaires des Etats confédérés n'avaient pas rendu tous les services qu'on attendait d'enx, et cependant ce Cju'ils avaient fait avait eu des résultats posant d'un grand poids dans la balance do la guerre. Depuis que le bateau pilote Savannali, et lo petit l)i'ick Je fer son Detvis avaient pris la mer, la terreur avait paralysé ia nrarine marchande de l'ennemi. Le Snmfer, armé de neuf canons, monté par le capitaine Raphaël Sommes, fut le premier corsaire redoutable que lança la Confédération. Apres avoir fait des prises nombreuses, il fut abandonné comme incapable de tenir la mer, en janvici' 1862. Ses snccesseui's furent VAlahamri et le Florida. Ces deux navires firent la oourse dans les mers des Indes, et l'Atlantique, infligeant à la marine fédérale les pertes les pins désastreuses.
Un ra'ppoi't fait au Congrès établit qu'au 30 jn,nvier 1864 les prises opérées par ces deux corsaires s'élevaient à cent quatre-vingt-treize n;v\'ires, représenta!)t un tonnage de 89,704 tonnes, oui à iaison de cinquante dollars ])omchaque navire, donnixient une valeur de 4,485,200 dollars, ])lus le montant des cargaisons, 8,970,400 dollars, .formant un total de 1P>,4.55,500 dollars d« valeni'S détrniies ou perdues pour le eoramerce fédéral. De ces prises, VAlnhama en comptait soixante-deux ; le Sumier vingt-six, et le Flarirlri vingt-deux.
Mais l'effet que produisit hi coiu'se sur le tonnage fédéral fut plus remarquable encore. Les dangers d'une capture possible engageaient les armateurs et les "commerçants du Nord à mettre leurs na\jres sous la protection d'un pavillion étranger quelconciue; dans l'été de 1864, il fut offi-
ciellement constaté, à Washington, que 478,665 tonneaux de la marine marchande américaine naviguaient sous paviilion étranger. Cette perte eut encore pour résultat nécessaire l'accroissement de la puissance et du tonnage de sa rivale coinmei-ciale, et elle fut un(^ punition amère et humiliante à l'orgueil du Nord.
L\'ihrho/i}/i, le plus formidable de tous les croiseui's ou corsaires confédérés, avait été construit à Birkenbead (Angleterre) et était sorti de la Mersey le 29 juin 1862. La construction de ce navire dans les limites de l'empire britannique fut pendant longtemps un sujet de difîérents diplomaticjues à Washington, par lesquels on accusait la Grande Bretagne d'avoir, en cette occasion, outrepassé les limites et les obligations d'une puissance neutre. A ces reproches insolents, le gouvernement anglais fit une réponse qui aurait dû êtie regardée comme une conclusion décisive du différent. Le 1 1 septembre 1863, le comte Russell écrivit: "Quant aux devoirs généraux d'un neutre, conformément aux lois internationales, un principe vrai a été affirmé à plusieurs reprises par des Présidents et divers somnités judiciaires des Etats-Unis. Ce principe est — : qu'un pouvoir neutre peut vendre à l'un ou à l'autre des belligérants tout matériel ou toutes munitions de guerre que les dites parties belligérantes peuvent désirer acquérir des sujets du pouvoir neutre, — et il serait difficile de prouver comment un n.avire destiné à part aux hostilités est plus "instrument ou munitions de guerre" que les ca nous, les fusils, les sabres, les baïonnettes, la poudre ou tout projectile de canon ou de fusils. Un navire ou un fusil peut être vendu à l'un ou à l'autre des belligérants, et ne perd sa neutralité qu'au moment où ce navire est possédé, manié et armé en guerre ou que ce nmusquet est entre les mains d'un soldat et emploj^é à tii-ei- sur l'ennemi. En réalité, on ne peu.t s'attendre à ce qu'un navire décide de la guerre ou d'une campagne, tandis que les autres articles sus mentionnés, classés comme munition de guerre, peuvent, en équipant une grande armée, rendre le pai'ti belligérant qui les a achetés, capable d'obtenir un avantage décisif."
Il y a dans cette réponse une complète définition de la neutralité, tidle que le bons sens universel l'a évidemment acceptée. Il est triste de di)'e que 1e gouvernement britannique, après avoir ainsi affirmé ce droit par une définition si juste et si raisonnable, la récusa par la suite, se laissa braver par le cabinet de Washington et permit à celui-ci de saisir deux navires blindés (combinant les a..vantages des systèmes moviior et bélier) que construisaient MM. Laird, à Birkenbead, (vt destinés, prétendaient-il, au sei'vice de la Confédération. Cette saisie fut faite en 1863. Les termes dans lesquels cette demande outrageante fut faite, et les détours honteux et pusillanimes dont se servit le gouvernement britannique pour déguiser cet acte de faiblesse, peuvent êke relatés ici comme un exemple de la timidité
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES
(In cabinet anglais et une preuve formelle <[ae rien n'était plus éloigné de son esprit pendant la guerre que la reconnaissance politique des Etats-Confédérés. La demande fut ainsi faite :
'• Légation des Etats-Unis — Londres, 3 septembre 1SG3. " B\-f;elIence, — J'ai l'iionneur <]; vous transmettre les co})ir'S des dépositions nUérieni'e:^ nlatives à l\'mb nuiuemcut et aux divers préparatifs du second des lieux n ivircs >Ie guerre construis dans les ciianliers de Me Laird, à Birkenlread, — et aux très sérieuses représentations qu'il a déjà été do mon •oénible devoir do faire au g-ouvernement de Sa Majesté Biùtan-
nique.
'' Je crois cpj 'il n'existe aueune raison sérieuse de douter que ces vaisseaux, s'il leur est permis de quitter le port de Livei'pool, seront immédiatement employés à prendre part aux hostilités dirigées contre les Ktats-Uuis d'^Amerique. J'ai pris toutes les informations nécessaires en lieu convenable et je me suis assure que les rapports courant ici, — que ces navires sont cestinés au gouvernemeut français ou au pacha d'Egypte,-- sont respectivement sans fondation aucune. En ce moment, aucun de ces pouvoirs ne parait uvoir de motifs de se servir d'équivoque ou de mystère, dans le cas où il acquererait ces navires. Dans les notes que j'ai eu l'honneur d'adresser à- Votre Seigneurie, le 11 juillet et le 14 août, je crois avoir établi toute l'importance que mon gouvernement attache à une décision suffisamment distincte du cas en litige. Depuis cette date, j'ai eu l'occasion de recevoir des Etats-Unis une pleine approbation de leurs contenus. P^n même temps, je sens qu'il est de mon devoir d'informer Yolre Seigneurie que, sous certains rapports, ces représentations n'ont pas atteint tout leur but, en exprimant Finsistance avec laquelle, pendant l'intervalle qui s'est écoulé depui-, j'ai été requis de décrire la gravité de la situation respective où seraient places les deux pays, dans le cas où un acte agressif serait fiiit contre le gouvirn; ment ou le peuple des Etats-Unis par ces formidables navires.
'• Je prie Votre Seigneurie d'accepter rassurance de la iiaute coiisidératlon avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très obéissant serviteur
" ClIAr.LKS FEàNOLS ADAMS.
'■■ A rhoitorahle comte Rusidl, etc. etc.''
La conséquence de cette menace fut que. MM. Laii'd recurent la défense de laisser sortir ces navires de leurs cliantiers " avant qu'ils aient donné luie ample explication de la destination des dits navires et une a'arantie suffisante de la partie ou des parties ayant donné l'ordre de les construire." Lord Russell soutint ce principe outrageant: "que MM. Laird étaient obligés de déclarer, — et d'appuyer cette déclaration de témoignages incontestables, — le nom du gouvernement pour lequel ces béliers à vapeur avaient été construits." En d'autres termes, sans procédure légale et sans qu'il ait eu un motif quelconque pour étayer l'accusation portée contre eux, I\IM. Laird furent requis de comparaître et de prouver leur innocence, contrairement aux codes de Coke et de Blackstone ; — première violation faite de ces lois sur le sol britannique et due cette fois à la pression exercée par les autorités de Washington.
Le steamer Alahama quitta Liverpool le 26 juillet 1862 et arriva à Porto Praya le 19 août. Peu de temps après, le capitaine Semmes en prit le commandement ; il arbora le drapeau confédéré et captura plusieurs navires dans le voisinage de Florès. Se dirigeant ensuite à l'ouest, il fit plusieurs autres captures et s'approcha jusqu'à deux cents milles de Nev\^-York. De là, il cingla vers le Sud et arriva.
le 18 novembre, à Port Royal (Martinique). Dans la nuit du 19, il sortit de ce port et échappa au steamer fédéral San Jacinfn ; ■]e lendemain, il était à Blanquilla. Le 7 décembre, il prit le steamer Aricl, entre Cul^a et St-Doinin- STue. Le 11 ianvier 1863. il coula la canonnière fédérale Hattci-(/s au large de Galveston, et le 30 il arriva à la Jamaïque. Poussant alors à l'est, tout en faisant bon nombre de captures, il toucluj, le 10 avril, à Fei'nando de Noronha et le 11 mai à Babia ; le sui'lendemain, il fut rejoint dans . ce port par le navire confédéré Gcorg//f, puis il se rendit sous l'équateur et de là au cap de Bonne-Espérance, non sans prendre une grande C[uantité de navij'es de commerce fédéraux. Le 29 juillet, il jeta l'ancre dans la baie Saldanha (Afrique méridionale) ; le o août, la ])arque confédérée Tuscaloosa., commandant Low, -le rencontra à une petite distance de ce dernier point. En septembre 1S63, V Alahama était dans la baie de St-Simon, et, le mois suivant, dans les mers de la Sonde. Jusqu'au 20 février l&G-l, il croisa dans le golfe du Bengale et dans l'Océan Indien, toucha à Singapore et fit un nombre considérable de captures très importantes, enti'o autres le Higlilar/Jer, le Sonofct, etc. Du Bengale il revint à l'ouest, doubla le ca]^ de Bonne-Espérance, prit la barque Tycoov et le navire Rocl-'ingltain, et arriva à Cherbourg en juin 1864, où il séjourna pour réj>arer quelques avaries.
Un navire de guerre fédéral, le Kcarsarge, était au large du port. Le. capitaine vSemmes aurait pu facilement éviter sa rencontre etttécliner le combat ; la mission de son navire était celle d'un corsaire et non d'un navire de guerre, et sa conservation était bien autrement innportante à la Confédération que celle d'un navire quelconque au gouvernement ennemi ; la perte d'un vaisseau fédéral, si fort qu'il fût, n'eut été qu'une diminution insignifiante de l'immense supériorité du Nord siir mer. Mais le capitaine Semmes avait été traité de pirate, et il voulait affirmer le véritable caractèi'e de sa mission tout en obtenant l'éclat d'une victoire pour la Confédération du Sud. Il calculait qu'un combat livré en vue de la cote française prouverait enfin que V Alahama était un navire de guerre et non un bâtiment de pirates ; mettrait de nouveau en relief la qualité de belligérants des Etats du Sud, et raviverait peutêtre la question de reconnaissance à Paris et à Londres. Tels furent les motifs secrets qui décidèrent le capitaine femmes l\ attaquer lui-même le Kcarsargc au large de Cherbourg. ■ -
L'yilahama portait un canon l'ayé, système Blakely, de 7 pouces ; une pièce à pivot de S pouces et six pièces de 32, en sabords. Le Kcarsargc était armé de quatre pièces de sabord de 32, de deux de 11 pouces et d'un canon rayé de 28. Les deux vaisseaux étaient donc presque égaux comme force et comme armement ; le tonnage était aussi à peu près sans différence. Dans la matinée du 19 juin, VAIabama sortit du port de Cherbourg dans le but d'atta-
quer le Kcamirgc qui, depuis quelques jouvs, croisait dans le povt et au-delà de la jetée. Les deux uavires s'avancèrent jusqu'à sept milles de la côte, et ils se trouvaient à peu près à un mille l'un de l'autre quand V Alahama ouvrit le feu sur le navire fédéral, qui riposta quelques minutes après
Dans le combat, V^ilahdinu avait perdu trente tués et blessés; tandis que pas un honmie du Kcarmrge n'avait été atteint, mais circonstance plus étrange encore, la carcasse de VAh(li(niia avait été mise en pièces par les l)0ulets et les l>oml)es du Kcarsaro-c, tandis que celui-ci n'avait que des avaries si insignifiantes, qu'il ne lui fut pas même
Le.
s deux adversaires, au heu de s'approclier davantage, | nécessaire d'entrer dans un port quelconque pom- les réparer. Après l'engagement, on eut le secret de ce mystère. Le Kciirsf/rgc portait un hlindagc ctichi: qui avait etficacement amorti les treize ou quatorze boulets qui avaient frappés sa coque. Le milieu du navire, des deux côtés, était conq'>lètemcnt revêtu d'une armure en fer que Ton avait recouverte de planches pour en dissimulei- l'existence. Cette couche de bois était brisée en grand nombre d'en-
firent une manceuvre curieuse et tournèrent l'un et l'autre autour d'un centre commun, — leur distance variant de un quart à un demi mille. h\l/<!uama tirait alternativement des bombes et des boulets ; ses pièces étaient admirablement servies, et cependant, chose étrange ! le Kvdrmrge paraissait n'éprouver aucun donnnage matériel. Après un combat de plus d'une heure, le capitaine 8emmes s'aperçut que son navire avait éprouvé de sérieuses avaries ; de grandes ouvertures s'étaient déclarées dans ses flancs et entre les ponts. Il voulut alors retraiter vers la côte de France, espérant l'atteindre en faisant foi'ce \apeur et en bissant toutes les voiles. Il était trop tard ; le navire était évidemment condamné, le feu était éteint dans les fourneaux, et qnand le Kearsnrgc, qui le poursuivait, arriva à un quart de mille de lui, le capitaine »Semmes amena son pavillon et se prépara à se rendre. Son vaisseau sombrait sous lui, et il attendait avec anxiété cpie le Kear.^argc envoyât des canots pour recevoir sa reddition et sauver l'équipage, quand, au lieu de secours, le navire fédéral tira cinq fois encore sur VAhihanui. après que celui-ci eut cessé le combat et abattu ses couleurs. " Il est charitable de supposer," écrivit le capitaine Semmes, " qu'un navire de guerre d'une nation chrétienne n"a pu commettre une telle violation avec intention."' i\Iais il se trompait, il était ime explication à cet acte du Kcarmrgc ; le monde entier sut depuis que le secrétaire Sev/ard, dans une certaine lettre diplomatique au sujet d'une rencontre de ce genre, avait donné le choix à ses agents de capturer les prisonniers ou "découler l'équipage du fùrate!'"
Il semblait donc que les officiers et les matelots de VAlahojua allaient trouver leur tombeau dans les tlots. Au moment où le vaisseau manqua sous leurs pieds ils se jetèrent tous à la nage et bientôt les vagues furent couvertes de ces malheureux. Heureusement un yacht anglais, le Denrliound, arriva sur la scène et demanda au capitaine du Kcarsargo la permission de leur porter secours; il réussit à sauver la plus grande partie de l'équipage vaincu. Le capitaine Semmes fut recueilli par un canot du Dccrliounà au moment où ses forces l'abandonnaient; "Sauvez moi, cria-t-il aux matelots anglais, je suis le capitaine Semmes." On s'empressa de le hisser à bord du canot quand son rang fut connu et on le cacha sous une toile goudronnée. Passant alors directement sous les canons du Kearmrgc, sans attirer son attention, le canot aborda au Dccrltound et remis Semmes et ses compagnons qu'il avait pu sauver sous la protection du pavillon anglais.
droits [)ar les projectiles de VAhilK/nu/ ; les chaînes qui iôrmaient ce l:)lindage étaient hrisées ou refoulées dans le liane du navire, sans avoir, toutefois, amoindi-i la puissance défensive de l'armure et laissé }>énétrer les boidets. Dans le combat au large de Cherbourg, Wïhilximn ne se doutait guère qu'il avait devant lui un ennemi in\'ii Inérable, et (iii'il ne lui restait aucune chance de succès.
"11 existait une certaine coutume de chevalerie," dit le ilAchnumd Dispaic/i en commentant la nouvelle de ce combat naval, "qui condamnait <à une peine infamante, par la main du bourreau, tout chevalier (|ui combattait avec une armiu'e cachée," Mais de telles notion^ de loyauté et de bi-avoure n'étaient pas comprises par le peuple du Nord, et le capitaine Winslow, de la Caroline du Nord, qui connnandait le Kairsargc, devint le héros favori du moment, atteignit la côte américaine pour y trouver une célébrité facilement conquise, et son portrait figura à la première page des journaux illustrés de New York.
<l\PTUPiE DU CORSAIRE