CONFÉRENCE DE LA FORTERESSE MONEOE
A différentes époques de la guerre, l'ambition de plus d'un particuliei', des deux côtés, tenta ceitaines propositions de paix et essaya de placer les deux parties, a Richfnond et à Washington, dans une position telle qu'elles ne pussent éviter les négociations sans s'entendre accuser injurieusement de vouloir la guerre à outrance. iSe faisant le chevalier errant de la paix, M. Fraiicis Blair, politicien de talent, obtint, au mois de janvier 186-5, un passeport du .président Lincoln pour travei'ser les lignes ; il visita Richmond, et tout en déclinant toute espèce d'instruction officielle et de njission de Washington, il chercha à persuader au président Davis d'envoyer on de recevoir des coirnnissaires pour traiter de la paix entre les deux parties belligérantes. Le 19 janvier, M. Blair retourna à Washington po]'teur d'une lettre adressée à lui-même par le président Davis, et dans laquelle ce dernier l'assurait qu'il était disposé à entrer en négociation ; à recevoir tel commissaire que l'on pourrait envoyer, et qu'il se tenait prêt, aussitôt
que M. ])lair lui promettrait qu'il serait reçu, à nommer aussi un commissaii'e ou agent (juelconque pour tenter de nouveau d'entrer en conférence, en vue d'établir la paix entre les deux jxiijfi- La réponse de M. Lincoln ne fut pas moins diplomatique. " Je suis," disait-il, "prêt à recevoir tout agent que M. Davis ou tout autre personnage influent maintenant en état de résistance contre l'autorité nationale, peut m'envoyer en vue d'assurer la paix au peuple de notre patrie commun e^
Pendant que M. Blair intervenait de la sorte à Richmond, un certain nombre de membres du Congrès et de d'hommes politiques influents de la Confédération avaient essayé d'user de l'influence duvice-président, Alexandre H. Stephens, pour arriver à des négociations avec Washington. Dans ce but, ils travaillèrent à la réconciliation du Président et du Vice-Président. Depuis longtemps il régnait une grande froideur entre ces deux hauts personnages. M. Stephens avait " soufllé le chaud et le i'roid " pendano la guerre. Au commencement de la lutte, il était opposé à la sécession. Après les grandes batailles de J862 autour de Richmond, il était devenu ardent homme du Sud, et pensait qu'il valait mieux que tous les Confédérés périssent que de se soumettre. Vers la fln de la guerre, il soupirait après la reconstruction et faisait des avances à la faction unioniste dans le Sud. La l'éputation de cet liomme est un exemple frappant de la ditïiculté qu'éprouve le peuple, dans toutes les parties de rAméri(p ie, à faire la différence entre un véritable homme d'Etat et un habile démagogue. M. Stephens avait une liaute idée de sa valeur personnelle ; il était susceptible et despote dans ses rapports avec les autres hommes publics. Il refusa toute rencontre avec le président Davis jusqu'à ce que celui-ci voulut bien lui envoyer un message obséquieux par lequel "le Président," disait j\I. Davis, "l'informait qu'il serait bien aise de voir M. Stephens." Dans l'entî-evue en question, le Pi'ésident remarqua fort gracieusement, avec une légère teinte d'ironie toutefois, <}u'ii ne connaissait pas " d'homme plus apte que M. Stephens à, conduire des négociations de paix avec le Nord, — que le choix ne pouvait être mieux calcule." Ces vues du Président, dans la circonstance, . étaient des plus libérales. Il permettait à M. Stephens de nommer lui-même les commissaires qu'il désirait se voir associer, et (p.il furent MM. R. M. T. Hunter, de la Virginie, et J. A. Campbell, de l'Alabama ; il ne le cluirgea d'aucune instruction détaillée, et lui dit : " Je vous donne carie hlanclii:, t'i. je n'y inscris que ce mot ; Indépendance."
La conférence attendue avec anxiété n'eut pas lieu avaut le ''^ février. Elle était composée, du côté des Fédéraux, du président Lincoln lui-même, accompagné de son secrétaire d'Etat, ]\[. Seward. Le motif de la présence du président nordiste, était un télégramme pressant du général Grant, lequel avait de fortes raisons de croire que les
commissaii-cs confédérés qui venaient de passer les lignes avaient un désir sincère de faire la paix; et la conviction <ln général était qu'une entrevue personnelle de M. Lin. coin avec eux était très désirable. Les commissaires confédérés furent fort bien traités à bord d'un steamer mouillé à liampton Roads. On s'étudia à ne donner aucun caractère officiel à la conférence ; on n'y prit pas de notes comme à l'ordinaire ; il n'y avait là ni secrétaires ni commis. Ce fui une conversation sans ordre qui dura quatre heures et <|ue M. Lincoln enjoliva de deux anecdotes de son cru. 3r;iis comme il n'y avait entre les deux parties aucune base de négociations, pas un point sur lequel ils pussent tomber d'accord, ils se séparèrent sans rien décider. Ce que les commissaires confédérés tirèrent de cette entrevue, ce fut, de la [)art de M. Lincoln, une demande fort nette et fort absolue de la soumission la plus complète et sans aucune condition, du Sud aux lois du Nord. Le pouvoir exécutif iédéral ayant, sur la question de l'esclavage, pris une posi tion (jui impliquait à ce sujet un amendement à la Constitution, il lallait (jue le Sud abolit cette institution doraes tique, «e soumit aussi à une loi établissant un bureau d'affranchis et à (Tautres mesiu'es nécessitées par les relations nouvelles qui allaient exister entre les populations blanche et noire du pays.
Le rapport sur la eunCtrence et ses résultats fut consigné dans le message suivant du président Davis et envoyé par lui au Congrès confédéré le 5 février :
" À'i Sénat d a /o C/i'inihre dc^ Jîeprcscnlants r/es Etnfs Confédérés
d' Amérique.
" A3 tint iPçu récemment une lettre ii)'ti-.i;urant que le président deï' Etats-Unis était disposé à coîiférer non elïiciellement, avec des agent-: noii revêtus de pouvoirs officiels, que je pourrais envoyer dans le but d'aviser aux mo}X'ns de rétal.'lir la paix, je requis les Honorables Alexander IL Stephens, E. M. T. Huuter et Jolm A. Campbell de se rendre au delà de nos lignes et de conmiuniquer avec M. Lincoln ou lelles personnes qu'il aurait désignées pour le représenter.
" Ci-inclus je vous tounicls, pour riiJaniatiun du (.'nuirrcs. le raïqiurt des citoyens einineni> nommes plus haut, montrant que iVnnenii leCuse d'entrer en négociations avec les Etats Confédérés, ou aucun des Ktats séparément; d'offrir à notre peuple d'autres termes ou d'autres garanties que ceux qu'un conquérant octroie; et de nous permettre d'acquérir la paix sur toute autre ba.-e ('ue celle d'une soumission sans condition à leur vulonte. Ces exigences sont accompagnées de l'obligation de nous assujetir à leur récente legia'atii)ii, comprtii.mt un amendement à la Constitution rela. tif à l'émancipation des nègres esclaves, et de nous sounu ttre à la faculté qu'a { rise le Congres fédéral de légifeivr au sujet des relations cnlie les populations blanclie iM noire de clja(jiie Klat.
■■ Tel est, à nu.m .i'»)', l'ih.'tdc ramendement à la Constitution qui a été adopte pr.r le Congres des Etats-Unis.
"JKFFEIJSON DAVIS.
'• ]>LT.EAU i)K i/ExEOUTiF, T) fcvricr 18(J7." ' Iîi(,'H.\n).\D, A'iKciNiK, 5 février 18G5.
" An, Présideui des l-Jhih; ron/édérés,
" Mn.vsncL-R : A lu ree('|,tion de votrf^ lettre du 28 du mo's dernier, nous îivons demande 111:0 cni revue avec Abi'aliam Lin.coln, jiré^idont do.^ l^tats Lui?, au sujet des propositions mentionnées dans votre lettre.
" Cette demande a cti^ accueillie et la conrérer.ee a on lieu !c ?> de ce
mois h bord d'un steamer mouillé dans Hampton Roads, où nous avon-;
rencontré le Président Lincoln et l'Honorable Mr. Reward, Srerétair
d'l<]tat des Etats-Unis. Cette conférence a duré plusieurs heures, et a été,
de part et d'autre, complètemont explicite.
" Ces messieurs nous ajiprirent que le message du Président Lincoln au' Congrès des Etats-Unis, de décembre dernier, expli(iuait clairement et dis tinctement ses sentiments quant aux termes, aux conditions et aux moyens par lesquels la paix pouvait être rendue au peuple, et nous ne fûmes pas in formés que ces dites conditions seraient altérées ou modifiées pour arriver H ce but. Nous coniprimes qu'aucune proposition de traité ou arrangement visant h un règlement définitif ne sirait émise ou a.cceptee du président des Etats-Unis vis-à-vis des autorités des Etats confédérés. j)arce que cela serait une reconnaissance implicite de leur existence comme puissance séparée, ce qui, eu aucune circonstance, ne pouvait avoir lieu ; que, pour les mêmes raisons, il serait impossible de traiter avec les Etats agissant séparément ; qu'aucune trêve ou armistice ne pouvait èlre accorde, comme il l'était suggéré, sans (pie les autorites fédérales eussent la certitude formelle que l'autorité de la Constitution et des lois des liltats-Unis fût complètement rétablie dans les limites des Etats rebelles, et qu'enfin, quelles que soient les conséquences qui suivraient ce rétablissement de l'autorité fédérale, le peuple du Sud devait les accepter ; mais les individus sujets à être atteints \k\v les lois des Etats-Unis pouvaient être assurés que le Président userait très libéralement du pouvoir A lui accordé pour la remise de ces pénalités, si la paix pouvait être rétablie.
" Pendant la conférence, les amendements proposes de la Constitution des Etats-Unis, adoptes par le Congrès le 31 du mois dernier, farent mis sous nos yeux. Ces amendements établissent que ni l'e-elavàge, ni la servitude involontaire, a l'exeoption des [)emditcs criminelles, ne pouvaient exister dans les Etais-Unis ou en aucun lieu placé sous la juridiction des dits Ktats ; et que le Congrès serait revêtu du pouvoir de donner force de loi au dit amendement.
'■ Vous avez été antérieurement informe de toute la correspondance (jui a précède l'entrevue et qui l'a décidée.
'' Très respectueusement, v, s obéissants serviteurs,
'■ ALEX. IL STELIIENS.
'•R. AL T. ilUNTER.
"J. A. CAMPBiîLL."
Le président Davis avait evidenmient prévu l'issue de la conférence. 11 savait que ses résidtats répondraient fort peu aux espérances du parti qui, dans la Confédération, réclamait à grands cris des négociations de paix. C'était là une excellente occasion de relever les esprits, de soulever de nouveau Tindignation du peuple du Sud. Il fit, en effet, un puissant appel à la fibre populaire ; il mit à nu toutes les conséquences inséparables de la subjugation ; il en fit sen- Itir toutes les souffrances, toutes les horreurs, toutes les humiliations. Cet ultimatum de l'ennemi qu'il exposait é'ait bien fait pour donner tui nouveau ressort à ce peuple qui combattait pour sa liberté, poiu' le déterminer de nouveau à consacrer tout ce qu'il avait de force et de vie au grand œuvre de sa délivrance. On pensait à Richmond que de cette dernière tentative de négociation daterait une nouvelle ère, et que la guerre allait recommencer avec plus de résolution et d'acharnement. Au retour des commissaires, on choisit un jour pour provoquer une imposante manifestation de l'opinion publique sur cette triste issue de la conférence. Toutes les aftaires furent suspendues à Richmond. A midi, des processions se formèrent en différents endroits. Une vingtaine de personnes, choisies parmi les plus puis-
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS
sauts orateurs du Cougrès et du cabiuet, et les plus éloquents ministres de la religion, s'ins*allèrent dans les salles des représentants, dans les églises, dans les théâtres, et déployèrent toutes les ressources de la parole en faveur de ce grand et dernier appel au peuple et aux armées du Sud. Deux des commissaires, MM. Hunter et Campbell, disaient partie des orateurs du jour. On avait pressé M. Stepliens de prendre la parole, mais l'instinct du démagogue l'avait averti du danger d'une telle manifestation. La situation était douteuse ; il pouvait dire trop ou trop peu ; il prétexta une indisposition et s'esquiva en Géorgie. Ce fut une solennité extraordinaire à Richmond. La foule se pressait en confusion autour des orateurs et remplissait les rues. L'air retentissait des paroles de l'orateur et des cris de l'auditeur. Le sang du peuple semblait de nouveau s'entlammer. Hélas ! ce n'était que la dernière lueur d'une flamme expirante. Il n'y avait là qu'une excitation passagère et superficielle ; aucune puissance dans les acclamations. L'inspiration s'éteignit en même temps que le bruit des voix^et l'éclat des cérémonies. Le génie de la Confédération avait disparu ; l'esprit du peuple était trop abattu pour se relever et lutter avec une indomptable énergie contre une situation désespérée.
Quelques jours avant cette convocation du peuple à Richmond, et immédiatement après le retour des commissaii-es, le président Davis lui-même parla en public dans l'église africaine. Le gouverneur de la Virginie l'accompagnait. Son discours fut plein de force et d'éloquence ; mais il tomba, à plusieurs passages, dans une déplorable enflure et laissa trop percer cette forfanterie et cette vantardise qui ont toujours caractérisé ses discours pendant la guerre. Comme écrivain. I\[. Davis était circonspect, plein de prudence et surtout de dignité. Comme orateur, il ne se contenait pas, et, dans les moments passionnés, il lui arrivait souvent de pavler sans la moindre circonspection. Dans cette occasion, ses fanfaronnades allèrent jusqu'au grotesque. Il déclara que la marche que faisait alors Sherman serait sou dernier acte et le conduirait à la ruine; il prédit qu'avant le solstice d'été ce serait le Nord qui demanderait la paix au Sud ; il affirma que la situation de la Confédération répondait à tous ses vœux ; puis, d'un ton exalté où respiraient le défi et de fierté, il ajouta que ces autorités fédérales, qui avaient apporté tant de complaisance dans leur conférence avec les commissaii-es de la Confédération, se doutaient assez peu " qu'elles parlaient à leurs maîtres." De pareilles exagérations do langage blessaient le .bon sens de la Confédération, et l'on répétait souvent que le Président essayait de tromper le peuple sur la véritable condition des affaires et qu'il ne se conduisait pas avec toute la franchise désirable. En jugeant ainsi M. Davis, on commettait presque à coup sûr une injustice. Il était réellement sincère ; son langage était extravagant, sa confiance évidemment exagérée, mais il croyait
à ce qu'il disait, et il semble même que jusqu'à la fin il ne vit rien de ce qui se passait ; il s'aveuglait lui-même. Ne le vit-on pas, jusqu'aux derniers moments, lancer des décrets, se couvrant des oripeaux d'une autorité qui n'exi."tait plus, et ne s'apercevant jamais que son grand rôle avait cessé? Ce qui le soutenait, c'était un entêtement puissant et un tempérament sanguin ; il était tombé qu'il avait encore ce bandeau sur les yeux,