‹ La cause perdueChapitre 76 sur 85 · BATAILLE DE HARE'S HILL · texte numérisé non relu

BATAILLE DE HARE'S HILL

A la fin de mars 1865, le général Lee fit sa dernière démonstration offensive. Le résultat fut un échec et une révélation douloureuse du triste étaf de son armée. Il voulait faire une tentative contre les lignes de Grant au sud de l'Appomatox ; l'attaque devait être dirigée par le général Gordon en personne contre les travaux de l'ennemi, à Plare's Hill. Il y avait de l'audace dans ce projet ; il pouvait avoir de graves conséquences. Un succès pouvait en amener un autre. Si les troupes prenaient une fois possession d'une partie des lignes de l'ennemi, dans Tentraînement du succès, elles pouvaient enlever aussi les ouvrages voisins ; Lee aurait peut-être la chance de s'emparer de la route militaire de Grant, de couper entièrement la droite de l'ennemi de sa base d'opérations à City Point et de l'armée qui était au nord du James.

Voici quelle était la disposition générale des forces de Lee. Longstreet commandait la gauche, à cheval sur le James, et sa division de droite s'étendait à quelques milles de Petersburg. Gordon venait ensuite avec ses trois divisions, réduites, par la fatigue des marches et les sanglantes batailles de la vallée de la Shenandoah, aux proportions de véritables brigades. Placé juste en front de Petersburg, sa ligne allait de l'Appomattox à un petit ruisseau qui coulait à droite de la ville. C'était le long de cette ligne, et presque dans toute son étendue, que la lutte pendant des mois avait été continuelle, et en plusieurs endroits l'ennemi n'était éloigné que de quelques pas. Le général A. P. Hill, avec ses trois divisions, tenait la droite, qui s'étendait jusqu'au Hatcher's Run, tandis que la cavalerie gardait les deux flancs.

L'assaut fut fait, le 25 mars, à deux milles au sud de l'Appomattox, et à la gauche du Cratère. Massant deux divisions, Gordon, au lever du jour, se jeta sur les travaux de l'ennemi. Celui-ci, surpris, fut chassé de ses ouvrages par les tirailleurs de la division Grimes, composant l'avantgarde. Sur une longueur d'un quart de mille, les Confédérés s'étaient rendus maîtres des parapets sans perdre beaucoup de monde, tandis que la perte des Fédéraux s'élevait à plusieurs centaines de prisonniers ; le fort Steadmaii était pris. Si on avait su tirer parti de cet avantage, on ne peut dii-e quel eût été le résultat, mais nos soldats ne purent se résoudre à abandonner les parapets qu'ils avaient

pris, pour marcher en avant et s'emparer de la crête placée en arrière delà ligne qu'ils occupaient ; ils restèrent en dc'-sordre dans les travaux et laissèrent l'ennenii revenir de sa surprise. ]>ient6t l'artillerie des forts, à droite et à gauclio, roininença sur eux un feu teiTible, et quand l'ennemi envoya contre eux des troupes fraîches, ils ne purent résister ;î l'attaque ; le fort fut repris et les Confédérés rentrèrent dans leurs anciens ouvraûes. Près de deux mille hommes restèrent dans les travaux dont ils s'étaient emparés, se rendirent à l'eiuiemi qui s'avançait, et leur perte dépassa de ]»eaucoup celle des Fédéraux. Cette affaire fit voir à tous que la période des mouvements offensifs était passée pour les ( *onf(''déres. L'expérience avait abouti à inie perte difficile h réparer [»ar le général Lee, et un désastre de plus pouvait être tout :i, fait irréparable.

DERNIÈRES BATAILLES AU'rOUR DE PETERSI5URG.

Le général Grant s'était, dès le commencement, décidé à attendre la jonction des ti'oupes de Sherman pour commencer les dernières opérations contre Richmond et pour rendre le succès infaillilile. Mais il ciaignait que si Sherman traversait le Roanoke, Johnston ne prit l'alarme et ne vint rejoindre les lignes de Lee. Le circonspect comman- dant fédéral évitait avec soin de ne rien risquer toutes les fois qu'il y avait une presqu'égalité de forces. Il se décida donc à précipiter son mouvement sur Richmond et à se mesui-er sans plus de délai avec la petite armée de Lee. Le terrain des opérations dans la Confédération était alors bien rétréci ; il se renfermait dans des bornes très étroites. De fait, ses destinées devaient se jouer, d'un côté entre le Roanoke et la rivière James, — de l'autre, entre l'Océan Atlantique et les monts Alleghanys. Dans cet espace ainsi circonscrit, Richmond était le seul point important, et l'armée de Lee le principal obstacle à vaincre.

Un mouvement de cavalerie, préliminaire ordinaire de toute grande action des Fédéraux, fut commandé par Grant avant le temps assigné pour la grande attaque contre Richmond. Le l)ut en était de couper tonte communication des Confédérés avec la s'ilie au nord de la rivièi'e James. Le 27 février, Sheridan s'ébranla dans la Shenandoah à la tête de deux divisions de ca,valerie, et un effectif d'environ dix mille cavaliers. Le 1er mars, il s'assura du pont de la Shenandoali, entra le lendemain dans ,Staunton, de là poussa vers Waynesboro on Early, avec moins de douze cents hommes, lui disputa le passage du Bine Ridge. Cette force, reste de l'aryiée de la Vallée, était postée sur le bord d'un ruisseau, sans moyen de retraite; Sheridan, avec sa brillante cavalerie, la repoussa aisément et fit plus de neuf cents prisormiers. Early, avec deux officiers d'état-major, s'échappa a tra\er.s les bois. Le lendemain, (Jharlotteville était rendue. Sheridan s'arrêta là pour attendre son train, et s'occupa de détruire tous les chemins conduisant

vers Lynchburg et Richmond. Ses instructions étaient de gagner Lynchburg par la rive sud du James. De ce point, il devait détruire toutes les principales communications de Lee, les chemins de fer de Lynchburg et le canal de la rivière James; après quoi il pousserait vers le Sud, h travers la Virginie, à l'ouest de Danville, et rejoindrait Sherman. Mais, en s'avançant vers la rivière James, entre Richmond et Lynchburg, il se ti'ouva tout à coup devant \u\ couvant gonflé et infranchissable. TI rebroussa chemin, tourna l'aile gauche d(; l'armée de Lee, traversa la rivière Pamunkey à White House, et rejoignit Grant, le •2-') mnrs, dans les lignes de Petersburg. Il n'avait pas accompli la, tûclie qu'on avait exigé de lui ; mais il avait traversé ti'cize comtés et causé d'énormes dommages. Sur le canal, les dégâts étaient presque irréparables. Chaque maison avait été détruite jusqu'à Dugaldsville, à vingt milles de Lynchburg, et, quant aux chemins de fer rayonnant de Charlottesville à Waynesboro, Amherst Coiirt-house, Louisa Courthouse et s'étendant depuis South Anna jusqu'à la station de Chesterfield et à la i-ivière Chickaliominy, tous les ponts, tous les travaux, tous ?es rails avaient été détruits.

La cavalerie de Sheridan, détournée de sa route vers la f Caroline du Nord, fut d'un grand et utile secours à Grant dans la, lutte dernière. Tout indiquait que le choc allait avoir lieu. Il y avait eu des jours de pénible attente le longdès lignes confédérées. Dans le voisinage de Pétersbxu'g le bruit sourd du canon se faisait entendre connue celui d'un orage lointain. Le conflit devait commencer sur l'extrême gauche ; les décharges prolongées de la mousqueterie et les détonations de l'artillerie, ne laissaient aucun doute sur l'approche d'une grande bataille ; mais après quelques volées, le bruit cessait et le calme revenait. Des indices d'une activité croissante dans les lignes ennemies annonçaient clairement les préparatifs d'une attaque ou d'un mouvement de ce genre ; mais il était impossible do dire où et comment le coup frapperait. Suivant les expressions d'un de leurs officiei's, "chaque nuit les Confédérés étendaient leurs couvertures et dénouaient leurs cordons de souliers dans la plus grande incertitude."

On peut décrii'e ainsi le mouvement de Grant : attaque sur la droite de Lee à l'aide d'une colonne tournante qui devaitenglobertoute son armée, mouvement aidé d'une puissante opération de cavalerie. Le jour de l'arrivée de Sheridan dans les lignes de Grant, trois divisions du corps appelé Armée du James, au nord de la rivière, furent tirées de devant le front de Longstreet, sans attirer son attention, et furent postées près de lïatcher's Run. Les Deuxième et Cinquième corps qui avaient tenu cette partie des lignes retranchées de l'ennemi se détachèrent et manœuvrèrent vers la gauche. La ca.valerie de Sheridan (vingt-cinq mille hommes en tout) coopérait avec eux. On les dirigea tous ensemble vers la droite des retranchements de Lee, dont

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS

;si

elles menaçaient les communications par 1e cliemin de fer 1 son année, n'était plus pour lui d'aucun usage. Ce fut la du Sud. Le nlOu^•ement commença le 29 mars. j seule occasion où le commandant confédéré témoigna de la

Assurer la défense de sa droite contre la puissante co- mauvaise luuneur sur le champ de bataille. Il dit que la lonne que Grant jetait sur lui, devenait d'une nécessité im- première fois que les troupes iraient au combat, il se metmédiate pour Lee. Il était pour lui d'une importance vitale \ trait à leur tête; et, se retom-nant vers un de ses brigadiered'assurer les lignes d'où lui venait la nourriture de chaque 'généraux, il lui ordonna avec hauteur et sévérité de rajour ; mais il lui fallait en même temps maintenir la longue j masser et de mettre sous bonne garde /o/fs les rôdeurs épars ligne de retranchements qui couvrait Richmond et Peters- dans la campagne, — s'en prenant clairement à la conduite burg. Il ne lui restait que la ressource désespérée de dé- !"es officiers.

garnir sa droite menacée et de disputer la possession du; Mais quand même la honteuse débandade des Five Forks chemin de fer du coté du Sud. Dans la nuit du :.'0, le gé- n'eut pas eu lieu, la situation de Lee n'eut guère été difïénéral Lee, ayant compris la manunnre de Grant, dépêcha | '^^n^^^- ^^'^ s^'^< ^^^^ Petersburg et de Richmonl était déc'dé. les divisions de Pickett et de liushrod Johnson, les brigades | ^n massant ses troupes sur sa droite, Lee avait réduit les de Wise et de Ramson, le bataillon d'infanterie de Hugerjfoi'ces qui défendaient Petersburg à deux divisions incomet la division de Fitzhugh Lee, en tout dix-sept mille | P^^''^^'^ celles de G .rdon et de Hill; et disposées sur une hommes, à la rencontre de la coloime tournante de ]'en-^*^nS^'"^'"'" '^e neuf milles de travaux, elles n'offraient aucune j^çi^^j résistance. Avant que Longstreet, qui commandait de l'ati-

La droite de la ligue retranchée des Confédérés traver- i ^'■^' ^-êté de la rivière, fut averti de ce qui se passait, sait le Hatcher's Rmi, au chemin planchéïe de I5ovdton, 1^^»"^"^ ''^''"'^ découvert la f.iblesse des lignes confédérées eu s'ftendant à quelque distance le long du chen'iin .le'àevnut Fetershnvg, et avait pris la facile détermination de White Oak. A quatre milles au delà de cette liuue, .^e ^^'^ "'"^''^'P''^'-

trouvait un pont ou plusieurs chen.ius venant du nord et! ^'' "^"^ '^'' '^^^ '^^'^■'^' ^^'"'^"^ '^^^^''' ''^ ^''^^"^'''^ ^«« ^'^^'^ du s.ul se croisaient sur le chemin de White Oak, en fonuantpo"'^*^ ^^ î'^*"^"'^^ à l'attaque générale par un bombarde-

1, 1 v 1 r^- T" 1 /T^- 1^ 1 \ r^^'J- V ' nient le long de ses lignes devant Petersburg. Chaque nièce

ce que Ion appelait les Cmq I ourdies (I ive I' nrks). C était I , . ^ , . ^ [ ^^-^•^

....,, ■ !■: 11 11 X .f i d'artillerie dans les f>rts et les batteries, chaque mortier

une position isolée, mais d une grande valeur ; elle tenar i ,. . . ' ^

. ... 1 1 , 1 J. . 1 "" . • T , il» ..tonna à la fois, remplissant l'air d'un etfrovable fracas,

pour ainsi dire la cie de toute la région que Lee s elîorcait . * '

. T • 1 vr> .1 ^1 .V -11- ébranlant les maisons et répandant la teri-eur dans les mes

de couvrir. Le soir du 29, Mierida.i occupa Dunviddiei , i-, , ,.

,-. ^ , , . .,, T 1 1- 5 ■ - 1 T i étroites de Petersburg; on eut dit " que des esprits enne-

Court-house, a SIX milles sud-ouest de 1 endroit ou les deux j . i- • , ^ i • >,

nus Sf^ livi'Mif»nt, pnrrp Piiv fl;vns if^s n.ii-s; nu pfti"n\7-!ililo r./-ini

corps d'infanterie coopérant ensemble se tenaient sous les i armes, et à environ huit milles au sud de Five Forks.

bat." Au point du ji>ur, Grant prépara l'attaque, qui fut

. faite en double colonne sur les différents ])ointR de la lione

Une torte pluie empêcha le lendemain les opérations ul- 1 ^, i , , ^

^ ^ . ^ I contederee.

térieures; mais le :U, Sheridan se porta vers les Five Forks, I t- l x- i. i. i -ta .. -,

. . . . 1 L'assaut lut ouvert de[)Uis lA})pomattox jusquau llat-

où il rencontra les deux divisions de Pickett et de Johnson, i i . i^, n -c i. ^ ^^ i ri i !> . ,- ■

clier s Xiun. Le lut sur les lignes de Gordon que turent laits

Dans l'après-midi du même jour, les forces confédérées qui s'étaient dirigées près de la route de AVhite Oak firent une charge hardie sur toute la ligne de la ca^ alerie ennemie et

les ]dus grands efforts, et là l'ennemi réussit à prendre une portion des travaux qui avoisinaient l'Appoinattox. Aîais il ne pouvait tirer parti des iivantages qu'il venait de remporla rejetèrent ù moins de deux milles de Dinwiddie Court- \^^^^ ^^^ 1^, Conledérés avaient par derrière une second^

^'^"^^' ligne de travaux, et la position prise par l'ennemi était ex-

Dès le matin du 1er avril, Sheridan, renforcé du Cin- j^^^sée à un feu croisé de droite et de gauche partant de cette quième Corps, commandé par Warren, s'avança de nouveau j seconde ligne. Tandis que la lutte était engagée à la gauche dans la direction des Five Forks, s'étant assuré que dans j^j^ '^Cratère," l'ennemi marchant en colonnes serrées^contre !a nuit les Confédérés en avaient enlevé toutes les forces, ii^ gauche de Hill, en foce de la position le plus faible de la et n'y avaient conservé qu'une ligne apparente pour en I ijgne confédérée. En effet, la veille, la Ijrigade de Mac masquer le front. Dans l'après-midi, Pickett et Johnson se loowan en avait été détachée: on n'y avait laissé que les

trouvèrent eux-mêmes resserrés dans leurs travaux des Five Forks par le Cinquième Corps, qvd s'était dirigé vers la

artilleurs dans les tranchées et le pi<|uet qui en gîirdait le front. Les éclaireurs confédérés fui'cnt facilement déloo'és;

route de White Oak. I^es tnmpes confédérées, se croyant ; les batteiies furent enlevées eu un moment, et de puissants prises dans une trappe et se voyant entourées de front, de hounahs qui se firent entendre sur toute l'étendue de la f]anc et par derrière, jetèrent leurs armes en masse. Cinq I ligne annoncèrent que l'ennciui avait remporté un iiupormiile se rendirent prisonniers. Les restes des divisions Pic- 'tant avantage.

kett et Johnson prirent la fuite en désordre vers l'ouest et i Immédiatement en arrière, à une distance île deux ou échappèrent à tout contrôle supérieîir, Lee vit que sa! trois cents yardes, sur plusieurs points de la ligne confédéclruite, qu'il avait regardée con:in:ic le corps de résistance de rée, des forts avaient été élevés en prévision de ce qui ve-

liait pvéciséuîcntd'aniver. Derrière la ligne des travaux pris par l'ennenn se trouvaient les batteries Alexander et Gregg. Ces deux ouvrages étaient alors les deux seuls obstacles qui s'opposassent à ce que rennemi coupât en deux les lignes confédérées. S'étant remis eu ordre, il marcha sur ces forts, sur le fort Alexander d'abord, qu'il enleva d'emblée, malgré les efforts des canonniers, qui restèrent jusqu'au bout à leurs pièces et tirèrent leur dernier coup quand les Fédéraux ■étaient déjà sur les reuîparts.

Dans le fort Gregg il n'y avait ({u'une garnison faible et mêlée. Le capitaine Chew, de la 4e batterie d'ai-tillerie du Maryland, commandait cet ouvrage. A la batterie de deux canons rayés de trois pouces et de trente hommes on avait ajouté un corps d'hommes bien connus de l'armée, et portant le nom de " Walker's Mules ; " il se composait de concTucteurs à qui on avait donné des mousquets. C'étaient des Virginiens et des Louisianais appartenant à la brigade d'artillerie de Walker. Ils comptaient en tout cent hommes. Le reste de la garnison se composait d'environ cent vingt hommes de la brigade mississipienne de Harris et de quelques soldats de la Caroline du Nord. Ces Mi-^sissipiens et ces Caroliniens avaient été chac-.oés des le comrceacement de la ligne de piquets et s'étaient réfugiés dans le fort Gregg.

Passant par-dessus le f)rt Alexander, l'onnemi se jeta avec de grands ciis su.r le fort Gregg, marchant fièiement en ligne de bataille et avec la coniiance que donne la supériorité évidente du nombre. 11 était arrivé à moins de cinquante yardes du fort, que pas mi signe de résistance n'avait encore été fait. Une tiiste pensée traversa les rangs de leurs camarades confédérés qui regardaient de loin ce spectacle :

ils allaient se rendre Mais, au lieu d'un drapeau blanc,

on aperçut un énorme nuage de blanche fumée. L'artillerie et l'inflmterie avaient à la fois ouvert le feu sur les assaillants, qui, effrayés et ébranlés par ces volées meurtrières, finirent par lâcher pied et s'enfuir en masse. Un cri irallégresse s'éleva sur toute la ligne confédérée. L'héroïque poignée d'hommes qui tenait le fort y répondit triomjjhalement. Mais des renforts arrivèrent des lignes ennemies, et il n'y en avait aucun à envoyer du côté des Confédérés. Chaque soldat était nécessaire à son poste, et il n'y avait aucune réserve. L'ennemi revint bientôt à la charge en ordre ^de bataille, et le fort fut aussitôt vigoureusement attaqué ; il semblait que des deux côtés les combattants cessassent le feu pour assister silencieusement et avec anxiété à cette lutte. A mesure que la fumée s'élève, on voit que les Fédéraus ont atteint le fossé. A distance, on peut distinguer les lignes d'uniformes bleus envahissant les travaux. Les preaiiiers qui arrivent au haut des parapets sont renversés sur leurs camarades d'en bas. Une fois, deux fois, trois fois ils remontent à l'assaut et sont repousses. Les canons -continuent à tirer dans les embrasures. Bientôt le bruit de l'artillerie cesse ; les Fédéraux escaladent les travaux et ■ouvrent sur ses défenseurs un feu meurtrier. Beaucoup de

soldats de la garnison ne voulant pas se rendre, se battent à la bayonnette et se servent de leur canon de fusil comme d'un bâton.

Mais une telle résistance ne pouvait être que de courte durée. Bientôt les hourrahs de l'ennemi apprirent que lo tort était pris et l'armée confédérée coupée en deux. Toutefois, la défaite avait été illustrée par une héroïqu.e résistance. De deux cent cinquante hommes qui défendaient le f )rt, il n'en restait que trente. Dans la plorieuse histoira de l'armée de la Virginie septentrionale, le fort Gregg s'est acquis une place à part et couronne dignement la longue série de hauts faits qui l'illustrent à jamais.

A peine le fort était pris que la canonnade et la fusillade recommencèrent. En un moment, de nombreux corps de cavalerie, sortant des premières lignes de l'ennemi, enveloppèrent les travaux enlevés et pi'irent au galop la route de l'Appomattox, qui était à une distance de quatre à cinq milles. Leur passage était marqué par d'épaisses colonnes de fumée noire qui s'élevaient des fermes que sur leur route ils avaient mises en feu. L'infanterie qui s'était emparée du fjrt forma une ligne faisant face au flanc droit de l'armée confédérée: elle semblait vouloir maicher sur Petersbura-

De nouvelles dispositions furent prises sur les lignes confédérées. La défense prolongée faite par le fort Gregg permettait à Lee de placer ce qui lui restait de forces de façon à couviir autant que possible Petersburg. Longstreet, accompagné de la petite brigade de Benning, de la divisi^ni de Field, était venu du nord de la rivière James assez à temps pour arrêter les progrès ennemis et pour donner à de fraîches troupes le temps d'arriver sur ses derrières et de former une nouvelle ligne de défense devant Petersburg. Pendant ce temps, la division Heth, du corps A. P. Hili, avait regagné un peu de terrain et rétabli les lignes; mais l'exécution de ce mouvement coûta la vie au général Hill. Ce général avait pris part à la fameuse bataille de Manassas, comme colonel du 13e régiment de Virginie, de l'armée de Johnston; il avait, en traversant tous les grades intermédiaires, atteint rapidement celui de lieutenant général, et il avait constamment et glorieusement pris part pendant quatre ans à la défense de la capitale confédérée. Voulant se rendre compte de près de l'état d'une partie de la ligne ennemie, il s'était porté en avant, accompagné d'une seule ordonnance, et était tombé tout à coup au milieu d'une escouade de six soldats fédéraux cachés dans un ravin. Le général Hill portait les simples étoiles de colonel sur un grossier habit bourgeois. Il connut sur les six hommes et leur ordonna de se rendre, ce qu'ils firent : mais il néwli^'ea de les désarmer. Bientôt reprenant courage, sûrs qu'ils étaient qu'il n'y avait aucunes troupes dans les environs, les six prisonniers tirèrent traîtreusement sur lui et le frappèrent au cœur.

La ligne que venait de former Lee autour de Petersburg n'avait pas été faite en vue de renouveler la bataille. Il n'y avait là aucune èspéiance de succès. 11 s'agissait simple-

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS

ni.:!nfc de gagner du temps pour préparer l'exécution d'un nouveau plan. Un peu après la chute du Fort Greg^-, de sinistres colonnes de fumée s'élevaient des innombrables dépôts et magasins de Petevsburg. Il était onze heures du matin .juand le général Lee envoya en toute hâte un téîé- <>-ramme au département de la guerre, avertissant les autorités de Richmond d'avoir à faire leurs préparatifs pour évacuer la capitale à huit heures du soir, à moins que dans l'intervalle de nouvelles dépêches ne vinssent contredire ce dernier ordre.

EVACUATION DE RICHMOND.

Le Président Davis était assis à son banc dans l'église St. Paul, quand on lui remit du dé])artement de la guerre la petite bande de papier qui contenait la nouvelle de l'événement le plus important de la guerre.

Il est remarquable que le peuple de Kich:nond était resté jusque là dans la plus profonde ignorance du combat (}ui durait depuis trois jours sur les lignes de Lee. Aucune rumeur n'en avait transpiré dans l'air; })as un journal n'avait donné avis de ce qui se passait. Bien au contraire, depuis plusieurs jours, il y avait dans la capitale confédérée un visible retour à la coniîance. De vagues rumeurs annonçaient que Johnston s'était rapproché des lignes de Lee, et l'on pensait généralement que leurs armées combinées allaient reprendre l'offensive contre l'ennemi. La veille même du jour où Grant commença son grand mouvement, une "•rande exaltation régnait dans Richmond. Le train du matin avait rapporté de Petersburg la nouvelle étonnante que Lee avait fait une attaque de nuit, et emporté toutes les L'o-nes ennemies. L'éditeur de V Examiner de Richmond, John M. Daniel, était mort le jour même, sous l'impression malheureusement fausse de cette victoire; et John Mitchell, qui écrivait sa nécrologie dans les journaux du matin, exprima le regret que ce grand Virginien eut expiré le jour où une victoire décisive allait changer les destins de la Confédération. Ceci montre à quel point, pendant cette brillante matinée du 2 avril, le peuple de Richmond était peu préparé à une telle nouvelle. Elle tomba soudainement au milieu de lui comme la foudre pendant un ciel sans nuage. Ce fut comme un glas funèbre qui vint frapper les oreilles.

Toute nouvelle d'une grande infortune traverse rapidement une ville, sans le secours d'aucun bulletin imprimé. Mais celle de l'évacuation de Richmond rencontra beaucoup d'oreilles incrédules. On pouvait voir les long/ies rues de la ville parfaitement paisibles, et ne manifestant aucun signe de guerre. A travers le James, le paysage resplendissait des éblouissants rayons du soleil. Chaque chose qui frappait la vue parlait de paix et l'imagination ne pouvait prévoir l'horrible scène qui allait suivre. Il n'y avait que peu de monde dans les rues ; aucune voiture ne ne troublait le repos du dinranche. Le son des cloches se balançait

dans l'air, animant un ciel serein et fêtant un beau jour. Etait-il l'ossible d'imaginer que dans les vingt-quatre heures qui allait suivre, la guerre avec son cortège d'hor- ! reurs, allait bouleverser cette scène et que cette ville paisible, qui avait joui pendant quatre ans d'une complète sécurité, était sur le point de succomber; qu'elle allait elevenir la Droie d'un immense incendie, et que toutes les espérances de la Confédération allaient être consumées en un jour comme le chiffon de papier que l'on jette négli- "■emment au feu ?

A mesure que le jour avançait, le bruit et le tumulte annonçaient les progrès de l'évacuation et convainquaient les jilus incrédules de la triste réalité du désastre. Le désordre croissait d'heure en heure. Los lues étaient remplies de fugitifs courant vers les dépôts de chemins dj fer. Des femmes, pâles de terreur, des enfants, pieds nus, se débattaient dans la foule. Des juren^ents, d'horribles blasphèmes retentissaient dans les airs. Des wagons lourdement chai-gés de boites et de caisses, sortaient des différents ministères et se dirigeaient en toute hiUe vers le dépôt de Danville. Dans l'après midi, nn train spécial enleva de Richmond le président Davis et ])lusieurs membres de son cabinet. La confusion régnait dans tous les ministères. Aucun ordre nulle part. Aucune réponse aux questions ; les officiers qui devraient être à la tète de tout, étaient devenus invisibles ; chacun ne songeait ]dus qu'à soi-même. En dehors de la masse agitée des fugitifs, on voyait rassemblés, ça et là, des groupes au visage sinistre, pressés autour des dépôts des commissariats ; ils avaient déjà flairé leur proie. C'était ce brutal et criminel élément que renferment toutes les populations, et qui s'insurge contre la société dans les momentsde grandes infortunes publiques.

La seule réunion, la seule délibération du Conseil qui marqua la chCite de Richmond eut lieu dans une chambre obscure, dans une cour du Capitole, au premier étage. Dans cette salle sombre, le conseil municipal de Richmond s'assembla pour envisager sur la situation, pour prendre des mesures afin d'assurer le plus d'ordre possible au milieu des scènes qui allaient suivre. C'était là, semblait-ii, tout ce qu'il restait de délibération, de direction possible dans la capitale confédérée. Le Capitole offrait alors avec son passé un triste contraste.

Le silence régnait maintenant dans cette édifice qui avait autrefois si souvent retenti des bruits de l'éloquence, et que les affaires publiques avaient constamment rempli de législateurs, d'employés et d'un curieux public. Maintenant l'édifice était presque entièrement désert. Il falloit gravir tristement un escalier étroit pour pénétrer dans cette chambre retirée où une demi-douzaine de conseillers de ville délibéraient tristement entourés de trois ou quatre curieux. A la tête du Conseil se trouvait un épicier fort illettré, du nom de Saunders, en train de lâcher sa dernière bouffée de patriotisme confédéré. Vingt-quatre heures après, le même patriote écrivait humblement à un officier fédéral : Votre

très respectueux, votre très obéissant serviteur. Tantôt d'un nards de l'année traversaient de temps en temps la ville, et côté, tantôt de l'autre, sous l'impression des dernières non- i parvenaient aisément à se pourvoir de bonne quantité de velles qui lui arrivaient du département de la guerre, on .liqueurs. La contusion devint inexprimable; les trottoirs vovait le maire Mayo. surexcité, mais plein de bravoure, dé- 'étaient encombrés de verres brisés ; les magasins enfoncés plovant cette vigueur qui caractérise le gentilhomme virgi-; et iiillés de fond en comble; les hurlements des hommes nien ferme dans son attitude, veillant fidèlement jusqu'à ivies, les clameurs des pillards en délire, les cris de détresse, la dernière heure sur la ville que ses ancêtres avaient con- j remplissaient l'air et mettaient le comble à cette nuit d'hortribué à fonder, et déployant, même dans les incidents les : veur.

plus étrauîïes, un courage que personne n'eut jamais l'idée! Mais un autre objet d'épouvante devait encore s'ajouter à de mettre en doute. Quand le Maire eut anron:é quil n'y ces scènes terribles et effrayer la ville. A l'arrière-garde avait plus d'ei=poir de recevoir aucune dépêche (le Lee, con-, confédérée, postée au nord du James, sous les ordres de tredisant celle du matin, et que révacuatiun de Kichmond ; Ewell, avait été dévolu le devoir de faire sauter les bâtiétait une nécessité contre laquelle il n'y avait plus à se dé- |ments blindés et de détruire les ponts qui traversaient la fendre, on proposa de maintenir l'ordre dans la viîle, au j rivière. Le lù'cliwond, ]e Virginia et un bélier blindé saumoycn de deux régiments de milice, de fliire couler jnsqu'à j tèrent. Les petits embarcadères furent mis en feu, et les la dernière goutte toutes les liqueurs qui se trouvaient dans! trois ponts furent livrés aux flammes aussitôt que les derles magasins, et d'établir un forte patrouille de nuit. Mais lainières troupes eurent traversé. L'œuvre de destruction aumilice"" glissa à travers les doigts " des ofïiciers. Il fut bien- ' rait pu s'arrêter là ; mais le général Ewoll, obéissant à- la tôt impossible de former des patrouilles et en peu de temps lettre de ses instructions, avait donné ordre d'incendier les toute la ville fut plongée dans une effroyable confusion ,,'t q'ii^îre principaux nuigasins de tabac de la vilie. Un d'eux, livrée à des horreurs que la plume ne peut raconter. i le magasin J^hockuc. situé dans le centre de la ville, côte à

Mais les horreurs de cette nuit devaient être cachées : côte avec 'es quatre moulins de G-allego, se trouvait dans avec soin aux yeux de renncmi. Les fjrces fédérales au nord; "ne positi(n telle que l'incendie pouvait dévorer tout le du James se composaient de trois divisions sous les cidres quartier commercial do Richmond. En vain le maire Mayo de Weitzel, tandis que Ewell c .uvrait de ce côté !■.■.•< ap- et un comité de citoyens avaient fait des remontrances conproches de cette capitale avec une force d'envin n .niatre Ki'e l'exécution de cet ordre malencontreux: les magasins mille hommes. Les Confédérés se refilerait silencieusement U\u"ent mis en feu. Les flammes gagnèrent les bâtiments devant Weitzel : leur arrière-garde traversa la ville avant voisins et enveloppèrent bientôt une vaste étendue de ter-

l'aube. Weitzel avait reçu ordre de marcher en avant aussitôt qu'il se sentirait caiiable de jienétrer dans Richmond. Pendant toute la journée cù Grant fut engagé devant Pe-

rain. En peu de temps on ne put plus être maître du feu, et ce désolant et inutile incendie rappela aux malheureux liabitants de Richmond les imprudences et les néo-liirences

fersburo-, toutes les lignes au nord du James restèrent dans ^^e l'administration qui était en fuite.

l'inaction. Weitzel avait ordre de faire la }»lus bruyante; Le jour se leva sur une scène qu'aucun témoin n'oubliera

démonstration possible. Tl ne tira pas mi coup de fusil j jamais. Etrange tableau, impossible à reproduire: les

pendant toute la journée ; mais, quand la nuit vint.il fit ! nuages de fumée, les lueurs de l'incendie se mêlaient aux

jouer des airs nationaux à tousses corps de musique. Les i rayons du soleil levant. L'immense magasin sur le Bassin

Confédérés y répondirent à l'envi, et pendant i)4u>ieurs : était la proie des flammes. Le feu avait gagné des carrés

heures l'air retentit d'accords mélodieux. Vers minuit, un | entiers de maisons, et, à mesure que le soleil s'élevait sur

silence complet se fit sur toutes les lignes. Il régnait un si- j l'horizon, il frangeait glorieusement d'or les sinistres nuages

lence de mort, — ^^''^^^^le trompeur des effroyables scènes de fumée. Une foule curieuse suivait des yeux les progrès

qui allaient désoler la cité condamnée. Jusqu'au matin, de l'incendie. Ses mugissements retentissaient dans les

rien dans l'air n'annonçait que l'heure de Weitzel était ar- ; oreilles ; il bondissait de rue en rue; les i»illards étaient

rivée et que Richmond était à sa merci. . 'actifs à la besogne, et au milieu des lueurs de TinciMidie on

Il y eut peu de sommeil })arnîi le peuple de Riclimond i voyait comme des figures de dénions qui lui disputaient la

dans la nuit qui précéda sa grande infortune. Ce fut une proie.

nuit sans jiareille : il n'y avait partout que confusion, pil- 11 n'y avait guère plus d'une heure que le soleil était aulage. cris de toutes soi'tes ; le désordre était à son comble, dessus de l'horizon, quand un cri se ht soudainement en- Au milieu de l'obscurité, on [)0uvait voir des masses noires tendre et ])arcourut rapidement toute la longueur de la rue de peuple se pressant autour de tout objet capable de l'é- Main : "Les Yankees! Les i'ankees ! "' Le haut de la mouvoir, assiégeant les magasins des commissariats, jetant : rue était alors e.iconibré d'un ramassis de })ilhu-ds : — c'é- Ics liqueurs, rêvant peut-être le pillage, obéissant aveuglé- taient des hommes conduisant des cliarettes ou roulant des ment et au hasard à tous les mouvements que leur inspirait barils, ou {haut .'■ous le poids de lourds fardeaux, auxquels la passion du moment ; dans les ruisseaux collaient de venaient se nij'er d'^s femaies et des enfants por!a:it leur fraîches bii-scns, ;emj)lis5ant l'air de leur parfum. Des traî- butin dans des sacs, dans des paniers, dans des cuves, dans

HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES

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(les seaux, daus des casseroles. Au cri de : '" les Yankees ! " toute cette foule bigarrée se mit à fuir en désordre, liurlant, LlasphémaDt, se jetant les uns sur les autres, tremblant devant un ennemi qui n'était pas en vue, et cliei'cliant à échapper à des dangers imaginaires. Bientôt, loin derrière la foule, suivant la masse confuse des pilhirds, mais ne ])reRsant nullement le pas, ne se mêlant pas avec les masses, on vit un léger corps de cavalerie fédéral s'avancer d'un pas ferme. C'étaient quarante cavaliers du Massacliusetts envoyés par Weitzel pour s'assurer de la situation. Us avaient pénétré sans obstacle dans Kicirmond. Au coin de la Neuvième rue, ils prirent au trot la place publique ; peu d'instants après, leurs guidons étaient plantés sur le Gapitole et offraient un étrange spectacle à cette pvemière licure djT matin.

Quelques heures plus tard, les troupes de Weitzel remplissaient les rues de la ville. Une dame qui assista à la grande entrée des Fédéraux fait ainsi le tableau de cette scène : Se déployant depuis l'P^xchange Hôtel jusqu'au talus de Church lîill, au pied de la colline, les Fédéraux étaient rangés eu bataille, présentant une longue ligne bleue non interrompue, qu'éniaillaieut leurs ôtiucelantcs baïonnettes. Les corps de musique jouaient ; la fierté brillait dans toutes les attitudes ; les épées se dressaient dans l'air ; tout dénotait une armée victorieuse. Au moment où la colonne tourna l'Exchange Hôtel, de nondjrcux liourralis partirent de chaque régiment : quol([ues cris de nègres y répondirent, et ce fat tout. A travers une foule de spectateurs attristés, au milieu des horreurs d'un vaste incendie, accrues encore par l'explosion d-DS bombes abandonnées par l'armée en retraite, à travers une épaisse fumée, au milieu de Thorrible fracas qui remplissait alors les airs, s'avançait orgueilleusement la grande armée, aux sons éclatant de la musique, ""portant haul^ses étendards, et jetant de farouches cris de victoire. Lin régiment de nègres passa rapidement devant l'hôtel. Au détour de la rue, ils brandirent leurs sabres et firent entendre des cris sauvages. Le sang me monta au visage. J'éprouvai de rapides p;alpitations : mon cœur se soulevait en moi."

Cependant l'incendie faisait rage ; rien n'arrêtait sa fu- Tout le quartier commercial était en feu. Les boutiques, les magasins, les usines, les moulins, les dépôts, les ponts, tout, sur une vaste étendac, était la proie des flammes. A chaque instant éclataient des bombes dans cette mer de feu, et, au milieu, s'étendait l'armée ennemie, menaçante et venant saisir sa proie. Jusqu'à midi, la flamme, la fumée, les tisons enflammés, une pluie cVétincelles remplirent l'air; l'incendie s'étendant sans cesse, ne s'arrêta qu'après avoir dévorés toutes les banques, tous les magasins d'encan, toutes les compagnies d'assurance, toutes les maisons de commission, presque tous les plus brillants magasins. L'atmosphère était sufi'oquante. Les hommes, les femmes, les enfants se réfugiaient sur la place du Ca]:)itole pour y trouver un peu d'air pur. Mais on ne pouvait même l'y obtenir, et l'on

gravissait les pentes gazonnôes, aveuglés par la cendre et la fnméc, et en faisant des efforts pour respirer. Déjà on y avait empilé des meubles arrachés aux maisons en feu ; et, au milieu de ce désordre de tables et de commodes brisées, étaient confondus pêle-mêle des femmes et des enfants. C'était le seul refuge qui leur restât sous la voûte céleste.

On fit tardivement quelques essais pour arrêter l'incendie. Dans l'après nridi, les autorités militaires organisèrent des groupes de nègres en compagnies de pompiers. Mais le peu de pompes à vapeur qui pussent jouer étaient incapables d'arrêter les progrès du feu. Ce fut bien tard dans la soirée que l'incendie s'arrêta lui-mêine. Il avait consumé la plus grande partie de Richraond. Pui'tant des mag-asins Shockoe, le feu s'étendit en avant et en arrière, dévorant la l'ue Main jusqu'à moitié chemin entre la Quatorzième et la Quinzième rues, et par derrière allant jusqu'à la i-ivière, à travers Cary et toutes les rues intermédiaires. A l'ouest, dans Mïiin, le feu s'était arrêté à la Neuvième rue, se ]\tournant a-lors vers la rivière. Au nord de la rue Main, les lianiincs s'étaient arrêtées entre la Quatorzième et la Quinzième rues. De ce jioint les flammes s'étaient jetées, avec fureur vers le nord jusqu'à la Huitième rue, derrière' la rue l>ank. Le crayon d'im arpenteur n'eut pas mieux dessiné le quartier commercial de la ville.

La brise du soir avait cliangé la direction de l'incendie ; et tout le temps qu'il dura, de lourds nuages de fumée flottaient à l'hoiizon et suivaient diflerents cours suivant les directions diverses que leur imprimaient les caprices du vent. A la londjée de la nuit, une }:énible réaction suivit les terribles émotions de la journée. Un étrange silence régnait dans cette ville noircie par l'incendie et au milieu de ces scènes de destruction ; c'était le silence d'une grande désolation. Des groupes de femmes et d'enfants s'étendaient sous les abris que leur fournissaient les meubles brisés, entassés sur la place du Capitole. Des miliers de personnes sans asile dormaient à l'onjbre des ruines de Richmond ; et brisés par l'émotion, épuisés connue [)ar ''es convulsion d'une grande bataille, les hommes veillaient, pensant au lendemain. Hélas ! le travail de tant d'années était là sous leurs yeux, détruit, et tout ce qu'ils possédaient au monde avait disparu.

Pendant que tout, à Richmond, respirait l'horreur et la destruction, et que la fumée de l'incendie s'élevait vers le. ciel, des scènes d'une toute autre nature se passaient an. loin dans les villes du Nord, Ce tableau y faisait un étrange contraste avec les peintures que nous venons de contempler. Se livrant avec ardeur aux démonstrations exagérées qui sont un des traits caractéristiques de l'esprit du Nord, Washino-ton et New-York célébraient la chute de la canitaie confédérée. Les cloches étaient en branle; des cris d'ei:-thousiasme éclataient dans les rues; de vastes rassemblements se formaieui, et se livraient à de fanatiques démonstrations de joie : on criait, on dansait dans les rues ; on y

prof'iuuiit les hymnes réservées à la religion. A New-York, vingt mille personnes entonnèrent un Te JDeum en plein vent. Les drapeaux flottaient innombrables devant les maisons, et, chose qui donne une idée de cet incroyable déjtloiement de couleurs, une demi-heure après que la nouvelle de la prise de Richmond lut comme, pas un seul drapeau ne restait à vendre dans les magasins de la vaste (dté. Ces sjanbolesd(; "loyalisme" flottaient non-seulement sur les maisons, mais sur les chars, sui les omnibus, sur les voitures. Les journaux étaient couverts d'aigles anx ailes déployées et de plans de Ilichmond. Le JForld AÛniimit que l'événement du jour "justifiait plus ces réjouissances (i[u'aucune victoire rem^iortée durant la guerre.'' Le Herald, l'organe jjar excellence de l'esprit yankee, allait phis loin et déclarait que "la prise de liichurond était un des plus grands triomphes remportés par la main de l'homme depuis 'des siècles."

Tel était le langage des journaux du Nord. Eevenons aux faits. Nous y trouverons la juste ai)préciation de la victoire de Grant et de la chute de Richmond.

La prise de Kichmond n'est, après tout, que la condamnation de Grant. 11 avait mis onze mois à prendre une position qui n'avait en aucun temps été défendue par plus d'un tiers de ses propres forces, et il avait })erdu dans cette entreprise en tués et blessés plus du double de l'armée qui combattait alors contre lui. Cette appréciation peut froisser l'orgueil du Nord, mais elle est fondée sur des faits et des chiftres incontestables. C'est là l'arrêt inexorable de la loi des proportions; c'est le résultat d'une démonstration aussi

exacte que les démonstrations mathématiques. Tant que l'i'Sjjrit humain traitera de grand général celui qui accomplit ses desseins avec des armées péri nombreuses, mais admirablement disciplinées, celui qui défait de grandes armées avec de petites forces, celui qui arrive à son but plutôt par la science militaire que par la lutte brutale, celui qui fait de la guei 10 plus une affaire d'art qu'une question de supériorité })hysi(][ue, — tant que l'esprit humain pensera ainsi, ce titre sera acquis à liobert E. Lee plus qu'à tout autre guerrier qu'ait produit l'Amérique, et le commandant confédéré sera proclamé plus grand dans sa défaite que Grant dans sa victoire tant vantée.

L'adulation 'des partis n'a rien à laire dans les archives de la gloire. Le devoir de l'historien consiste à réduire les exagérations du [)iésent, sans aucun égard pour les enthoivsiastes et les criliii[ues qui hurlent autour de lui. S'il est vrai que le Nord n'a produit aucun grand général dans cette guerre; si la science militaire, l'esprit chevaleresque, l'humanité, tous ces nobles sentiments que soulève dans le cœur de riiomme l'état' de guerre, se sont développés dans une proportion incomparablement plus grande du côté des Confédérés; si le peuple du Nord n'a donné durant cette guerre que des }>reuves d'un grossier matérialisme; si l'on n'a pas rencontré chez lui ces nobles sentiments, ces nobles idées qui caractérisent les grands conflits chez les nations civilisées; s'il n'a fait que rechercher et adoi'cr l'idéal de la force physique et matérielle, la faute en est à lui, et non pas à l'écrLvain qui est chargé de le constater.

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