‹ La cause première d'après les données expérimentalesChapitre 185 sur 197 · II. — La substance et le matérialisme · texte numérisé non relu

II. — La substance et le matérialisme

Le second embranchement est celui qui admet une seule substance. Il comprend trois genres distincts ; ces genres sont fondés sur la valeur respective que les philosophes attribuent à la matière et à la force. Le premier système unitaire est celui qui fait de la matière la substance unique; c'est le matérialisme. Il ' regarde la force comme une simple propriété de la matière: par conséquent la force est subordonnée à la matière ; elle ne lui est pas essentielle ; elle pourrait être conçue comme étant enlevée à la matière sans que pour cela la matière fût supprimée. L'existence des minéraux semblait, aux yeux des anciens philosophes, démontrer l'exactitude de cette conception. Une com-

paraison servira à faire comprendre le point de vue auquel se place le matérialisme.

Il nous est impossible de voir écrit ou d'entendre prononcer le nom de Socrate sans qu'aussitôt s'éveille en nous l'idée de sagesse et de bon sens ; sagesse et bon sens sont inséparables du nom de Socrate. Et cependant nous concevons parfaitement que Socrate eût pu exister sans posséder cette admirable propriété que nous appelons sagesse et bon sens. En fait, de son propre aveu, Socrate, dans sajeunesse, fut enclin à deux passions, celle des femmes et celle du vin, lesquelles n'ont rien de commun avec la sagesse et le bon sens. Il est donc évident que dans l'individu appelé Socrate la substance est le corps matériel avec sa forme caractéristique ; la sagesse et le bon sens sont lapropriété de laforme matérielle connue sous le nom de Socrate. Cet exemple permet de saisir le sens et la portée du système unitaire qui s'appelle le matérialisme. L'idée de force s'adjoint bien à la matière, mais elle s'y adjoint en tant que propriété, de même que l'idée de sagesse s'adjoint à Socrate en tant que propriété morale. Pour le matérialisme, la force n'est pas plus la substance que pour l'anthropologie la sagesse n'est Socrate.

IIL — La substaaeé et le dynamisme.

A côté de ce système unitaire se range un autre système également unitaire, lequel se place au pôle oppo-

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sé : pour lui, la force est la substance unique; la matière n*est qu'une forme dégradée, grossière de la force, ou si Ton veut conserver rantithèse symétrique, la matière est une propriété de la force. L'auteur de ce système est im philosophe du plus vaste génie, Leibniz. Comme force en grec se dit dynamis, on a donné le nom de dynamisme à la théorie de Leibniz. La force est à Tétat de pureté absolue dans Dieu et dans les âmes isolées du corps ; elle est à l'état de grossièreté absolue dans les minéraux. La forme pure et la forme grossière de la force coexistent dans l'homme ; Tune, à savoir, l'âme, est logée dans Uautre, à savoir, le corps. Cette inclusion passagère de la force pure dans la force grossière place, dans la hiérarchie dynamiste, l'homme au-dessous de Dieu et des âmes libres. Après l'homme viennent les animaux, puis les végétaux, et en dernier lieu les minéraux, où l'état de grossièreté de la force est telle que celle-ci en semble être éteinte. La comparaison suivante fera peut-être mieux saisir la théorie leibnizienne.

Tout le monde sait que dans une atmosphère chaude la vapeur d'eau est transparente, invisible, insaisissable. Dans un air qui se refroidit un peu, la vapeur d'eau s'épaissit en nuage. Dans un air plu» froid, le nuage se condense davantage; sa grossièreté déchoit en un état plus grossier encore, qu'on appelle la pluie. Enfin, lorsque la température s'abaisse audessous de zéro, la pluie se concrète en glace : c'est l'état de grossièreté absolue. Rien ne paraît plus dissemblable que la vapeur d'eau invisible,

échappant à tous nos sens, et la glace qui affecte ces mêmes sens péniblement. Et cependant la glace et la vapeur d'eau sont essentiellement une seule et même chose sous deux états différents. L'invisible vapeur d'eau est l'image de la force pure de Leibniz; c'est Dieu et les âmes libres. Le nuage, la pluie et la glace représentent Tépaississement progressif de la force leibnizienne dans les hommes, les animaux, les plantes et dans les minéraux, avec cette nuance que chez l'homme la forme grossière de la force renferme une parcelle à l'état pur, à savoir, Tâme ; et chez les animaux, une autre parcelle moins pure que chez les hommes.

Gomme on le voit, dans le dynamisme, la force est la substance unique; ce qu'on appelle matière n'est que l'état dégradé et grossier de la force; cet état ne lui est pas du tout essentiel ; la force peut exister et, en fait, selon Leibniz, elle existe sans lui dans Dieu et dans les âmes. Le dynamisme est donc un système unitaire qui se pose en un point de vue diamétralement opposé à celui du matérialisme. Le dynamisme de Leibniz, par cela qu'il n'admet pas la matière -comme substance, devrait recevoir exclusivement le ZM)m de spiritualisme; car il est peu raisonnable d'appeler spiritualisme une théorie qui admet comme substance la matière aussi bien que Tesprit.

Le matérialisme disait : la matière est la substance; la force en est la propriété.

Le dynamisme dit : la force est la substance; la matière est un état éventuel de la force ; ou, en for-

çant un peu les termes afin de rendre symétrique lantithèse : la force est la substance ; la matière en est une propriété.

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