‹ La cause première d'après les données expérimentalesChapitre 186 sur 197 · IV. — La substance et la matière-énergie · texte numérisé non relu

IV. — La substance et la matière-énergie

A côté de ces deux systèmes unitaires se range un troisième système unitaire qui dit ceci: La matière et la force sont inséparables et identiques ; elles ne sont pas le fond permanent des phénomènes, c'est-à-dire la substance; elles sont les deux aspects sous lesquels la substance se manifeste à l'esprit humain.. Si l'esprit humain les distingue en donnant à chacun des deux un nom particulier, c'est par impuissance d'embrasser la totalité des phénomènes simultanés; la distinction entre la matière et la force est donc une distinction purement logique; elle n'implique pas du tout une distinction réelle, correspondant à des faits- réels. Aujourd'hui le mot force, pour avoir été employé abusivement, tend déplus en plus à être exclu de la science; on le remplace par le mot énergie^ lequel a le double avantage de n'avoir pas été défloré par les métaphysiciens aprioriei de traduire plus exactement les données de la thermodynamique. Il suit de là que le troisième genre unitaire peut se formuler ainsi : Il n'y a qu'une substance ; la Substance unique se manifeste à l'esprit humain sous deux aspects qui semblent distincts, mais qui, en réalité, sont simultanés, indissolubles et identiques ; ces deux aspects sont la matière et Téner-

gie. Une comparaison aidera peut-être h faire mieux saisir celte théorie. Prenons un homme quelconque, Pierre ou Paul.

En tant que nous considérons le père et la mère de Paul, nous appelons celui-ci : le fils.

En tant que nous considérons la femme que Paul a prise en mariage, nous appelons Paul: répoux.

En tant que nous considérons les enfants qu'il a eus de sa femme, nous l'appelons : le père.

Ces trois expressions « le fils, Tépoux, le père » ne désignent pas trois Pauls, trois substances différentes, mais un seul Paul, une seule substance, laquelle prend ces noms divers selon le point de vue sous lequel on la considère ; c'est par une pure distinction logique que nous discernons dans Paul le fils, Tépoux et le père, car ces trois manifestations pauliniennes sont simultanées, inséparables, et substantiellement identiques.

Le troisième genre unitaire n'est pas nouveau, quant au fond; dans l'antiquité, les Stoïciens el, dans le xvii^ siècle, Spinoza, l'ont exposé en suivant des méthodes différentes; mais jusqu'à la moitié de notre siècle, ce système unitaire est resté au rang des métaphysiques a priori, c'est-à-dire une hypothèse dépourvue de la sanction suprême, à savoir, la vérification expérimentale.

Les progrès des sciences physiques et surtout la découverte de la théorie mécanique de la chaleur ont transformé radicalement les termes en lesquels se pose le problème métaphysique. Il est acquis à la

science aujourd'hui, dansle dernier quart du xix® siècle, que le repos absolu n*est nulle part et que le mouvement ou plus exactement l'activité est partout; que ce qu'on prenait autrefois pour le repos n*est pas autre chose que l'équilibre ; or l'équilibre est la balance égale entre deux ou plusieurs activités qui se meuvent en sens contraires ; il suit de là que l'énergie est partout. La conception d'une matière qui serait dépourvue d'énergie est à jamais condamnée; une telle matière est une fiction, une chimère; Ténergie ne peut donc pas être la propriété de la matière.

D'autre part, il a été impossible h la science moderne armée des plus puissants instruments, des réactifs les plus délicats, ainsi que de cette admirable analyse spectrale qui tient du prodige, il a été impossible de trouver une manifestation énergique sans constater simultanément une manifestation matérielle. Or il était déjà également impossible de surprendre une particule matérielle qui fut dénuée d'énergie. Il suit de là qu'énergie et matière sont indissolubles et substantiellement identiques. Régulièrement on ne devrait pas séparer les deux mots par la conjonction et, mais les unir par un trait d'union, La formule exacte du troisième genre unitaire serait donc celle-ci : la substance est unique ; sa manifestation extérieure est la matièreénergie.

En comparant le troisième genre unitaire aux deux autres genres, il est aisé de voir en quoi il serapproche de chacun d'eux et en quoi il s'en éloigne.

1® Il s'éloigne du matérialisme en ce qu'il nie contre

celui-ci que l'énergie soit la propriété de la matière, et que la matière puisse être conçue comme antérieure et supérieure à l'énergie.

Il se rapproche du dynamisme en ce qu'il affirme avec celui ci que Ténergie est partout, éternelle et indéfectible;

2^ Il s'éloigne du dynamisme en ce qu'il nie contre celui-ci que l'énergie se manifeste ou puisse se mani- ^fester dans l'univers isolément, en dehors de toute particule matérielle.

Il se rapproche du matérialisme en ce qu'il affirme avec celui-ci que la matière est partout aussi bien que l'énergie, puisque énergie et matière, termes au fond synonymes, sont, pour le troisième système, la manifestation nécessairement simultanée de la Substance.

Enfin, si l'on met en parallèle ce que chacun des trois systèmes appelle la substance, on aura le tableau suivant :

1«> Selon le matérialisme, lamatière est la substance ;

2*^ Selon le dynamisme, l'énergie est la substance;

3» Selon le troisième système, qu'on pourrait appeler le spinozisme expérimental, ni la matière ni l'énergie ne sont la substance ; la substance est ce que l'esprit conçoit comme le fond permanent qui se manifeste extérieurement sous la forme Matière-Energie,

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