I. — Transcendance et immanence
La Cause première, nécessaire, absolue, éternelle, infinie, universelle, est-elle transcendante au monde, c'est-à-dire est-elle distincte du monde et supérieure à lui ; en d'autres termes, y.a-t-il deux substances, à savoir, la Cause première et le monde ?
La Cause première, nécessaire, absolue, éternelle, infinie, universelle, est-elle immanente au monde, c'est-à-dire ne fait-elle qu'un avec lui ; en d'autres termes, la substance est-elle unique ?
Tel est le problème à résoudre.
Du moment que la Cause première est nécessaire, absolue, éternelle, infinie, universelle, il est impossible qu'elle soit distincte du monde. En effet :
i» Si elle était distincte du monde, elle serait limitée par le monde dans l'espace, elle ne serait donc pas infinie ;
,2» Si le monde était en dehors de la Cause première, la Cause première ne comprendrait pas tout, elle ne serait pas universelle.
Donc la Cause première n'est pas transcendante au monde; elle lui est immanente.
C'est une déduction mathématique, irréfutable, avec cette condition capitale que la base de la déducion n'est pas une abstraction, une conception a priori; c'est une donnée expérimentale, à savoir, la matièreénergie, telle que Ta analysée, déterminée, et fait connaître la science moderne, à l'aide de l'observation et de l'expérience, en s'astreignant aux règles de la méthode la plus rigoureuse.
IL— Vrai et Réel.
Maintenant, comment faut-il entendre cette immanence et concevoir le rapport de la Cause première au monde, alors qu'ils ne font qu'un ?
La solution du problème est dans le rapport qu'il y a entre le vrai et le réel.
Ce qui est réel a les trois dimensions, longueur, largeur, épaisseur; le réel subit des modifications et peut perdre sa forme pour en prendre une autre, ce qu'en langage usuel on appelle périr.
Le vrai n'a pas de dimensions, ne subit pas de changements ; il est immuable et toujours identique à lui-même. Une comparaison fera mieux comprendre la définition ainsi que les rapports du vrai et du réel.
Le triangle géométrique a des propriétés immuables, élernelies, nécessaires. Il est impossible de concevoir dans le temps et dans l'espace un moment où, par exemple, les trois angles du triangle ne sei:aient pas égaux à deux angles droits. Cette équation s'impose à l'esprit avec les caractères du nécessaire, de l'immuable et de Téternel. Le triangle géométrique est une vérité; mais est-il réel ? Absolument non; ce qui est réel, ce sont les triangles en bois, en métal, en pierre, etc., qui tous ont les trois dimensions ; qui tous participent plus ou moins des propriétés du triangle géométrique, sans pouvoir atteindre jamais à leur exacte plénitude. Par exemple, la somme des trois angles d'un triangle réel se rapproche de la somme de deux angles droits d'autant plus près que ce triangle réel est fait avec plus de soin et d'habileté; mais jamais la somme de ses trois angles ne peut arriver à l'équation parfaite. Cette impossibilité est inhérente à la condition fondamentale de tout triangle matériel, celle des trois dimensions. Le triangle géométrique, lui, n'a que la longueur; c'est précisément cette simplicité qui l'élève au rang de vérité. Tout triangle réel peut ne pas exister ; ou s'il existe, il peut varier, être détruit; le triangle vrai ou triangle géométrique a les attributs opposés: il est nécessaire, immuable, éternel. A l'instant où apparaît un triangle matériel quelconque, le triangle géométrique lui impose ses lois. Au fond et en dernière analyse, c'est le même fait vu sous deux aspects distincts ; le vrai est inséparable du réel; mais le
vrai domine le réel, lui donne son sens, sa valeur; il est sa loi dirigeante; si Ton osait se servir d'une métaphore vulgaire, on dirait : Le vrai est l'âme du réel.
Il en est de même de la Cause première dans ses rapports avec les phénomènes de Tunivers. Elle les domine, les explique, leur communique quelque chose de ses alMbuts, et donne un sens aux liens qui les unissent. Elle en est la vérité, comme le triangle géométrique est la vérité des triangles matériels. Elle est immuable, nécessaire, éternelle, infinie, universelle, tandis que les réalités sont changeantes, contingentes, limitées dans le temps*et dans l'espace, individuelles. Tel est le sens qu'emporte l'immanence de la Cause première,
Voici comment le réel participe des attributs de la Cause première, c'est-à-dire de la substance; nous prendrons les hommes comme représentants du réel ; le raisonnement qui s'applique aux hommes s'appliquera d'une manière analogue à^ous les autres êtres réels.
40 La substance est nécessaire, c'est-à-dire qu'elle seule est capable d'expliquer le déroulement total des êtres et des phénomènes. *
Chdique homme est contingent ; mais du moment quMl existe ou a existé, chaque homme devient nécessaire pour expliquer l'existence de quelques êtres, ses I enfants par exemple, ou de quelles œuvres, une maison par exemple, un livre, etc. Chaque homme participe donc un peu, dans une sphère aussi res-
Ireinte que Ton voudra, mais enfin il participe de l'attribut nécessaire de la substance.
2» La substance est absolue^ c'est-à-dire qu'elle ne dépend de rien d'antérieur et que tout ce qui se déroule, êtres et phénomènes, dépend d'elle.
Chaque homme est dépendant, ou, m langage philosophique, rdaft/; mais s'il dépend d'êtres antérieurs à lui et immédiatement de son père et de sa mère, àison tour dépendent de lui les enfants qu'il a créés et toute leur descendance. Chaque homme participe donc d'une manière extrêmement restreinte, mais enfin participe de Taltribut absolu dé la substance.
30 La substance est éternelle et infinie^ c'est-à-dire qu'elle remplit toute la durée et tout l'espacjp.
Chaque homme est passager et fini; mais par cela même qu'il existe, il remplit un point de la durée et un point de l'espace. Chaque homme participe donc un peu des attributs éternel et infiîii de la substance.
40 La substance est universelle, c'est-à-dire qu*elle comprend tous les individus.
Chaque homme est individuel; mais par cela môme qu'il est individu, il est une partie composante momentanée de l'universalité substantielle, Chaque homme participe donc un peu de l'attribut universel de la substance.
Comme on le voit, les attributs delà Cause créatrice et les attributs des créatures ne sont pas opposés, inconciliables ; ils sont les deux aspects d'une seule et mômé choses à savoir, la Substance ; lorsque
Ton considère la substance dans son tout, le tout apparaît nécessaire, absolu, éternel, infini, universel; quand on considère la substance dans ses manifestations singulières, chaque manifestation particulière apparaît contingente, dépendante, passagère, finie, individuelle. Et c'est toujours la môme substance, en un mot, la Substance. L'argumentation des philosophes dualistes repose tout entière sur ce prétendu antagonisme du fini et de l'infini, du contingent et du nécessaire, etc. Il suit de là que les philosophies dualistes sont irrémédiablement condamnées; seuls, les systèmes unitaires ont quelque fondement.
En résumé, il n'existe pas deux substances ; la substance est unique ; elle a deux aspects :
i^ Lorsqu'on envisage la substance unique au point de vue de la vérité, elle s'appelle la Cause première ;
2° Lorsqu'on envisage la substance unique au point de vue de la réalité, elle s'appelle le monde.
Par monde, il faut entendre la série des phénomènes qui se déroulent passagèrement sur une scène toujours changeante*.
1 . Cette solution, fondée sur la distinction du vrai et du réel, a le mérite de pouvoir s'adapter non seulement aux phénomènes physiques, mais aussi aux phénomènes moraux. Pour les âmes mystiques et tendres, la. Cause première sera le vrai au point de vue de la justice, de la bonté, de la sagesse. Les hommes réels s'en rapprocheront d'autant plus près qu'ils se dépouilleront davantage des instincts et des appétits grossiers. La comparaison entre le Triangle vrai et les triangles réels est applicable à tous les cas.
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