‹ La CavalièreChapitre 15 sur 24 · QUI EUT LIEU ENTRE L’ÉPOUSE ROBOAM ET NICAISE LE FATOUT DU LION-D’OR · texte numérisé non relu

QUI EUT LIEU ENTRE L’ÉPOUSE ROBOAM ET NICAISE LE FATOUT DU LION-D’OR

Quand Nicaise fut introduit dans le boudoir par un grand diable de laquais qui riait dans sa barbe, l’épouse Roboam était demi-couchée sur un sofa, dans une pose heureusement étudiée, et achevait de mettre un peu de rouge, qui tranchait en pâleur sur le vermillon luisant de ses joues.

— Champagne, dit l’épouse au valet, servez à rafraîchir. Ce jeune garçon est le cousin germain du tabellion de mein herr Boer, vous pensez.

Champagne sourit et sortit.

Quoique formé par les voyages, notre Nicaise resta sérieusement embarrassé.

— Approchez, mon ami, lui dit l'épouse avec une charmante bonté.

— Ecoutez donc, répondit Nicaise, vous avez menti, sauf le respect; je ne suis point le cousin d’aucun tabellion ni d’ici ni d'ailleurs.

L’épouse lui sourit et murmura :

— C'est pour éloigner les suppositions, vous savez !

— Eloigner, quoi que vous dites, la bourgeoise?

— Je suis comtesse, mon ami, pensez! l’interrompit-elle.

— Ab ! dame, ça m'est égal, par exemple :

déclara le bon fatout du plus sincère de son cœur.

— Quelle naïveté charmante! s’écria l’épouse transportée. Mon ami, je préfère les hommes de la simple nature comme vous. Asseyez-vous.

Laissez là ce qui vous embarrasse, savez-vous...

Mais Nicaise serra son parapluie à deux mains et répliqua :

— Que non point! Il est tout neuf! Ça ne me quitte jamais!

Le valet rentra avec un plateau qu’il disposa lestement sur le guéridon, pour se retirer au plus vite. Nicaise dit :

— C'est tout de même reluisant chez vous, la comtesse!

L’épouse, enchantée, lui versa un grand verre de vin d’Espagne et s’écria :

— On dirait une comédie de M. Dancourt.

Vous êtes ravissant, mon ami, vous comprenez?

— A votre santé, répliqua Nicaise, et bien honnête ! J'avais justement soif.

Il fit claquer sa langue après avoir bu.

— Point piqué! ajouta-t-il. Du mignon poiré, oui! Alors c’est ici chez M. Ledoux?

— Je connais plus d’un Ledoux, fit l’épouse, qui minaudait en trempant un biscuit dans son verre.

— M. Ledoux de chez nous, précisa Nicaise.

Reversez, si vous voulez, la comtesse.

— Vous le trouvez bon?

— Assez.

— Et vous trouvez le logis agréable?

— Quant à ça, oui.

— Et la maîtresse du logis, savez -vous?

L’épouse accompagna cette dernière question d’un regard angélique.

— Dame!... fit Nicaise. Reversez, allez 1... Je vous trouve comme vous êtes, c’est sûr et certain, la comtesse.

Il but pour la troisième fois et se campa sur sa chaise crânement avec son parapluie en travers de ses genoux.

— V’ià la chose, dit-il en regardant l’épouse en face : M. Ledoux m’a enseigné la rue et le numéro, et j’ai venu tout droit.

— La rue et le numéro ! répéta la Circé de Hollande avec étonnement. Alors ce n’est pas parce que vous me trouviez intéressante?...

— Ah! mais non! Je vas vous dire. On croyait que M. Ledoux était un sans cœur, à cause qu’il n'avait pas voulu s’épouser avec la demoiselle après l’événement, quoique toutétait prêt, puisqu'on avait dansé les épousailles.

Mais il a bien prouvé qu’il avait du bon, ayant promis à la demoiselle qu’il lui ferait avoir ce qu’elle a besoin •••

L’épouse écoutait tout étourdie. Nicaise reprit en pressant son débit, car le vin d'Espagne lui déliait la langue :

— Comment savait-il que la demoiselle était à Paris? Moi, je m’en moque! Après l’événement, on lui demanda son loyer, à la demoiselle, pas vrai? qu’était en retard de six mois, car le bonhomme n’aimait point payer. Pas le sou dans la maison! Alors les meubles vendus, et tout! Et les quatre petits à la dure avec la tante Catherine...

— Ah çà! mon garçon... voulut l’interrompre l’épouse.

— Faut bien qu’on vous dise, pas vrai? La Poupette pleurait toutes les larmes de ses yeux ; la demoiselle était un quarteron toquée.

— Comment, un quarteron toquée ?

Le fatout se donna un petit coup de doigt au milieu du front.

— Un grain dans le cerveau, si ça vous plaît mieux... une paille, expliqua-t-il en buvant son quatrième verre avec un é vident plaisir. Et elle était drôle, sa fêlure 1 C’était de toucher tous les hommes au gras du bras, en dessous de l'épaule.

— Ah bah ! fit l’épouse subitement intéressée.

— Fallait bien que ce fût la folie, reprit Nicaise avec emphase, puisqu'il n'y a jamais eu si vertueuse et si sage que la demoiselle, depuis que le monde est monde 1

L'épouse bâilla.

— Garçon, dit-elle, votre demoiselle m’ennuie, à la fin ! Parlons de vous, vous savez.

— C’est même chose : j’appartiens à la demoiselle... Alors elle voulut venir à Paris avec tout son monde, rapport à l’idée qu’elle avait de trouver l’assassin...

— L'assassin ! s’écria l’épouse, qui s'éventa à tour de bras. Quel assassin?

— Juste! Et voyez un peu ce que c'est que

ce Paris, qu’est si grand ! Comme la demoiselle n’avait ni sou ni maille pour nourrir la Poupette, les quatre petiots et la tante Catherine, j’ai voulu travailler de mes bras, pas vrai? Or je sais tout faire, la menuiserie, les chaussures, la cuisine et le reste. Pas moyen de trouver de l’ouvrage, aussi vrai comme vous embaumez la bonne odeur, la comtesse!

. L’épouse réconciliée lui prit la main, il se recula.

— Pas de bêtises! ordonna-t-il, car il était à son sixième verre et il avait de l’aplomb.

Comme quoi, on serait mort de faim tout le monde sans une histoire. Ça vaut la peine d’être raconté : Deux jolis jeunes gens, un monsieur et une dame, mais jolis, jolis! et qui avaient l’air de s’aimer si bien! Ils passaient en carrosse. On venait de nous chasser de l’auberge où nous étions, rue Saint-Honoré, et la demoiselle pleurait. Le carrosse s’arrêta, oui dà! H y a encore de bon monde. Ils descendirent tous deux, les tourtereaux : Et « qu’avez-vous, pauvre femme? » Et « que vous faut-il? » Et « qui est cette jolie enfant? » Je parle de la Poupette, s’entend...

— Grâce! cria l’épouse en se bouchant les

oreilles. Tu me fais perdre la tête, mon garçon ! Qu’est-ce que c’est que tout cela?

— Ah! dame, riposta Nicaise, nous ne les avons point gardés ensemble, écoutez donc 1 Je n’aime pas qu’on me tutoie... J’ai bientôt fini. Versez, ça vous amusera... Fallut tout raconter, tout en grand! Et quand le monsieur et la dame surent que nous venions de Bar-le- Duc, et , qu’on avait été victimé par les coquins du chevalier de Saint-Georges...

— Hein?... fit l’épouse, redevenant tout à coup attentive. Le chevalier de Saint-Georges!

— Leur bourse y passa, poursuivit Nicaise, et ils promirent de faire avoir à la demoiselle une bonne place... la poste de Nonancourt.

— Nonancourt! répéta l’épouse, qui interrogea sa mémoire.

Puis elle pensa :

—C’est ce que voulait ce jeune impertinent, le vicomte Raoul, comprenez!

— Seulement, continua Nicaise, ils ne voulurent pas dire leurs noms, et on ne lés a plus revus. N’empêche qu’on vivote avec leur bourse depuis le temps, les chérubins!... et que tout en vient : ma casaque neuve, ma toque et le parapluie... Voilà donc qu’hier M. Ledoux arrive et dit à la demoiselle : Ne faut pas m’eu

vouloir, je vas vous procurer le bureau de poste de Nonancourt...

— Encore! s'écria l’épouse stupéfaite. Pensez! Toujours cette poste-là!

— Il n’y a qu'une chose qui m’étonne, acheva Nicaise, c’est de ne pas trouver ici M. Ledoux, car il m’avait bien donné son adresse dans cette maison.

L’épouse réfléchissait :

— Comment s'appelle votre demoiselle, mon garçon? demanda- t-elle.

— C'est la fille au défunt père Olivat, pardié ! répondit Nicaise.

L'épouse prit le placet de Raoul, qui était encore sur le sofa, et le parcourut des yeux : •

— Hélène Olivat ! lut-elle.

Elle eut l’imprudence d’ajouter :

— Est-ce qu’elle est aussi belle que moi, votre demoiselle, savez- vous?

Nicaise but un maître verre de vin et haussa les épaules, disant :

— Si je sais ! la comtesse. Je sais qu’il n’y a point sa pareille à Paris !

— L'aimez-vous?

— Je n’ai point encore osé le dire, ni à elle, jfi à personne, da! répondit-il avec un énorme C jaipir.

Il était beau garçon, en vérité, ce Nicaise, à cette heure, avec ses joues animées plus encore par l’émotion que par le vin d’Espagne.

L’épouse prit une pose de colombe et murmura :

— Le sentiment... la vertu... les petits billets. Savez-vous écrire, jeune villageois?

—Qu’est-ce queça vous fait? demandaNicaise.

— Enfant! reprit-elle; concevez, depuis ma plus tendre adolescence je cherche la candeur et l'union des âmes...

— Je ne les ai point trouvées, ces choseslà, riposta le fatout.

Les petits yeux de la vaste Hollandaise parlaient sans doute un autre langage que ses lèvres charnues, car lorsqu’elle voulut reprendre la main de Nicaise, celui-ci bondit épouvanté, en criant :

— La comtesse! ne m’approchez point ou je tape!

Ce fut son manteau que Joseph perdit.

L’épouse éthérée de Roboam Boër n'eut que 'le parapluie en coton bleu du fatout.

La porte s’ouvrit tout à coup, et mein herr Roboam Boër entra cômme chez lui, accompagné d’un joli seigneur, enrubané sur tou-

tes les coutures, mais dans un tout autre goût que l'épouse.

Meln herr Boër était un Hollandais trèslaid, à cheveux plats, à longues oreilles désourlées, et dont la jaune maigreur faisait un contraste complet avec l’embonpoint extraordinaire de sa moitié. Sa physionomie ne prévenait pas en sa faveur.

— Epouse Boër, dit-il en regardant le parapluie accusateur, je vous présente mes compliments.

— Un beau parapluie! murmura le compagnon du mari, qui s’inclina très-bas.

— Malheureux ! déclama l’épouse, qui lança une œillade terrible au fatout, vous m'avez perdue aux yeux de mon mari et de M. le marquis de Romorantin, concevez !

— Ça, le marquis de Romorantin ! s’écria Nicaise. C’est M. Ledoux... Bonjour, monsieur Ledoux.

— Bonjour, mon ami Nicaise, répondit le marquis en souriant.

— Mein herr Boër, ajouta-t-il, je vous expliquerai tout cela. M me la comtesse n’a rien à se reprocher.

— Parbleu! fit Roboam avec conviction.

— Vous voyez bien que c’est M. Ledoux!

dit Nicaise triomphant. Rendez mon parapluie ! ah ! mais I

D’un geste noble, l’épouse lui tendit cette pièce de conviction ; puis, se tournant vers son mari, elle dit :

— Mein herr Boër, je suis au-dessus de vos

insinuations perfides, savez-vous? M. de Riom me disait encore hier : Vous savez, comtesse adorable, vous avez volé le cœur d’un chérubin ! Mais vous n'êtes pas fait pour me com-

prendre, pensez, et les mésalliances sont rarement heureuses. S’il faut descendre à une explication, ce jeune homme sollicitait mon appui pour obtenir la maison de poste de Nonancourt en faveur d’une malheureuse fille, la nommée Hélène Olivat.

— Refusez, dit tout bas le marquis à Roboam ; refusez tout net.

— Epouse, répliqua mein herr Boër, nous verrons, nous réfléchirons. Maintenant, que M. le marquis vous a présenté ses devoirs, comme il le désirait, nous prenons congé de vous, afin de parler affaires.

— Madame la comtesse, fit le marquis en lui baisant la main, a tout uniment la plus délicieuse toilette que j’aie admirée en ma vie...

— Et simple 1 dit l’épouse, qui fit un tour

complet pour se laisser voir de tous les côté*

— Et simple ! répéta le marquis.

Il se tourna vers le fatout et ajouta':

— Allons, mon garçon, ta commission est faite ; va-t’en !

— Je ne demande qu’à m’en aller, répondit Nicaise. A vous revoir, monsieur Ledoux!

Bonsoir, la compagnie !

Il prit la porte. Mein herr Boër et le marquis s’éloignèrent au même instant.

En descendant les escaliers, Nicaise se disait:

— • Tout de même, j’ai r’eu mon parapluie ; mais la demoiselle n’a pas son brevet.

Comme il sortait de la porte cochère, un ruban amarante tomba à ses pieds. Il leva la tête et vit le rouge visage de l’épouse penché au balcon.

La rue était déserte; néanmoins l’épouse mit un doigt sur sa bouche, avant de dire :

— Mein herr Boër est un tyran, pensez, grossier, jaloux et incapable de concevoir la poésie du sentiment. Ah ! savez-vous, jeune villageois, je suis bien malheureuse 1

Elle fit un geste de désespoir et referma sa fenêtre.

Nicaise pensait en tournant la cour des Fontaines :

— Voilà une personne qui a tout chez élite à cuire et à bouillir, et qui en tient durement pour moi, c’est sûr ! Je vas le dire à la demoiselle, pour lui prouver qu'on en vaut bien la peine.

Meln herr Boër et M. le marquis de Romorantin, qui semblait être son conseiller privé, avaient gagné le cabinet d’affaires, situé à l’autre extrémité de l'hôtel.

Mein herr Boër différait de sa femme, nonseulement par la couleur et le poids, mais encore parce que son accent hollandais était sans mélange d’allemand. C’était un homme d’une cinquantaine d'années, languissant, triste, froid, et dont l’apparence monotone faisait ressortir encore les allures sémillantes de son fac totum, M. le marquis de Romorantin.

— Maître Gadoche, mon brave, dit le Hollandais en s’asseyant à son bureau, j’aime bien à savoir le fond des choses. Pourquoi m’avezvous dit de refuser ce brevet ?

— Nous allons causer de cela, mein herr, répliqua le brillant marquis, plongé dans une bergère et les pieds au feu. Auparavant il con-

vient de traiter des questions beaucoup plus graves.

— Alors,' Gadoche, mon garçon, s’il s'agit do

choses graves, arrivons tout de suite à mylord ambassadeur. Le comte Stair est mécontent, et se plaint des lenteurs que subit l’affajre.

— Mylord se plaint avec une apparence de raison, mein herr. L'affaire est arrêtée, c’est vrai, depuis que le chevalier de Saint-Georges a mis le pied à Paris. Il ne fallait pas le laisser gagner Paris, où tout se perd et se cache !...

— A qui la faute, s’il vous plaît ?

— A vous. L’argent ne doit jamais manquer dans les entreprises de cette sorte. Si j’avais eu de l'argent, je n’aurais pas tenté une misérable aventure de casse-cou là-bas, à Bar-le-Duc... Je n’aurais pas été cloué sur mon lit par cette diabolique blessure. J’aurais mené moi-même l’expédition de la Font-de-Farges... et vous auriez en poche vos cent mille livres sterling !

Mein herr -Boër approuva du bonnet, sans discuter ni épiloguer.

— Dorénavant, maître Gadoche, dit-il, vous ne manquerez plus d’argent. Où en sommesnous de nos recherches?

— Au même point. Néant ! le chevalier de Saint-Georges semble s'être englouti sous cent pieds de terre.

—Cela peut durer longtemps, maître Gadoche?

Mein herr, cela peut durer toujours.

— N’avez-vous pas d’autres nouvelles ? %

— Si fait... une nouvelle très-curieuse. J

— Bonne?

— Non, mauvaise.

— Voyons votre mauvaise nouvelle.

— Avez-vous ouï mention d’une nouvelle étoile, apparaissant au firmament bleu qui plafonne l’alcôve de monseigneur le régent, mein herr Roboam ?

— Certes, lady Stuart de Rothsay. C’est le bruit de toutes les ruelles.

-Un nom qui sonne haut, n’est-ce pas?

lady Stuart de Rothsay !

— Que nous importe ?

— Et qui sonne mal, mal pour nos projets ? Vous n’avez point pensé à ce que pouvait être cette lady Mary Stuart de Rothsay, pour laquelle Philippe d’Orléans me paraît prêt à faire toute sorte de folies ?

— Non... Et vous, maître Gadoche?

— Si fait, moi, mein herr.

— Je fais attention à tout , ajouta Gadoche, parce que je pense gagner beaucoup d’argent dans cette aventure.

— Ah ! ah ! notre prix est réglé pourtant î

— Il y a les étrennes... et je ne suis pas contenu avec vous de ne pas aller quelque jour

droit à mylord ambassadeur, lui proposer mes services.

Le Hollandais toussa.

— Aujourd’hui même, dit-il, maître Gadoche, on va solder votre arriéré et vous compter une prime de deux cents louis. Est-ce assez? ' — Pour le moment.

— Si c’est assez , veuillez me dire ce que vous savez sur lady Mary Stuart de Rothsay.

— Il suffira d’un mot, mein herr. Dans l’affaire de Bar-le-Duc, lady Stuart a fait plus contre nous que tous les serviteurs du prince et le prince lui-même !

— Serait-ce la Cavalière? demanda Boër, qui se leva à demi, tant il eut de Burprise, la Cavalière, dont on a tant parlé?

Gadoche répliqua froidement i

— Vous l’avez dit, c’est de la Cavalière que M. le régent est amoureux !

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