UN SOMME ADROIT POUVAIT SS MARIER DOUZE FOIS
A cette déclaration qui lui montrait une ennemie dans la maîtresse présomptive du régent de France, le Hollandais ne cacha point son dépit. Sa joue flasque en devint plus jaune, ses paupières molles et longues s’abaissèrent sur ses yeux sans rayons.
— Mauvaise histoire ! grommela- t-il. Diable, diable! mauvaise histoire!
M. le marquis de Romorantin-Gadoche, tout pâle encore de la sévère blessure qu’il avait reçue à l’auberge du Lion-d’Or, mais plus joli garçon que jamais, le regardait avec son imperturbable sourire.
— Et pensez- vous, demanda Boër, que cette diablesse de femme soit d’humeur à faire ce
qu’il faut pour acheter la faveur de Philippe d'Orléans.
— Vous savez, meinjierr, répondit Gadoche, les femmes...
— Certes , certes , prononça gravement le Hollandais. Il y en a bien peu qui possèdent la solide vertu de l’épouse Boër.
Le marquis se frotta les mains.
— Mein herr, dit-il, vous avez tout ’esprit de France et de Navarre dans votre cerveau des Pays-Bas 1
Quelque chose qui ressemblait à un sourire errait autour de la laide bouche du Hollandais.
— Y a-t-il longtemps que tu ne t’es marié, ami Gadoche? demanda-t-il tout à coup d’un air matois.
— Je ne vois pas l’à-propos de cette question, mein herr.
— Si moi... le régent est avec ses maîtresses comme toi avec tes femmes, coquin 1
— Ah! bravo! fit le marquis. Je vous dis que vous en êtes pétri !
— D’esprit? expliqua lui-même mein herr Boër. C’est mon opinion, ami Gadoche. J’ajoute que le régent en a aussi beaucoup ; c’est un drôle de corps. Il sépare nettement la poli-
Digiliz
tique du plaisir, et je n’ai jamais ouï dire qu’il ait gâté la moindre affaire, pour un cotillon... Vous vouliez m’effrayer, ami Gadoche? Ce n’est pas facile.
— Je voulais deux mille louis, mein herr, pour une petite invention qui m’appartient.
— Peste ! deux mille louis d’un coup !
— Plus les frais de mise en scène, car il s’agit d’une comédie. Vous savez que j'ai été comédien.
— Oui, comédien sifflé. Combien les frais de mise en scène?...
— Carte blanche à ce sujet, s’il vous plaît!
Avez-vous confiance en moi, oui ou non?
La figure du Hollandais était à poindre.
Piètre Gadoche atteignit une très-belle montre qu’il avait et la consulta.
— Déjà onze heures! se dit-il à lui-même.
J’ai rendez-vous à midi en l’église Saint-Eustache. Il faut nous entendre vite et bien, mein herr, car je n’ai pas de longs discours à dépenser. Je dois vous avouer, entre parenthèses, que je songe sérieusement à quitter mon commerce pour vivre en gentilhomme. 11 faut que jeunesse ait une fin. Avant qu’il soit un mois, je pense me marier définitivement : un parti splendide, et j’ai l’honneur de vous in-
Lé CAVALIÈRE
viter à mes noces... Mylord ambassadeur signera aussi au contrat, et si la chose se fait à Londres, le roi Georges lui-même... Je ne vous en dis pas davantage : ma comédie vaut bien cela ! c’est un chef-d’œuvre !
— Est- ce que vous devenez fou, ami Gado- * che? laissa échapper le Hollandais, qui enfla ses joues maigres où un peu de rouge montait.
— Voici la situation, poursuivit le marquis au lieu de répondre. Sa seigneurie le comte Stair vous a mis dans la main cent bonnes mille livres sterling, il y a un mois, et pour ces deux millions cinq cent mille francs, il n'y a encore rien de fait. Je dis : rien !
— Patience! patience! voulut répliquer Roboam Boër.
— Mylord ambassadeur commence à en manquer... A votre actif, vous avez, il est vrai, la bonne volonté du régent, mais ce n’est pas vous qui l’avez gagnée, — et la coquinerie de l’abbé Dubois, mais elle est du fait de Satan. Vous n'avez rien fait, rien! A votre passif, vous avez la faveur naissante de la Cavalière, et un article que vous ne connaissez pas, que vous ne soupçonnez pas : c’est la générosité de l’esprit public en France...
— Bah ! bah ! bah ! bah ! fit par quatre fois mein herr Boër. La générosité!...
— Il n’y a point de bah ! A l’heure qu’il est, Paris et la France se moquent de Jacques Stuart comme du grand Mogol; mais il y a du roman, du roman intéressant dans ce jeune homme, qui s’en va tout seul reconquérir sa couronne. En France, nous aimons le roman.
Le' nom du chevalier de Saint-Georges fait très-bien et sent sa table ronde. S’il reste deux semaines à Paris, on parlera de lui. Si on parle de lui, le régent, qui n’est pas très- Français, mais qui sait son français sur le bout du doigt, n’osera plus, c’est moi qui vous le dis !
— Le régent n’a rien à oser ! s’écria Roboam.
— Mettons Dubois à la place du régent. Le régent est un prince, après tout, et ne peut être le complice de Roboam Boër !
— Maître Gadoche! menaça le Hollandais.
Vous perdez le respect!
— Je continue. Le hasard qui, sous la forme d’une balle, aurait fracassé le crâne de Stuart, là-bas, à la Font-de-Farges, n’aurait produit juste que le bruit d’un coup de mousquet.
Aujourd'hui ce hasard aurait déjà l’éclat du canon, demain ce sera l’explosion d’une mine.