‹ La CavalièreChapitre 17 sur 24 · fi · texte numérisé non relu

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— Ta, ta, ta, ta! gronda lentement Roboam, qui avait déjà l’air pensif.

— Vous réfléchissez, meinherr, et vous faites bien. Songez que la Cavalière va faire fureur; elle est adorablement belle; elle a le nom d’une femme qui était poëte, qui était reine, et que la France, ce chevalier errant aux vingt millions de têtes, adore jusque sur son échafaud!... Le régent, qui n’est pas votre complice, aurait pu, à toute force, ne point entendre le bruit lointain et sourd de l’assassinat...

— La paix, morbleu ! cria Boër, qui donna du poing contre la table.

— De l’accident, si vous voulez; mais le régent ne pourra manquer d’entendre le coup de canon ou l'explosion de la mine. Il est Anglais, soit, mais sous sa veste. Pour gouverner la France, il fera montre d’un cœur français par-dessus son pourpoint, dût-il l’acheter au marché 1 Prenez garde !

Roboam Boër tourmenta ses cheveux plats d’une main convulsive.

— Ma conclusion est ceci, continua Piètre Gadoche : quand même vous pourriez mettre la main sur le chevalier de Saint-Georges, à Paris, et vous ne le pouvez pas, puisque les gens de M. d’Argenson y ont perdu leur latin

tout aussi bien que mes hommes à moi, vous resteriez impuissant contre lui. Il est gardé par l’opinion qui commence à murmurer, par la mode qui naît, par l’engouement qui peutêtre va poindre. Les gens de M. d’Argenson eux-mêmes l’auraient reconduit poliment sur le chemin de Bar-le-Duc, et voilà tout. Ce n'est pas pour cela que le roi George paye un million sterling. Il faut, mein herr Roboam, que nous nous entendions ensemble aujourd’hui ou que j’aille m’entendre demain avec mylord ambassadeur. J’ai dit.

Mein herr Boër garda un instant le silence ; la colère luttait en lui contre l’inquiétude. Il murmura enfin avec un gros soupir :

— Il me semble que vous m'avez demandé deux mille louis, monsieur Gadoche ?

— Pour le moment, oui, j’ai parlé de cette modeste somme, répondit le marquis.

— Et pour plus tard?

— • Moitié partout, mein herr Boër. Voilà ce qui est juste.

Le Hollandais sauta du coup sur son fauteuil. Il dit pourtant :

— Que proposez-vous pour cela ?

— Ma comédie,

— Voyons votre comédie , soupira Roboam.

Ah ! diable d’homme ! diable d’homme i

— Elle est double, mein herr, et a deux objets également indispensables : tirer le chevalier de Saint-Georges de Paris, où il est à la fois introuvable et invulnérable, et le conduire en un lieu précis, choisi, préparé, où son dessein de gagner l’Angleterre puisse sauter aux yeux de la police française et excuser un...

un... trouvez donc le mot!

— Un malheur, acheva honnêtement le Hollandais.

— Un malheur, précisément. Pour le premier objet, je m’en charge; c’est mon idée et mon secret. Quant au second, c’est le moment de vous apprendre pourquoi je vous ai prié de refuser à M me la comtesse le brevet de la poste de Nonancourt.

— Pour cette femme, je me souviens...

— Hélène Olivat... Vouâ l'avez refusé parce que vous vouliez me le garder.

— A vous?... Le brevet? Pourquoi?

— Pour une belle et forte, fille que j’ai dû épouser à Bar-le-Duc, ces temps derniers...

— Et qui a nom?...

— Hélène Olivat. f

— La même ! s’écria Boër étonné.

— La même.

— Alors, quel intérêt?...

— C’est la comédie... L’aurai-je, j'entends

le brevet? 1

— Vous l’aurez ce soir.

— Alors demain notre premier acte sera joué, et après-demain la mine, redevenue simple coup de pistolet, éclatera dans ce trou de Nonancourt, où personne ne prendra souci de l’entendre. Comptez les deux mille louis, s’il vous plaît... et inscrivez bien dans votre mémoire ce nom de Nonancourt, qui vaut pour nous des millions.

Roboam ouvrit un tiroir de son bureau. Le marquis de Romorantin-Gadoche tira de nouveau sa belle montre et la consulta.

— Onze heures et demie! dit-il. Faisons vite! Pendant que vous allez compter, je vous toucherai un mot de vos petites affaires privées. J’ai acheté pour vous la folie de M. d’Havrincourt, la plus mignonne de toutes les cages, palsambleu ! et je vise un oiseau bleu pour le mettre dans cette cage, le plus joli de tous le^ oiseaux.

C’était un bizarre moment, à ce qu’on dit ; tout, le monde avait le diable au corps. Nous pensons, nous, que ce moment dure depuis le

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commencement du monde. Une lueur s’alluma dans les yeux ternes du Hollandais.

— L’abbé me disait hier, murmura-t-il en remuant l’or à pleines mains, que l’épouse Roboam était ma seule conquête; et il ajoutait : Il est vrai qu’elle en vaut douze, la bonne dame ! Je ne serais pas fâché de leur montrer du nouveau.

— Mon oiseau bleu, continua Gadoche, est

neuf comme la perle qui sort de l’Océan ! «

— Et c’est une perle fine? demanda Boër en s’animant tout à fait.

— Première eau ! L’écrin du régent n’eut jamais sa pareille !

Le Hollandais passa sa langue épaisse sur ses lèvres pâles et bouffies.

— Voilà mille louis, dit-il. Le régent prend ses perles au marché. Où avez-vous pêché la mienne?

— A Bar-le-Duc.

— Encore ! On trouve donc tout à Bar-le- Duc?

— Et le brevet de poste est pour sa sœur.

— Parfait !... Cinq cents... qui font quinze cents... Vous êtes un habile homme, ami Gadoche.

Le marquis eut up sourire,

— Deux mille ! s’écria Roboam en refermant son tiroir avec bruit. Voilà une comédie qui coûte cher.

— La perle est dans le marché, répliqua Gadochc, qui fit disparaître les piles de louis dans les poches de son élégant habit avec une rapidité prestigieuse.

Il prit sa canne et son chapeau.

— Je n’ai plus que dix minutes! dit-il après * avoir jeté un regard à la pendule. On va m’attendre!... Un dernier mot, mein herr Boër : je vous donne rendez-vous demain, à Saint - Germain - en - Laye, où sera Jacques Stuart, entrain de faire ses adieux à sa mère. Après-demain, je vous donne rendez-vous à Nonancourt, pour jouer la grande partie. Songez au brevet. Au plaisir de vous revoir !

Dans le mouvement qu’il fit pour éloigner son siège, afin de gagner la porte, son bras gauche, qu’il avait jusqu’alors gardé immobile, agit légèrement. Il laissa échapper un cri et devint pâle comme un marbre.

Il ne s’arrêta point cependant, et mein lierr Boër put l’entendre qui descendait lestement les escaliers.

Mein herr Boër, resté seul, traça quelques chiffres sur le papier et dit :

— Ci, quatre mille louis à la charge de mylord. Il faut bien que j’aie ma part de la mise en scène ! moitié partout !

Le carrosse de l’opulent Hollandais l’attendait tout attelé dans la cour de l’hôtel. M. le marquis de Romorantin s’y jeta sans façon, et cria :

— Fouette, cocher ! à Saint-Eustache !

A la sacristie de Saint-Eustache, précisément, il y avait une noce bourgeoise qui attendait. Personne n’aurait eu besoin de demander le nom du marié, car, Dieu merci, la famille de la mariée se plaignait de lui sur tous les tons : M. Delatouche ne venait pas ! M. Delatouche était en retard ! Un homme si comme il faut d’ordinaire ! se faire attendre un jour de mariage I C’était à penser qu’un malheur était arrivé à M. Delatouche !

Le père vous avait un air piqué, la mère pinçait sa bouche rubiconde, et l’on pouvait voir, en vérité, des larmes dans les pauvres yeux de la demoiselle, grassouillette et haute en couleur, qui était l’épousée de M. Delatouche.

Que pouvait faire M. Delatouche ? On l’avait vu le matin même 1 M. Delatouche avait surtout promis d’être bien exact. Où était-il ?

L’aiguiile allait marquer midi au cadran de toutes les montres incessamment consultées ; chacun interrogeait l’horizon. M. Delatouche ne se montrait pas!

Les cousins, les amis, envoyés à la découverte, descendirent le perron et s'éparpillèrent dans les rues, demandant à tous les échos ce coupable M. Delatouche.

H y en eut qui allèrent jusqu'à la place des Victoires, d’autres descendirent au marché des Innocents.

Tout à coup, comme le premier coup de midi sonnait à l’horloge même de Saint- Eustache, un carrosse superbement attelé s'arrêta sur le parvis.

M. Delatouche! C’était M. Delatouche!

Il descendit du carrosse, toujours leste, toujours souriant, et, certes, personne n’eut le courage de lui reprocher son retard.

— Retourne à l’hôtel, coquin, dit-il au cocher de mein herr Boër. Tu as failli me faire manquer mon bonheur d’une minute!

C’était ce don Juan matrimonial, notre ami Piètre Gadoehe, qui était M. Delatouche.

Il entra, salua, sourit, et tout le monde d’être content. Ce qu’il dit pour s’excuser, l’histoire üe le rapporte pas ; mais le beau-père et la

ltelle-mère ne se sentaient pas de joie d’avoir enfin récupéré leur M. Dclatouche. Quant à l’épousée, je vous fais juge !

L’autel s’alluma, les cloches sonnèrent, la foule curieuse s’assembla, et Gadoche accomplit bel et bien son douzième hymen, sans sourciller, comme un gaillard qui en a vu bien d’autres.

Il dîna même, et copieusement; bien plus, il alla toucher la dot chez le notaire. Après quoi les détails manquent.

La chose certaine, c’est que le lendemain, on attendait encore M. Delatouche, et que cette fois, on l’attendit longtemps.

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