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Le duc d’Orléans avait alors quarante-quatre ans. Ses traits étaient beaux mais pendants, et il portait sur son visage les traces d’une fatigue qui n’avait point sa source dans le travail. Ses yeux fatigués avaient de ces larmes que la croyance commune attribue à l’intempérance; sa lèvre inférieure fléchissait, bouflie et pâlie, tandis que ses narines bien coupées, et même ses joues, encadrées encore de cheveux qui avaient dû être remarquablement doux, se marbraient de sillons sanguinolents.
C’était l’heure de son lever ; à cette heure redoutable pour les coquettes surannées, le régent était vieux. En public, quand l'aprèsmidi le trouvait guéri de sa somnolence et qu'il avait subi les soins habiles de maître Gaudon de Pierrefite, son second valet de chambre, le régent était jeune et pouvait passer encore pour un des beaux- cavaliers de sa cour.
Il avait besoin cependant d’une chose autre que les soins de Gaudon de Pierrefite pour arriver à ce rajeunissement, et la princesse Palatine, sa mère, qui avait le parler considérablement gras, disait de lui : « Il lui faut le poil de la bête. »
<« La vie privée* doit être murée, » chante un de ces adages que tous ceux qui ont besoin de mur pour mettre au devant de leur vie vont emphatiquement répétant. Nous avons peu de chose à faire avec la vie privée de ce prince doux et charmant, qui fit beaucoup de mal aux mœurs françaises, et se suicida dans le plaisir, avec un incroyable parti pris. Si notre envie était autre, l’adage ne nous gênerait point, d’autant que Philippe d'Orléans aidait lui-même et de bon cœur la curiosité publique à ébrécher son mur. Il avait le courage de sa soif et de sa galanterie.
Le dernier coup de midi vibrait . encore, sonné parla magnifique pendule dont le globe de verre abritait toute une nichée d'amours un peu effrontés dans leur pose. Le prince venait de lâcher la lettre de lord Stair, qui eût laissé lire au premier entrant son contenu hautement confidentiel. M. Gaudon de Pierreflte, homme grave et réellement stoïque d'apparence, peussa doucement la porte.
Il traversa la chambre sur la pointe du pied et mit incontinent le peigne dans la chevelure un peu raréfiée de Son Altesse royale.
— Quelle heure avons-nous? demanda le, rince sans ouvrir les yeux.
— Midi une minute et quelques secondes, monseigneur, répondit d’un ton précis et posé M. de Pierreüte.
En même temps, il prit la lettre tombée et la posa, non point sur le guéridon, mais dans la poche de la robe de chambre du régent.
— Qui avons-nous? demanda encore celui-ci.
— M. Dubois, monseigneur, et M. Voyer d’Argenson.
— Le régent bâilla.
— Et puis, poursuivit M. de Pierreüte, cette dame anglaise, lady Mary Stuart de Rothsay... écossaise plutôt, je pense.
Le régent ouvrit les yeux si brusquement qu’il se blessa, parce que les larmes dont nous avons parlé ont la fâcheuse propriété de joindre ensemble les paupières comme une dissolution de colle forte.
— Je vous donne trois minutes pour m’accommoder, monsieur Gaudon, dit Philippe d’Orléans, qui se redressa sur son siège. Juste trois minutes!
Le second valet de chambre jeta un regard à la pendule et eut un orgueilleux sourire.
— Montre à la main, monseigneur, répondit-il.
Trois minutes après, en effet, le régent, de-
bout devant la glace, souriait à sa propre image avec une certaine complaisance. Quoique hâtive et provisoire, l’œüvre de M. Gaudon de Pierreflte était complète. Le collyre bienfaisant avait touché les yeux malades, les caresses du rasoir et la poudre de riz donnaient à la peau je ne sais quel velouté heureux ; les cheveux, disposés savamment, cachaient leurs vides, comme une armée rangée selon l’art pour dissimuler ses pertes. Je crois même que « le poil de la bête » avait fait son office, car ce fut un verre vide d’une main et un flacon de l’autre que le second valet de chambre sortit, en disant :
— Monseigneur, montre à la main !
Philippe d'Orléans le remercia d’un geste
de sa belle main, qui disparaissait à demi maintenant sous un flot de dentelles, et lui ordonna d’introduire lady Stuart de Rothsay. Il ajouta :
— Je n’y suis pour personne.
— Pas même pour M me de Berry, monseigneur?
— Surtout pour M me de Berry.
Le régent de France reprit place auprès de sa table de travail, et ne négligea point de se » donner une galante attitude. Lady Stuart en-
tra presque aussitôt après. Le régent se leva, la prit par la main et la conduisit à un siège.
Dépouillée de cet attirail un peu romanesque qui lui avait valu son surnom de la Cavalière, Mary Stuart de Rothsay, seconde fille d’Alexandre Stuart, duc de Rothsay, et de Maria da Silva-Macedo, veuve du dernier duc de Cadaval(le seul duc portugais qu’il y eût alors), était une jeune fille de vingt-quatre ans, à la beauté brillante et hardie que voilait aujourd'hui une apparence de tristesse. Elle portait 15 costume usité à la cour d’Espagne, et les plis nombreux de la dentelle noire qui encadrait’ l’exquise beauté de ses traits allaient merveilleusement à ces cheveux d’un brun fauve, riches de ton entre tous, et que produit si souvent le croisement de la race du Nord avec le sang plus chaud des pays du soleil.
Elle était grande, nous l’avons dit, et sous la mélancolie de sa démarche, on devinait la force, de môme que l’habitude des beaux sourires perçait derrière la fermeté froide de sa physionomie.
Une séduction si pénétrante s'exhalait de tout son être que lo régent murmura :
— C’est une gageure! chaque jour vous fait plus belle!
Un peu de rougeur vint à son front charmant. Elle sourit pourtant, rejetant en arrière les noires broderies de son voile avec les boucles lourdes de ses cheveux.
— Monseigneur, dit-elle, je vous demande pardon de me présenter si matin...
— Vous ne pouvez jamais venir trop tôt, lady Mary, l'interrompit le prince, qui avait dans les yeux une juvénile émotion.
Il reprit en même temps la main de lady Stuart pour l'efüeurer de ses lèvres.
— Me serait-il permis, murmura-t-elle avec douceur, de supplier Votre Altesse royale de donner trêve à la cour qu’elle veut bien me faire, et d’entendre avec le sérieux qui convient à un si grand prince...
— Lady Mary, l’interrompit encore le duc d’Orléans, de toutes les femmes que j’ai admirées en ma vie, vous êtes la plus belle et la plus aimable. Ne vous irritez pas de cet aveu. J’ajoute tout de suite que je comptais, mol aussi, ce matin, vous parler d’affaires sérieuses.
— Je remercie Votre Altesse royale.
— Votre Grâce, répliqua le régent, qui s’inclina en cérémonie, il y a peut-être de quoi me remercier. Avant d'entamer la question d’Etat
cependant, j’ai besoin de vous dire une fois encore que je vous aime tendrement.
— Si c’est en ami, monseigneur...
— Certes, madame, une Stuart a bien le droit de réclamer camaraderie avec un simple cadet de Bourbon.
— Monseigneur! fit la belle visiteuse, qui fronça le sourcil.
— Cavalière! s’écria le duc d’Orléans, riant tout de bon et comme un bourgeois. Je deviendrais fou si vous n’étiez pas une héroïne !
Allez- vous m’offrir un cartel ? Voyons ! déplissez ce beau, ce délicieux front, et n'essayez jamais soit de prendre la lune avec vos dents perlées, soit d’empêcher un Français de sourire... Je vous aime donc de tout mon cœur, en ami, si vous voulez, en sincère ami, quoique je comprenne peu ce froid sentiment à l’égard des dames. Si vous n’étiez pas venue ce matin, j’aurais été vous rendre visite.
— A moi, monseigneur !
— En ami... sans façon... pour vous dire :
Chère lady de mon cœur, vous conspirez, et j’en suis désolé pour vous. Que répondez-vous à cela?
— Je réponds que je ne conspire pas, répliqua lady Stuart froidement,