‹ La CavalièreChapitre 20 sur 24 · STS · texte numérisé non relu

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— Cavalière ! répéta le régent. Quelle vogue vous auriez eue au bon temps de la Fronde !

Ah ! Cavalière ! Cavalière !

Lady Stuart, qui le regardait en face, demanda :

— Est-ce conspirer que de servir son roi ?

Philippe d’Orléans ne trouva pas tout de

suite le mot qu’il fallait pour répondre.

— Il y a roi et roi, dit-il enfin en homme qui se sent entraîné sur un terrain glissant.

— Je parle à l’oncle et au tuteur de Sa Majesté Louis quinzième, murmura la Cavalière d’une voix lente et presque timide. Je pensais que pour lui, il n’y avait qu’une sorte de rois.

— Vertubieu 1 s'écria Philippe, qui essaya de rire, nous en avons dans l’aile ! J’avais pourtant juré que je ne causerais jamais politique avec les dames ! Mylady, je suis bien forcé de vous avouer qu’à tort ou à raison, le roi d’Angleterre, le seul roi est pour nous George de Hanovre, premier du nom.

—Je le sais, monseigneur, repartit ladyStuart, et je n’en félicite pas Votre Altesse royale.

— George I er , poursuivit le régent, dont l’œil se' détourna, tandis que ses sourcils se fronçaient légèrement, étant pour nous le seul

roi d’Angleterre, et de plus notre ami trèsfidèle et très-honoré, j’ai dû vous prévenir que vos menées dirigées contre son gouvernement présentent, vu l’état des choses, un danger pour votre sûreté personnelle.

— Vu l’état des choses..., répéta lady Stuart d’un air pensif. Demain les choses peuvent changer.

— Je ne l’espère pas pour vous, mylady, répliqua le régent sèchement.

— Mais Votre Altesse royale le craint peutêtre, prononça très-bas Mary.

Elle ajouta, en relevant ses beaux yeux sur Philippe d’Orléans :

— Serait-ce aller trop loin que de demander les crimes dont on m’accuse ?

Le régent prit un pli décacheté sous le petit volume délicatement relié qui contenait la satire de Voltaire.

— Ils sont nombreux, madame, dit-il, et quoique je n’en garde point de colère, ils ont une très-positive gravité.

En parlant, il avait retiréle pli de l'enveloppe.

— Notez, continua-t-il en parcourant du regard le papier qu’il tenait à la main, que j’ai d’autres renseignements encore par mylord comte Stair, mais je rougirais d’en faire usago

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contre vous... Ceci appartient à l’administration française.

— Voici seulement trois ans, dit lady Stuart d’un ton paisible, l’administration française eût fait pendre mylord comte Stair, pour ne pas perdre, avec un pareil malfaiteur, le loyer d’un cachot à la Bastille I

— Madame 1... dit à son tour Philippe d’Orléans, qui se redressa de son haut.

— Monseigneur, mylord comte Stair a tenté de faire assassiner Jacques Stuart !

— Je ne crois pas à cela, madame... et je ne pourrais pas en écouter plus long à ce sujet. Voici les avis reçus par moi hier au soir; ils émanent de M. lieutenant de police.

Lady Stuart s’inclina et garda le silence.

— Depuis huit jours que Votre Grâce est à Paris, poursuivit le Régent, de retour de ce voyage de Bar-le-Duc où elle a mérité son nom de Cavalière, nous comptons huit visites à M. l’ambassadeur d’Espagne.

— Les Giudice sont parents de Silva de Naples, répondit Mary. M. le prince de Cellamare est mon cousin.

— M. le prince de Cellamare intrigue contre la France, madame.

— 11 ne me l’a pas dit, monseigneur.

— Cinq visites à M. Law de Lauriston...

— Celui-là n’est -il pas l’ami de Votre Altesse ?

— Oui, mais il est Ecossais et dispose de sommes immenses.

— Peut-être, ai-je eu fantaisie de jouer sur vos actions de la Louisiane, monseigneur.

— On se ruine à ce jeu, madame ! A celui dont je vous soupçonne, on se perd... Six visites à la cour de Sceaux...

— Chez le fils et la bru de Louis XIV , fille du grand Condé...

— Ce sont mes ennemis, madame !

— Monseigneur, je suis reconnaissante envers la mémoire du feu roL.. et si vous avez achevé, comme je le crois, puisque vous refermez votre lettre, je m’adresse à la justice du régent et je demande le droit de plaider ma cause. Votre police ne sait pas tout, monseigneur, et, Dieu merci, j'ai mieux employé mon temps que M. le lieutenant d’Argenson ne parait le croire. J’ai fait beaucoup, je suis contente de moi. Je prie ardemment la Providence que jamais n’advienne à la maison de Bourbon la centième partie des malheurs qui ont accablé la famille des Stuarts ; et si la main de Dieu touche votre royal pupille ou sa descen-

LA CAYAL1KKE

dance, je souhaite que Stuart régnant rende à Bourbon ce que le grand roi Louis XIV lit pour Stuart exilé. Ce sont d'étranges crimes, monseigneur , que les crimes politiques! En ces matières subtiles, la vertu d’hier est le forfait d’aujourd’hui. Hier la France était glorieuse; aujourd’hui...

— La France est heureuse, madame, l’interrompit Philippe d’Orléans sans emphase, mais avec dignité. Ceux qui avaient faim ont du pain et me bénissent, on me l’a dit, laissezmoi le croire... et brisons là, je vous prie. Nous ne nous comprendrions pas en ces matières que vous déclarez vous-même très-subtiles. Faut-il vous le dire? vous ne m’avez point blessé; peu de choses me blessent : c’est la qualité de mes défauts. J’aurais tort, à mes propres yeux, d’avoir trop raison contre une noble et chère femme que j’aime comme un frère... comme un père, si vous voulez... et qui me prosternerait à ses pieds d’un sourire. Le gouvernement du roi vous pardonne, lady Mary Stuart de Rothsay, mais il vous avise de prendre garde. Veuillez me dire maintenant ce que vous demandez de moi.

— Je réclame de Votre Altesse royale, répliqua Mary, un sauf-conduit pour moi et ma suite.

— Vous voulez passer en Angleterre ?

— En Ecosse, monseigneur.

— Et votre suite se compose ?

— De deux gentilshommes, outre ma domesticité.

Le régent rouvrit l’enveloppe gui contenait le rapport du lieutenant de police et le consulta de nouveau.

— Yves et René de Ceetlogon, murmura-t-il.

Vieux nom ! solide noblesse ! lieutenants de roi en Bretagne depuis cent ans ! Demandez-moi pour eux deux brevets de capitaine dans l’armée de Sa Majesté, et non pas les moyens de quitter la France !

— Monseigneur, je vous ai demandé ce que je voulais.

— Je vous refuse, madame, et je vous en donne les motifs tout de suite. Le sauf-conduit servirait au chevalier de Saint-Georges.

— Alors, que le sauf-conduit soit pour moi seule.

Philippe d’Orléans réfléchit un instant, puis répondit :

— Soit.

— Je rends grâce à Votre Altesse royale, dit Mary.

— Est-ce tout?

— Non... si je ne craignais d’abuser?...

— Ne craignez rien. J’accorderai seulement ce qu’il me plaira d'accorder.

— Dans cetto campagne que vous raillez, monseigneur, reprit Mary avec son plus gracieux sourire, pauvre campagne en effet, j’ai contracté des obligations envers une malheureuse femme...

— Bien, cela ! l'interrompit le régent. Demandez tout ce que vous voudrez.

— Que de reconnaissance, monseigneur 1 La poste de Nonancourt est, dit-on, vacante : je vous demande, pour ma protégée, la poste de Nonancourt.

— C’est la seule chose que je doive vous refuser, madame, répliqua le régent sans hésiter.

— Pour quel motif? Une si humble requête I

— Par ce motif que Nonancourt est sur la route d'Angleterre.

Il prit dans sa poche la lettre de mylord ambassadeur.

— Madame, dit-il, votre itinéraire est marqué là. Vous jouez une partie impossible ! Parlons à cœur ouvert, je vous prie, et que le mot amitié n’ait pas été en vain prononcé entre nous. Aimez-vous le chevalier de Saint-Georges ?

— J’aime le roi jusqu’à la mort 1 prononça

lady Stuart en appuyant la main contre son cœur.

— Cavalière ! Cavalière 1 murmura le régent.

Alors, il n’y a pas à s'y tromper, nous avons fait le rêve complet, et je parle à la reine prétendante d’Angleterre?

— Vous vous trompez, monseigneur, repartit froidement lady Stuart. J’ai fait serment à la mère du roi de n'être jamais reine. S’il en était autrement, je serais un obstacle : le roi est fiancé à la princesse Marie-Casimire-Clémentine Sobieska, de Pologne.

— Oui-da ! fit le régent. Plus Cavalière encore que je ne croyais, têtebieu ! Mais, en ce cas, quelle mouche vous pique?

— Quelle mouche piquait Jeanne d'Arc?

s’écria la belle Ecossaise, dont les regards étincelèrent.

Le duc sourit. Elle se reprit d'un ton glacé :

— Mais Votre Altesse royale n’aime pas les héroïnes et n’y croit pas peut-être.

— Ma foi, chère âme, murmura le régent, qui se renversa sur son siège, j'avoue que je ne me suis jamais interrogé à fond au sujet de Jeanne d'Arc. Vous me prenez sans vert. Ce devait être une ûlle bien portante et robuste, à en juger par son armure, que j'ai vue en mon

apanage d’Orléans. Parlons de vous, je vous prie, et dépêchons, car le temps passe. Voici d’abord, et quoi qu’il arrive, votre sauf-con- Juit personnel que je signe et que je scelle.

Il lit comme il disait.

— Maintenant, poursuivit-il, écoutez-moi, Jeanne d’Arc! sur mon honneur de gentilhomme, je voudrais sauver ce jeune Stuart...

— Le roi, rectifia Mary. Je vous crois, monseigneur.

— Grand merci, madame. L’autre roi d’Angleterre ne me fait pas toujours tant d’honneur. Si M. le chevalier de Saint-Georges veut retourner paisiblement en Lorraine et y rester, je réponds de sa sûreté sur ma parole !

— Mille grâces...

— Attendez !... sinon, non. Vous entendez, ce non veut dire que je ne réponds pas de sa Me...

— Et ne préjugez rien, mylady, s’interrompit-il avec une sorte de sévérité. Nul ne sait ce que l’avenir nous réserve, mais le passé est malade et le pouls du présent bat la fièvre!

Louis XIV, avant de mourir, avait déserté la cause des Stuarts. Le salut du monde est dans l’alliance de la France et de l’Angleterre. En présence de cette grande chose, la vie d’un

liomme, fût-il Stuart — ou Bourbon môme !

— n’est rien. J’ai parlé en toute vérité.

La Cavalière se leva aussitôt; et, en dépit de lui-même, Philippe d’Orléans s’avoua tout bas que c’était bien là une reine.

— Prenez le temps de réfléchir, conseilla-t-il d’une voix adoucie.

Elle s'inclina sans répondre.

— Madame, dit-il, debout aussi, quoique je vous aie tout refusé, je sollicite la faveur de baiser votre main.

Marie lui tendit ses doigts charmants en souriant.

— Vous ne m’avez pas tout refusé, murmura-t-elle, et j'emporte d'ici un bon souvenir.

Elle retira sa main soudain et recula d’un pas, le rouge au front. Le régent venait de lui passer au doigt un superbe diamant.

— Prince! fit-elle, cela n’est pas digne de vous!

— Madame, répliqua-t-il avec cette gracieuse grandeur qui était à lui, mais qu’il laissait souvent tout au fond de sa paresse, Stuart et Bourbon sont cousins, et vous m’avez permis de me dire votre ami. Si vous me refusez, le diamant sera brûlé, car je ne veux

pas qu'il soit à une autre qu’à vous. Adieu, chère, charmante, divine lady. Je m’étais trompé un instant, je fais amende honorable.

Aimer les femmes trop belles, trop hautes, trop reines, ne m’appartient pas. Si les nobles s’en vont, comme le dit ce petit Arouet de Voltaire, d’Orléans n’aura qu'un pas à glisser pour devenir un bon bourgeois : c'est tant mieux !

Il sonna. Marie, qui avait ôté le diamant, le remit d’elle-même à son doigt.

— Qui sait, monseigneur, murmura-t-elle avec un étincelant sourire, qui sait si cette bague n’achètera pas la couronne d’un roi !

— Chut 1 fit le régent.

Gaudon de Pierreflte annonçait :

— M. Voyer d’Argenson, lieutenant de police!

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