II. LES CRAYONS D'OCRE DANS DIVERS GISEMENTS
Le gisement à caractère d'habitation le plus rapproché est celui de la grotte des Eyzies, dont on aperçoit la terrasse de l'entrée de Font-de-Gaume. Le remplissage en a livré des restes solutréens en petite quantité, et beaucoup d'objets du magdalénien moyen et supérieur. Lartet et Christy y ont recueilli toute une collection de mortiers en galets de granit creusés d'une cupule arrondie, qui semblent avoir servi à préparer de la couleur ; M. Peyrony y a aussi recueilli des coquilles de. bivalves contenant ‘de la poudre d'ocre, et un caillou calcaire à
concavité produite par une empreinte de fossile. Dans ces dix dernières années,
nous avons recueilli dans la grotte et les déblais en provenant éparpillés sur les terrasses voisines, une très grande quantité de morceaux de sanguine, ainsi que quelques fragments d'ocre jaune et de manganèse. D'autres personnes en ont aussi ramassés, et ce n'est pas exagéré de penser que la grotte en contenait au moins une dizaine de kilos.
Presque tous ces fragments ont été raclés au silex, de manière à donner une
— Fragments d’ocre rouge raclés, de forme ovoïde ou triangulair
proviennent de Font-de-Gaume ; 3, des Evzies. Grandeur vraie.
poudre, qui, broyée dans un mortier, et mêlée de graisse, était susceptible de servir à la peinture corporelle et pariétale. Tantôt le raclage y a creusé de petites cavités, où les stries du silex s'aperçoivent fort bien (fig. 25, n° 1 et 2), tantôt le morceau d’ocre a reçu une forme définie.
L'une d'elles est une forme ovoïde, subglobulaire, représentée à Font-de- Gaume par deux échantillons ; la poudre d'ocre en était probablement extraite par une sorte de râpage sur un corps granuleux (fig. 24, n® 1 et2). Il y a toutes les transitions entre cette forme et le type polyédrique dont le niveau solutréen supérieur du Placard a fourni un bon exemplaire (fig. 28, n° 4).
Un bon nombre des morceaux des Eyzies présentent des facettes striées et
cannelées par le silex, quelles que soient leurs formes et leurs proportions (fig. 24,
n° 3). Un fragment de cette catégorie présente l'aspect d'un trièdre assez régulier
(Ho 25 ne)
Mais la forme qui prédomine aux Eyzies, et qui se trouve le plus fréquemment
dans les gisements magdaléniens, par exemple à Arudy (Basses-Pyrénées), au Placard (Charente), etc., est une forme légèrement allongée et se terminant à chaque
Fic. 25. — Morceau d'ocre de manganèse et de fer, présentant des surfaces et des rainures de raclage : 3 a la forme d’un trièdre. Grotte des Eyzies. Grandeur vraie.
extrémité par un taillant plus ou moins vif, rappelant un ciseau ; l'axe de chacun de
ces taillants est à angle droit avec celui de l’autre bout (ho 0 nt) ECereMONmMNEe
Fic. 26. — 1 à 3: Morceaux d’ocre rouge raclés à extrémités bisautées ; Grotte des Eyzies. Grandeur réelle. — 4 à 8: Fragments d’ocre rouge raclés en forme de crayons pointus, de pyramide ou de triangle : 6 vient de Laugerie Haute (coll. Dr Lalanne) ; les autres viennent des Eyzies. Grandeur vraie.
exceptionnellement, se transplante sur des fragments triangulaires, comme dans un échantillon des Eyzies (fig. 26, n° 8). Un fragment de plaquette de bel ocre couleur lie de vin, soigneusement façonné en triangle, a été recueilli dans les couches magdaléniennes de Laugerie Haute par Leyssalle, il y a quelques années ; il est difficile de savoir dans quelle collection les hasards de la vente l’auront égaré ; d’une matière extrêmement traçante, il appartenait plutôt à la catégorie des véritables
crayons : en outre, si notre souvenir est exact, il était foré au milieu d’un trou rond.
FiG. 27. Morceaux d’ocre de divers gisements, de grandeur réelle; 1, crayon d’ocre rouge gréseux de Solutré, foyers de l” du Renne. Musée de Paray-le-Monial ; — 2, joli crayon pointu rouge violacé, de Laug isse, collection Favraud ; — 3, crayon de couleur noire, très traçant, probablement de manganèse, niveau solutréen à pointes à cran de la grotte du Placard, collection de Maret ; y, Morceau d’ocre rouge grossier à facettes raclées, mêmes
niveau et provenance que le précédent.
La perforation n'est pas exceptionnelle dans les morceaux d’ocre; un autre fragment bien plus volumineux, trouvé au même endroit que le précédent, et disparu de la mème facon dans quelque collection, était foré, à une extrémité, d'un petit trou ; nous figurons ici (fig. 28, n° 2 et 3) deux morceaux des Eyzies qui sont, l’un incomplètement, l’autre entièrement perforés. Un autre morceau de-la même grotte (fig. 28, n° 1) présente à son sommet une sorte de tête ménagée, qui pouvait servir à placer une ligature. Enfin d'autres fragments affectent parfois le type d'une rondelle, comme celui du Musée de Toulouse, venant de St-Martory (fig. 28, n° 4) et d’autres qui ont été cités dans le chapitre « L'ocre rouge dans les gisements » du volume de MM. Cartailhac et Breuil, sur la caverne d’Altamira.
D'autres morceaux d’ocre se terminent en pointe plus ou moins obtuse et
eflilée, comme de véritables crayons ; quelquefois le fragment, déjà pointu natu-
rellement et d'une matière tendre, a servi à tracer sans aucun remaniement de sa forme, comme cela se voit sur un gros morceau de manganèse venant de la grotte magdalénienne de Lussac (Vienne) (Fouilles Breuil); l’usure, produite d'un seul côté dans cet échantillon, a le même aspect que celle, bilatérale, du beau crayon de manganèse de la couche solutréenne supérieure du Placard (fig. 27, n° 3) (1). Dans ces objets, la pointe du crayon a encore un peu la forme de biseau de tout à l'heure,
mais singulièrement rétréci. Un type plus remarquable et moins fréquent est celui
FiG. 28. Morceaux d’ocre rouge: 1, 2, 3, des Evzies ; 4, de S-Martory, ayant été raclées, et présentant un épaississement en forme de tête (1) ou une perforation (inachevée en 2) pour les suspendre. Grandeur réelle.
que la caverne de Font-de-Gaume a fourni, en forme de cône très efilé. Le type conique à base large, à hauteur réduite, existe bien, quoique peu répandu (fig. 20, n° 7). C'est une variété un peu aberrante des polyèdres irréguliers ; ce n'est pas un crayon à proprement parler. Au contraire, celui de Font-de-Gaume est un crayon (2), et sa pointe, légèrement usée, a servi à tracer, sans aucun doute.
Les plus beaux que nous puissions en rapprocher sont originaires des Eyzies, de
rzies est même double ; ses deux
Laugerie Basse et de Laugerie Haute. Celui des I
extrémités sont également pointues ; sa couleur est violacée (fig. 26, n° 5) assez terne,
tandis que le crayon de Font-de-Gaume est assez vif de teinte. Celui de Laugerie Basse, trouvé par M. Favraud, d'Angoulème, qui le conserve dans sa collection, est très aigu à un bout, et biseauté à l’autre (fig. 27, n° 2) ; sa teinte est un peu violacée. Au contraire, le magnifique exemplaire de Laugerie Haute, acquis par le D' Lalanne,
de Bordeaux, et provenant du niveau magdalénien de la maison de Leyssalle, est d'un
(r) Les fouilles de M. Chauvet dans un gisement moustérien supérieur de la Charente, et celles de M. le Docteur H. Martin à la Quina, ont fourni divers morceaux de manganèse rac
(2) La première mention de crayon d’ocre a été faite par F. Chabas en 1876 : « J'ai recueilli à Germolles et à Agneux d’assez nombreux fragments de limonite traçante, qui ont pu servir pour le tatouage ; mais j'en possède deux, disposés en pointes, qui forment évidemment des crayons. » in Notes additionnelles au compte-rendu des fouilles de la caverne de Germolles, par Ch. Méray. Les deux localités citées sont
aurignaciennes.
beau rouge vif ; sa forme est une pyramide à trois pans, et la pointe en est extrèmement aiguë (fig. 26, n°6). Nous aurons dans la suite, à propos d’autres cavernes seintes, l'occasion d'étudier une partie des ustensiles qui entraient dans l'élaboraion de la couleur.
Disons encore un mot sur l'origine des matières ocreuses utilisées par les artistes préhistoriques. M. Peyrony pense avec vraisemblance que ce serait dans e vallon de la Gaubère, que l'on suit pour monter à La Mouthe : on y trouve de nombreuses poches d'argile ocreuse, jaune ou rouge, parfois noire, et des fragments de minerais de fer ou de manganèse de mêmes nuances ; il était facile aux
préhistoriques, après des pluies ayant raviné la pente, de recueillir à la surface du sol les éléments qui leur convenaient.
En Périgord aussi, mais dans la région de Nontron, à la Cornétie, commune
d'Eyzerac, on a autrefois constaté des traces d'une véritable exploitation d'ocre
dans des sables tertiaires pénétrant en pochés colorées dans un calcaire oolithique ;
on y pouvait recueillir toutes les variétés d’ocre jaune, rouge ou noir. M. Legrain, ingénieur d'une ligne en construction, remarqua dans la tranchée du chemin de fer une fosse rectangulaire remplie de terre noirâtre, haute de 2 m. 60, large de 4 m., au fond de laquelle des fusaïoles, de la céramique, des haches polies, et un fragment de bracelet de bronze décelaient une vieille mine à ciel ouvert ; les parois de la fosse avaient dû être blindés et charpentés pour ne pas s'effondrer. Bien que remontant à la fin de l’âge de la pierre, ce fait nous montre quels moyens pouvaient prendre des hommes relativement primitifs pour se procurer en abondance une matière qu'ils recherchaient particulièrement.
CEHABIR EN
Les parois de la grotte de Font-de-Gaume
et la rosée de condensation