S LA CAVERNE DE FONT-DE-GAUME
Cette communication porte le titre suivant : Sur les matières colorantes des Jigures de la grotte de Font-de-Gaume.
«MM. Capitan et Breuil ont bien voulu nous remettre quelques échantillons des couleurs des fresques découvertes par eux dans la grotte de Font-de-Gaume, afin d'examiner les caractères chimiques de ces substances.
« Ces matières ont été obtenues par un grattage de la pierre, en choisissant autant que possible des échantillons d'une teinte uniforme. L'une de ces poudres
assez vif. Toutes les deux étaient insolubles dans l’eau et ne renfermaient aucune matière organique.
« Examinées au microscope, ces poussières étaient formées d'un grand nom-
bre de parcelles de carbonate de chaux plus ou moins transparentes, dont la plupart
Nù
Q était de couleur foncée, d'un noir tirant sur le marron ; l'autre d’un rouge ocreux |
À possédaient un côté teint en noir ou en rouge. Avec un fort grossissement, on voyait nettement que la matière colorante était formée par l'agglomération de par-
(ele)
celles très petites, fortement colorées, mélangées à quelques grains brillants. Ces
derniers, séparés par l'acide chlorydrique, présentaient tous les caractères de la silice.
« La poudre ocreuse était formée de sesquioxyde de fer, contenant une très petite quantité d'oxyde de manganèse.
« La poudre noire renfermait un oxyde de manganèse impur, contenant du sesquioxyde de fer.
« Ces deux matières colorantes insolubles présentaient un grand nombre de parcelles de volume à peu près constant, de telle sorte qu'elles paraissaient avoir | été lévigées. Elles étaient souillées, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, par de petits fragments transparents de silice. ) « En résumé, les couleurs employées pour les peintures de la grotte de Fontde-Gaume sont des ocres formés d'oxydes de fer et de manganèse. » 4 La note du grand chimiste fut reproduite dans le n° de Juillet 1902 de la Revue de l'Ecole d’Anthropologie, à la suite d'un travail plus étendu intitulé Les figures peintes à l'époque paléolithique sur les parois de la grotte de Font-de- \ Gaume (Dordogne) ; comme la note de Juin à l’Académie des Sciences, il était | accompagné de quatre figures exécutées d’après des décalques de l'abbé Breuil et | des aquarelles de M. Capitan.
L'année suivante, 1903, après un nouveau séjour aux Eyzies, qui nous permit de continuer nos recherches, nous communiquions à l’Académie des Inscriptions un rapport que voici : Les figures peintes à l'époque paléolithique sur les parois de la grotte de Font-de-Gaume (Dordogne).
€ On sait que les plus anciennes manifestations de l’art sont les sculptures et les gravures exécutées sur os, corne ou ivoire qu'on a recueillies à maintes reprises, au milieu de foyers paléolithiques de l'époque magdalénienne (âge du renne) dans diverses grottes, depuis 1834, date des premières découvertes de Brouillet dans la
er ri D 2
3, date des belles découvertes de ce
grotte du Chaffaud (Vienne), jusque vers 186 genre dans la vallée de la Vézère par Lartet et Christy, de Vibraye, puis plus tard Massénat et, dans les Pyrénées, Piette.
« Depuis quelques années on a découvert des manifestations artistiques de dimensions beaucoup plus considérables sur les parois de diverses grottes préhistoriques. Ce sont des gravures ou des peintures dont on a signalé jusqu'ici des spécimens dans huit grottes qui se trouvent toutes en France, sauf la grotte d’Altamira, près de Santander (Espagne).
« Celle-ci est la première signalée en 1875, par M. de Sautuola. En 1878, Chiron indiqua l'existence de gravures sur les parois de la grotte Chabot (Gard). Ces deux groupes de figures furent alors méconnus ou même niés. En 1895, M. Rivière signala sur les parois de la grotte de La Mouthe, près des Eyzies (Dordogne), quelques figures d'animaux gravées, dont quelques-unes rehaussées de touches d’ocre ou de noir. Ce ne fut qu’à grand'peine, avec l’aide de quelques-uns de ses collègues, qu'il put faire admettre pour la première fois la réalité et l’authenticité de ces images. En 1896, Daleau ayant vidé la grotte de Pair-non-Pair (Gironde), pleine de débris archéologiques, reconnut sur les parois quelques figures d'animaux assez profondément gravées. En 1897, M. Regnault crut voir des gravures et peintures sur les parois de la grotte de Marsoulas (Haute-Garonne).
« En 1901, l’un de nous (Capitan) reconnut distinctement sur les parois de la grotte Chabot la figuration de plusieurs animaux et celle probable de plusieurs
mammouths. Cette même année, nous découvrimes les gravures qui ornent les parois de la grotte des Combarelles, près des Eyzies (Dordogne). Nous avons eu l'honneur d’en présenter, à l'Académie, un certain nombre de reproductions calquées par nous (séance du 14 Février 1902).
« En 1901 également, conduits par notre élève et ami Peyrony, qui les avait aperçues et reconnues le premier, nous découvrimes sur les parois de la grotte de Font-de-Gaume toute une suite d'animaux gravés et peints à l’ocre rouge et au noir de manganèse.
« Enfin en 1902, Peyrony découvrit sur les parois de la grotte de Bernifal, également près des Eyzies, quelques gravures et peintures que nous pûmes étudier avec lui. Elles n’ont pas encore été publiées.
« Cette même année, MM. Cartailhac et Regnault signalaient des gravures et peintures sur les parois de la grotte de Marsoulas dont, par comparaison avec les autres grottes, ils reconnurent l'existence réelle.
« Nous voudrions aujourd'hui présenter à l’Académie les reproductions peintes sur toile, grandeur naturelle, que nous avons exécutées nous-mêmes de quelques-unes des figures de la grotte de Font-de-Gaume et qui donnent l’aspect exact qu'elles présentent sur les parois de la grotte.
« Il est tout d'abord une question préjudicielle que nous voudrions vider. C'est celle de l'authenticité et de l'âge de ces figures. Elles se rencontrent
surtout au fond des grottes, dans des parties absolument obscures. Elles sont d'ailleurs souvent recouvertes par des dépôts stalagmitiques très durs, parfois fort épais, qui appartiennent à la stalagmite ancienne. D'autre part, leur exécution habile, exacte, naturaliste, est absolument vécue, pourrait-on dire. Elle n’a rien de Elle ne peut être attribuée qu'à des hommes ayant
conventionnel ni de stylis vécu avec les animaux qu'ils ont figurés. Or ces animaux sont émigrés depuis la fin des temps paléolithiques (rennes, antilopes), où même ont disparu (mammouth), d'où la conclusion que ces figures sont de cette époque, suivant toute vraisemblance.
« Enfin l'étude soigneuse sur place de ces figurations, leur comparaison avec celles des os et ivoires gravés des foyers paléolithiques, ne peuvent laisser subsister le moindre doute sur leur parfaite authenticité, comme aussi sur leur âge, qui ne ne sont d’ailleurs plus discutés par les préhistoriens.
« La grotte de Font-de-Gaume est située à 1 kil. et demi environ des Eyzies,
à l'entrée d’une petite vallée qui s'ouvre dans la vallée de la Beune (celle-ci étant un affluent de la Vézère).
« Pour y accéder, il faut, de la route des E;] des éboulis de rochers, le long d’une pente gazonnée d'un accès assez difficile. On
ies à Sarlat, grimper à-travers
arrive ainsi, à 500 mètres environ de la route, à la base de la falaise crétacée qui surplombe le talus formé par les éboulis, à 20 mètres à peu près au-dessus du fond de la vallée
« On se trouve alors devant deux arcades assez larges. Celle de gauche se termine rapidement en cul-de-sac. Elle contient les traces d’un repaire d'ours. Celle de droite se rétrécit assez rapidement et s’'avance en serpentant dans le flanc de la colline, sous forme d'une galerie assez irrégulière et encombrée de grosses colonnes de stalagmite.
« À 65 mètres de l'entrée, on se trouve devant un mur de stalagmite. À 3 mètres au moins de hauteur, on aperçoit deux de ces curieux signes tectiformes gravés dont nous verrons l'abondance un peu plus: loin. L'aspect ne paraît donc
pas avoir changé là depuis les temps préhistoriques. À 1 m. 60 de hauteur, s'ouvre dans ce mur stalagmitique une fente fort étroite. C'est par là qu'il faut se glisser pour pénétrer dans la grande salle qui fait suite.
« Celle-ci mesure 40 mètres environ de longueur sur une largeur de 2 à 3 mètres et une hauteur très variable de 5 à 8 mètres. Deux galeries partent de cette salle, lune qui la continue jusqu'au fond de la grotte, à 120 mètres de l'entrée où elle se termine en forme de fente, l'autre perpendiculaire à la salle et qui se termine également en fente après un parcours de 30 mètres environ.
« Sur les parois de cette salle nous avons pu très nettement distinguer 8o figures, souvent recouvertes d'un glacis stalagmitique et parfois masquées en partie par la stalagmite. Elles se décomposent ainsi : 49 aurochs, 11 animaux indéterminés, 4 rennes, 4 équidés, 3 antilopes, 2 mammouths, 7 signes divers.
« Ces figures sont placées à des hauteurs diverses sur les parois, tantôt presque
au ras du sol, tantôt à 2 mètres environ de hauteur. Le mode d'exécution est très variable. Tantôt ce sont des gravures franchement incisées dans la pierre, telle une jolie tête d’antilope dont nous présentons le calque. D’autres fois, la gravure est extrêmement fine, peu profonde et indiquant une moins grande sûreté de main que dans le cas précédent : telle la curieuse petite figure de mammouth dont nous parlerons plus loin. Parfois la figure est circonscrite par une sorte de grattage de la roche donnant un aspect de champ levé. Enfin les traits gravés peuvent être recou-
verts par la peinture ou au contraire avoir été tracés par-dessus.
« Cette peinture a été obtenue au moyen d’ocre rouge et de noir de manga-
nèse, dont on retrouve des gisements aux environs. Elle a dù être préparée, avant l'emploi, par une sorte de broyage grossier ou par décantation, ainsi que M. Moissan l'a établi en examinant des parcelles de ces couleurs que nous lui avions soumises. Tantôt la couleur .est appliquée sous forme de traits rouges ou noirs circonscrivant un animal, tantôt sous forme de teintes plates juxtaposées, parfois enfin les deux couleurs sont fondues et donnent des teintes dégradées fort intéressantes.
« Le premier mode de peinture au trait rouge à été mis en œuvre pour une silhouette de la partie supérieure du corps d'un animal dont la tête, très expressive dans sa simplicité, semble représenter un équidé ou élan femelle, sans cornes par conséquent. D’autres images au trait rouge silhouettent de petits bisons. Les figures au trait noir donnant simplement les contours de l'animal sont nombreuses. Quelques grandes bêtes (1 mètre de longueur) peintes sur les parois. au milieu de la grande galerie (bison, cerf) sont ainsi tracées.
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« Les teintes plates noires ont été employées, d'abord pour un étrange animal qui semble se terminer de chaque côté par une croupe, sans que nous ayons pu discerner la tête. Une autre figure se rapporte à un équidé ou peut-être à une antiope dont le tronc et les pattes sont bien figurés, mais dont le cou est extraordinai-
rement exagéré comme longueur. Ceci peut tenir à ce que cet animal est peint
dans le fond de la grotte et se trouve ainsi sur la paroi d’une vraie fente où on ne e voit que très obliquement et par la partie postérieure.
« L'association de la gravure, des traits noirs circonscrivant et des teintes plates noires et rouges est très manifeste dans le remarquable groupe des deux rennes aflrontés dont nous donnons ici la figure (fig. r).
« Ces animaux sont soigneusement dessinés par un trait net qui existe seul pour es têtes. En outre, celui de gauche présente un grattage net de la roche sur le ourtour du dos, limité en dedans par un trait rouge. Celui-ci est à son tour bordé
d'une large bande noire qui s'étale en se dégradant sur le train de derrière de ‘animal. Ses cornes sont noires et traversent une ligne de huit points noirs bleuâtres. L'autre renne a la partie supérieure des cornes rouge, les andouillers
rontaux plats et digités (si caractéristiques du renne) peints en noir. Le tronc est
barbouillé d’une teinte ocre rouge dégradée. Le groupe mesure 2 m. 10 de longueur sur 1 m. 30 de hauteur.
« Le très remarquable bison de la figure 2 se trouve dans une sorte de petit diverticule de 3 mètres de hauteur sur 2 m. 50 de largeur et autant de profondeur existant dans la paroi gauche de la grande salle. Il s'y trouve en compagnie de 12 autres bisons qui couvrent les parois et le plafond. Il est très soigneusement dessiné au trait fin, peu profond mais extrêmement habile. La teinte générale: est brune, obtenue par le mélange de l’ocre rouge et du noir ; la houppe du front est rouge. Il y a un peu de grattage au pourtour du dos. Il mesure 1 mètre de longueur sur 60 centimètres de hauteur. Le dessin en est fort correct, habile et sincère, le mouvement de l'animal courant remarquablement rendu. Toute cette figure est recouverte d’un glacis de stalagmite à travers lequel on l’aperçoit.
« La grande figure de bison (fig. 3) représente au contraire un animal au repos, avec exagération de ses caractères, due peut-être, en grande partie, à ce que la roche en ce point est fort irrégulière et forme vers le milieu du corps une saillie très marquée. L'animal est soigneusement dessiné au trait, les pattes sont traitées
avec une exactitude remarquable. Le pourtour du dos, le bord des cornes montrent un grattage très net. Le contour du dos est indiqué par un assez large trait noir.
Enfin le corps est peint à l’ocre rouge très habilement nuancée de brun ; le haut de la tête est rouge, le museau brun, les cornes noires. Il mesure 1 m. 50 de longueur sur 1 m.25 de hauteur.
« Enfin la plus grande figure est celle du bovidé représenté fig. 4. Une large surface du rocher donnant des saillies qui reproduisent à peu près la forme du corps d'un bœuf a été circonscrite à la partie supérieure par un fort raclage, puis entièrement barbouillée d’une teinte ocre rouge bien nuancée, plus foncée à la partie antérieure du corps de l'animal dont la tête est assez mal rendue. Sur le corps on peut voir deux larges signes tectiformes peints à l’ocre rouge presque pure et qui ressemblent beaucoup à des figurations de huttes ou de tentes. Sous le signe de gauche, recouvert par la peinture, on peut apercevoir un très curieux petit mammouth dessiné très finement au trait (fig. 5) et montrant tous les caractères de l'espèce : forme du front, défenses recourbées, longs poils. Il mesure 30 centimètres de longueur sur 25 de hauteur. La grande figure de bovidé mesure 2 m. 70 de longueur sur 1 m. 30 de hauteur.
« Parmi les autres figures qu'on peut observer sur les parois de cette grande salle, il y a toute une série de bisons en rouge ou en noir, c’est l'animal le plus souvent représenté ; des antilopes ; des rennes dont seules les têtes sont visibles hors de la stalagmite, et enfin toute une série de ces curieux signes tectiformes, ordinairement deux par deux
soit gravés simplement, soit peints. Nous avons pu en relever deux séries figurées avec quelques variantes. « Cinq, gravés, se rapprochent de ceux qui sont peints sur l'abdomen du grand
bovidé ; il y a seulement quelques dissemblances dans les traits circonscrits par la
figure triangulaire qui conserve sa même forme générale. Deux autres, peints à l'ocre rouge, au pointillé, sont un peu différents. Ils ressemblent à une échelle qu'on aurait incurvée légèrement à la partie médiane et semblent avoir de l'analogie avec certains signes scalariformes signalés par Piette sur des os gravés et même sur des galets coloriés.
« Telles sont les figures les plus frappantes que nous avons relevées jusqu'ici, mais nous dessinerons dans une prochaine campagne toutes celles qui sont visibles sur les parois de la grotte.
« Nous nous abstiendrons de tout commentaire ; cependant nous ferons remarquer que ces grottes étant dans une obscurité complète, il a bien fallu que les préhistoriques s’éclairassent. Ils ont pu y parvenir au moyen de torches ou de lampes, analogues à celle découverte par M. Rivière dans la grotte de La Mouthe et qui est composée d'un galet creusé dans lequel de la graisse permettait d’imbiber une mêche de mousse qui pouvait ainsi brûler, comme le font les Esquimaux actuels avec des lampes semblables. Si nous ne trouvons pas de traces des fumées
préhistoriques que devaient émettre ces divers moyens d'éclairage, c’est que,
comme nous l’a fait observer M. Moissan, l'illustre chimiste, les charbons organiques ainsi produits s'oxydent à l'air et disparaissent assez rapidement. En d’autres points, le ruissellement a suffi pour produire le mème eflet.
« Ces étranges figures soulèvent bien d’autres problèmes. Pourquoi ont-elles
été exécutées ? À ce propos nous avons dit simplement qu'il pouvait s'agir là d'une
pratique religieuse ou fétichique, que ces animaux pouvaient être considérés
an
comme les équivalents des totems des sauvages actue « M. Salomon Reïinach, constatant que les animaux représentés sont des ani-
maux utiles à l'homme et généralement gras et rebondis, a dit à la séance qu'il
pourrait bien s'agir là de représentations ayant pour but d'aider magiquement à la
multiplication de ces animaux. A ce propos, il a rappelé les fêtes des Australiens destinées à favoriser la multiplication des kanguroos dont ils ont besoin, et durant lesquelles, couverts de peaux de ces animaux, ils décrivent, en des danses spéciales, des figures magiques sur le sol.
« Quand à leur âge, toutes ces figures, quoique paléolithiques suivant toutes vraisemblances, ne sont peut-être pas de la même époque exactement. Les belles peintures nuancées pourraient bien être de la fin de l’époque magdalénienne, donc un peu moins anciennes que celles des Combarelles.
« Quoi qu'il en soit, nous avons voulu sauver de la destruction ces précieux documents. Sur notre demande, M'° Esclafer, proriétaire des terrains sur lesquels il faut cheminer pour arriver à la grotte, et M. Delmarès, propriétaire de la grotte, ont bien voulu abandonner à l'État leur droit de propriété. Nous ne saurions assez les en remercier au nom de tous les savants.
« C’est en effet là un remarquable exemple de peintures préhistoriques, les seules jusqu'ici aussi complètes qui existent en France, les premières nettement
démontrées (1). C'est pour cela que nous nous sommes permis de venir en entretenir l'Académie et lui en montrer quelques spécimens. »
M. le D'E. T. Hamy, membre de l'Académie, et que désignaient tout spécialement ses travaux ethnographiques, prit la parole à l’occasion de notre rapport, et proposa : Quelques observations au sujet des gravures et des peintures de la grotte de Font-de-Gaume (Dordogne).
« C'est la troisième fois depuis moins d'un an, que l’Académie est mise en présence de ces mystérieuses figures, gravées ou peintes dans les grottes de la Dor-
dogne ou de la Haute-Garonne et dont chaque nouvelle campagne de fouilles vient {| augmenter le nombre.
) « Cette multiplicité est, sans contredit, une première garantie de l'authenticité | de découvertes que l'on avait contestées au début : il est bien évident qu'on ne recommence pas sept ou huit fois la même contrefaçon !
! « Stüimulés par les contradictions dont leurs découvertes avaient d’abord été
| l'objet, les archéologues qui se vouent à ces recherches très spéciales, ont multiplié
les précautions autour d'eux, et les observations actuelles sont vraiment à l'abri de
tout reproche. Il est désormais bien établi que les gravures et les peintures dont on retrouve les traces sur les parois de certaines grottes du midi de la France et du nord de l'Espagne sont antérieures au dernier remplissage de ces cavités, puis- | qu'elles se continuent au-dessous du sol actuel (2). Il n'est pas moins certain. que les
) dépôts de stalagmite, amassés en certains points, recouvrent bien les contours de plusieurs figures qui sont, par conséquent, antérieures à la formation de ces concrétions (3). Enfin, pour les gravures, on est obligé de reconnaître qu'elles ne sont pas M récentes à leurs bords effrités, à la couleur des incisures qui est la même que celle du reste de la roche, etc.
) « Par contre, les recherches péniblement poursuivies dans ces cavités si } singulièrement décorées ont aussi montré que les peintures y sont surtout 4 abondantes et caractéristiques à une grande distance de l'entrée, dans des | couloirs obscurs et d'un accès parfois bien difficile. A La Mouthe, par exemple, explorée par M. E. Rivière dès 1805, les représentations d'animaux com- | mencent à se montrer à 97 et 128 mètres de l'ouverture de la grotte (4). A ) Marsoulas, dont nous parlait récemment M. Cartailhac, elles se trouvent, pour une certaine part, dans des couloirs surbaissés que l'on ne peut franchir qu'avec & beaucoup de peine (5).
\ (1) En effet les peintures d’Altamira ont été niées tant que noùs n'avons pas fait la démonstration | avec celles de Font-de-Gaume.
(2) Cf. Em. Rivière, {La grotte de La Mouthe (Dordogne) (Bull. Soc. d'Anthropologie, 4me série, CAVE SO MD | | (3.C
. Caprrax et Bruit, Gravures paléolithiques sur les parois de la grotte des Combarelles (Bull. et mém. Soc d'Anthropolo, (4) Id. ibid., p. 305
1re Série; t. 111, 1002, P. 5
(5) Eu. CarrarzHac, Note sur les dessins préhistoriques de la grotte de Marsoulas ({Compte-Rendu Academie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1002, p. 480).
« On ne réussit pas tout d’abord à comprendre pourquoi nos artistes primitifs ont choisi de semblables emplacements pour y accumuler toutes ces figures compliquées. Ce n'était évidemment pas dans un but décoratif qu'ils s'imposaient un tel labeur, dans une obscurité profonde (1). Et je ne puis me défendre de voir dans ces singulières pratiques, que les Australiens du Queensland ont continuées presque jusqu'à nos jours (2), la manifestation de quelque croyance analogue à celles de certains peuples actuels, demi-civilisés ou sauvages.
« Je suppose que si nos troglodytes ont ainsi peint ou gravé ces singulières images d'animaux, c'est avec l'assurance que celui qui les a tracées a acquis par là même sur leurs espèces une influence analogue à celle que possède le Blanc devenu le maître de l’Indien dont il a pu faire le portrait.
« Le choix des animaux représentés plaide singulièrement en faveur de mon hypothèse. Tous les sujets, figurés à La Mouthe, aux Combarelles ou ailleurs, appartiennent, comme l'ont remarqué M. Cartailhac et S. Reinach, à des espèces utiles à l’homme : mammouths, chevaux, bisons, bœufs, antilopes, bouquetins, renne, élan, tous ces animaux fournissent de la viande, du cuir, de l'intestin, de
l'ivoire, des bois, de l'os, des tendons, c’est-à-dire la nourriture, le vêtement, les
matériaux de bon nombre d'instruments utiles.
« D'autre part, jamais un animal malfaisant, ou que recommandent seulement sa couleur, son chant, etc., n'a ici sa place : on n'y voit ni oiseaux, ni reptiles le serpent qui joue un rôle si important chez tant de peuples primitifs fait completement défaut dans cette iconographie utilitaire.
« Le troglodyte a fixé sur la roche, par le trait ou par la couleur, l’image des animaux qui lui sont indispensables, de la même façon que le Péruvien ou Île Caraïbe modelaient les figures de lamas, de bovidés, etc., qu'ils enfermaient dans
la tombe pour servir à l'usage des défunts. Et pour s'assurer plus complètement encore cette espèce de propriété morale qu'il se figurait avoir conquise, il enfermait les précieuses figures au fond des grottes dont sa demeure occupe constamment le vestibule.
« La grotte nouvelle, dont M. le Docteur Capitan, en son nom et en celui de
M. l'abbé Breuil, nous fait connaître la remarquable décoration, me paraît devoir appeler, à d’autres égards encore, l'attention de mes confrères.
(1) Is s’éclairaient avec des lampes de pierre, dont on connaît au moins trois exemplaires. CF. Em. >s lampes préhistoriques en grès (Bull. et Mém. Soc. d'Anthrop. de Paris, 1re série, t. I, p. 67).
. North Queensland Ethnography. Bull. no 4. March'1902. Games, Sport and Amusements, by .12. — Ce savant ethnographe a constaté, en 1809, l'existence à
RiviërE, L
WaLrHEer E. Rorx. Brisbane, 1902, in-40
Chasm Island, dans le golfe de Carpentaria, de cavernes où se trouvent des dessins exécutés sur un fond d’ocre rouge et d’aut s en esquisse sur la surface rocheuse. Plusieurs des cavernes sont d'une élévation si limitée que les de s peints sur les toits (on the roofs) doivent avoir été exécutés par leurs auteurs couches sur leur dos (bring on their back). M. Roth constate qu’il y a dans ces cavernes de Chasm Island beaucoup plus de peintures.found in the roofs than on the sides. Les couleurs sont le rouge et le blanc ; les animaux figurés sont le dugon, le marsouin, des tortues, des lézards, des requins, des holothuries, tous animaux que
s tr:
mangent les Noirs.
« Il me semble notamment qu'on y distingue, avec une netteté particulière, deux séries de représentations bien différentes. Ce sont d'une part, des figures gravées en creux d’un trait net et sûr ; de l’autre, des peintures lourdes et baveuses, cernées par une sorte de champ levé.
« Un type bien caractéristique des monuments de la première catégorie, c’est ce mammouth, aux curieux raccourcis, que MM. Capitan et Breuil ont découvert,
empâté dans la couleur rouge qui couvre l'abdomen d'un grand bison (1). Ce
mammouth est tout à fait caractérisque, avec son haut front montant tout droit,
ses énormes défenses recourbées en demi-cercle, sa fourrure à longs poils qui
descend presque jusqu'au sol. Il a été exécuté à petits coups de burin, incisés avec
nn
une remarquable adresse.
« La tête d'antilope indéterminée, le combat de rennes dont le motif rappelle le fameux schiste gravé de la collection de Vibraye sont de la même école. Cette
dernière œuvre d’art offre certaines particularités intéressantes, que je voudrais
ss”, €= he à
| bien ne pas passer sous silence. La sculpture a été peinte, et, je crois pouvoir
l'assurer, peinte par un troglodyte qui n'avait jamais vu de renne et ne savait pas
ce qu'était cet animal disparu. Il a en effet colorié l’un des deux combattants en noir et l’autre en rouge, au lieu de leur donner la teinte véritable du pelage du renne, et comme il ne pouvait plus suivre avec sûreté les contours demi-effacés des bois qu'il barbouillait des mêmes couleurs noire et rouge, il les a, sans plus de facon, terminés par des bouts carrés qui ne rappellent en aucune façon les V andouillers du Cervus tarandus.
| « Toutes les peintures de la grotte de Font-de-Gaume ne sont pas aussi ) médiocres, et j'y ai tout de suite remarqué une esquisse vivement enlevée, représentant un élan femelle, dont le trait se renforce de-ci de-là par des appuis de 4 pinceau d'une réelle habileté. Les caractères spécifiques sont sommairement | rendus, mais fort exacts.
« J'appellerai encore, en terminant, l'attention de mes confrères sur plusieurs ) signes observés déjà aux Combarelles par MM. Capitan et Breuil (2) et dont les Ÿ À plus nets sont peints sur les flancs du gros bison en relief. On serait tenté d'y LS reconnaître la représentation d’une tente, d’une hutte, d'une étable peut-être.
L'une de ces figures se termine en haut par une série de traits divergents qui £
rappellent les longues perches qui sortent par le sommet entr'ouvert des tentes des 1 Das | 2Q à |: 7 > rairie TE rec ne A 2 } Peaux-Rouges de la Grande Prairie ; d’autres offrent une certaine analogie avec
(1) La couleur qui se voit ici nettement superposée à la sculptur
couvre franchement à Altamira rie, t. VIII, 1807, p. 318).
plusieurs stalactites, d’après M. Ed. Harlé {Bull. Soc. d'Anthropologie., 4m PINOpAC DER :
17, les huttes demi-souterraines à poutre centrale, qui sont encore en usage dans certaines contrées de l'Europe orientale. » (1)
Depuis 1903, nous avons édité peu de choses sur Font-de-Gaume ; nous avons seulement montré au Congrès de Monaco (1906) un certain nombre de feuilles de nos relevés, et publié un félin gravé, un Rhinocéros dessiné en rouge, et un loup polychrôme ; dans le volume qui vient de paraître, ils se trouvent compris dans notre article : Carnassiers, Rhinocéros figurés dans les cavernes du Périgord. Au cours de diverses notes sur d’autres cavernes, et dans des travaux concernant l’ensemble des cavernes ornées, M. Breuil a naturellement abordé plusieurs fois des sujets où rentraient des documents issus de Font-de-Gaume. Cela s’imposait particulièrement, pour ce qui concernait l’évolution et la technique artistique au travers l’âge du Renne. Après l'étude et les relevés d'Altamira, après la visite de Marsoulas, les uns et les autres en collaboration avec M. E. Cartailhac, M. Breuil revenait instruit sur des termes de comparaison bien précieux, et l'attention éveillée sur la diversité des périodes artistiques dont les fresques et les dessins sont les vestiges. Des séjours successifs aux Eyzies, d'une durée totale de quatre mois, lui permirent de réviser les anciens relevés, et d'en faire de nouveaux, en déchiffrant patiemment
toutes les images ; il en est résulté d'importantes conclusions qu'il a discutées sur place avec ses collaborateurs et dont l'exposé formera l’une des parties principales de cette monographie. 3
A Font-de-Gaume, les fresques présentent une grande résistance, et peuven] être calquées sans difficulté, chose qui était impossible à Altamira. Aussi M. Breuil a-t-il calqué toutes les figures à leur vraie grandeur ; il a réduit leur silhouette à une échelle uniforme de un cinquième, au moyen de la chambre claire ; sur ce croquis réduit, un dessin plus détaillé et plus fouillé était exécuté, et ensuite le pastel définitif. Toutes ces opérations ont été faites sur place ; aucun coup de crayon ou d’estompe n’a été donné en dehors de la grotte, exception faite, naturellement, du travail de réduction. Les couleurs des fresques originales ont été soigneusement étudiées, mais il a fallu, pour en faire un relevé intelligible, les renforcer notablement. Aussi la plupart des figures, dans la caverne, sont loin d'être aussi visibles que sur nos planches : la couleur roussätre du fond, quelquefois même brunâtre, les innombrables salissures des inscriptions modernes, modi-
fient complètement l'aspect de netteté et la vigueur des teintes que nos planches
ont nécessairement dû revêtir.
Nous nous sommes préoccupés d'obtenir des photographies, permettant de se rendre compte de l'état réel des fresques. Après bien des eflorts infruc-
tueux nous avons pu obtenir des épreuves utilisables comme contrôle des
(1) Bien que plusieurs de nos notices préalables et aussi la communication de M. Hamy contiennent des appréciations hâtives ou même tout à fait inexactes, nous n'avons pas eru devoir les rectifier ici : notre
monographie y suffira amplement.
relevés, grâce au concours d’un habile photographe, M. Lassalle, de Toulouse. En prenant la moyenne entre ces photographies, où la visibilité réelle est fortement amoindrie, et les planches en couleur, nos lecteurs auront une idée juste de l’état des fresques.
La caverne, grâce à la générosité de M. Delmarès et de Madame Esclafer, a été donnée à l’État, peu de jours après la découverte, à la suite des démarches du D' Capitan et de M. Peyrony. Par les soins de la sous-commission des monuments préhistoriques (Direction des Beaux-Arts, Ministère de l'Instruction Publique), une porte fermée à clef a été établie à l’entrée, mais toute personne peut, sur
sa demande, être conduite dans la caverne.
CHAPITRENIT
Description des lieux