ACTE NEUVIÈME
Élicie. C'est à celui qui m'a mise en colère que tu dois adresser tes reproches. Puis-je manger à côté de ce maudit, qui vient me dire en face que son haillon de Mélibée est plus joli que moi !
Sempronio. Tais-toi, ma vie, c'est toi qui as fait la comparaison ; toute comparaison est odieuse ; c'est à toi que revient la faute et non à moi.
Areusa. Sœur, viens manger et ne fais pas à ces fous, à ces entêtés l'honneur de les bouder, ou bien je me lève aussi de table.
Élicie. Ce n'est que pour te plaire que je vais contenter ce maudit et user de patience avec tous.
Sempronio. Hé, hé, hé.
Élicie. De quoi ris-tu ? Qu'un méchant cancer puisse dévorer cette bouche disgracieuse et méchante !
Cèlestine. Ne lui réponds pas, ami, nous n'en finirions jamais. Occupons-nous de ce qui nous regarde. Dites-moi, comment avez-vous laissé Calixte ? Comment Pavez-vous quitté? Comment avez-vous pu tous deux vous échapper d'auprès de lui ?
Parmeno. Il est comme un homme frappé de malédiction, jetant feu et flamme, désespéré, perdu, à moitié fou ; il est allé à la messe à la Madeleine prier Dieu de te faire la grâce de pouvoir ronger les os de ces poulets et jurant de ne rentrer chez lui qu'il ne sache que tu en es venue à tes fins avec Mélibée. Ta robe, ta mante et mon pourpoint, voilà le positif ; que le reste aille et vienne, je ne sais quand il le donnera.
Cèlestine. Quand il voudra; après Pâques les bons cadeaux89. Tout ce qui se gagne avec peu de peine se reçoit avec plaisir, surtout quand cela vient d'un point où cela fait si petite brèche, de chez un homme si riche qu'avec les balayures qui sortent de sa maison je pourrais sortir de misère, tant il y en a. Ce qui fait souffrir ces gens-là, ce n'est pas ce qu'ils donnent, mais la cause pour laquelle ils donnent. L'amour les étourdit de telle manière qu'ils ne sentent pas ce qu'ils
font, ils n'en éprouvent aucune peine, ils ne voient et n'entendent pas. Je puis juger de tout cela par ceque j'ai remarqué chez des hommes moins passionnés, moins dévorés des flammes d'amour que Calixte. Ils ne mangent pas, ne boivent pas, ne rient pas, ne pleurent pas, ne dorment pas, ne veillent pas, ne parlent pas, ne se taisent pas, ne souffrent pas, ne se reposent pas, ne sont ni contents ni mécontents, tant les agite cette douce flamme qui remplit leurs cœurs. Si la force de la nature les oblige à faire quelqu'une de ces choses, ils y pensent si peu que lorsqu'ils mangent, la main oublie de porter la nourriture à la bouche : si on leur pirle, on ne peut en obtenir une réponse convenable ; leurs corps sont avec eux, leurs cœurs et tous leurs sens sont avec leurs maîtresses. L'amour a une force immense; il traverse non-seulement la terre, mais encore les mers, tant il est puissant. Il domine également toutes les classes d'hommes, il surmonte toutes les difficultés. C'est une chose chagrine, redoutable, une source d'inquiétudes; elle porte à voir toutes choses sous leur plus mauvais côté. Si vous avez été de bons amoureux, mes enfants, vous reconnaîtrez que je dis vrai.
Sempronio. Mère, en toutes choses tu as raison. Ici est une femme qui a fait de moi un autre Calixte : je perdais l'esprit, j'avais le corps fatigué, la tête vide ; je sommeillais le jour, je veillais la nuit, attendant toujours l'aurore avec impatience ; je faisais des folies, j'escaladais les murs, je risquais ma vie à chaque instant; j'allais au-devant des taureaux, je faisais courir les chevaux, je lançais le disque, je joutais à la lance, je me brouillais avec tous mes amis, je brisais des épées, je faisais des échelles, je mettais des armures; je faisais mille sottises dignes d'un amoureux, des vers, des jeux de mots ; j'inventais mille choses galantes ; tout cela du reste a été on ne peut mieux placé, puisque j'ai gagné un tel joyau.
Élicie. Tu es donc bien persuadé que tu m'as