ACTE NEUVIEME. I
gagnée ; mais je te certifie que tu n'as pas plus tôt tourné la tète que je trouve en cette maison un autre que j'aime mieux, qui est plus gracieux que toi et qui ne cherche pas sans cesse l'occasion de me mettre en colère comme toi, qui restes un an sans me venir voir, qui arrives tard et de mauvaise humeur.
Gelestine. Mon fils, laisse-la dire, elle extravague ; plus tu l'entendras parler de la sorte, plus tu verras s'accroître son amour pour toi. Tout ce qui t'arrive, c'est pour avoir fait l'éloge de Mélibée; elle ne connaît pas de meilleur moyen de te le faire payer que de te traiter comme elle te traite ; et je suis persuadée qu'elle attend impatiemment la fin du dîner pour ce que je sais bien. Quant à sa cousine, je la connais. Jouissez de votre fraîche jeunesse; quiconque tient et mieux attend, plus tard se repent. C'est ce que je fais aujourd'hui pour quelques heures que j'ai laissées se perdre quand j'étais jeune, quand on m'appréciait, quand on m'aimait; et maintenant, pour mes péchés, je deviens vieille, personne ne me veut, et Dieu sait ce que je voudrais encore bien ! Baisez-vous, embrassez-vous, je ne puis plus avoir d'autre plaisir que celui de vous voir. Tant que vous êtes à table, tout se pardonne de la ceinture à la tête 5 quand vous en serez sortis, je ne vous gênerai pas, en pareil cas le roi ne le fait jamais; vous serez libres. Je sais que les fillettes ne vous accuseront pas d'importunité ; pendant ce temps, la vieille Célestine mâchera avec ses gencives dégarnies les miettes delatable. Dieu vous bénisse ! Oh ! comme vous riez, comme vous vous amusez, lapins, fous, enragés. Voilà cequ'il fallait pour dissiper le nuage de vos querelles; prenez garde de renverser la table.
Élicie. Mère, on frappe à la porte, voilà notre plaisir perdu.
Célestine. Vois, ma fille, qui est là, peut-être est-ce quelqu'un qui vient l'augmenter.
Elicie. Ou la voix me trompe, ou c'est ma cousine Lucrèce.
Célestine. Ouvre-lui, fais-la entrer, qu'elle soit la bienvenue $ elle aussi comprend quelque chose à ce que nous disons ici, bien que le peu de liberté dont elle jouit l'empêche de profiter de sa jeunesse.
Areusa. C'est bien vrai, sur ma foi, celles qui servent des dames n'ont pas de plaisirs et ne connaissent pas les doux bénéfices de l'amour. Elles ne voient jamais parentes ni égales avec qui elles puissent parler à leur aise, à qui elles puissent dire : « Qu'as-tu mangé à souper ? Es-tu enceinte ? Combien de poules élèves-tu ? Emmène-moi dîner chez toi ; fais-moi voir ton amoureux ; combien y a-t-il qu'il ne t'a vue ? Comment es- tu avec lui ? Quelles sont tes voisines ?» et autres choses semblables. O tante! quel mot rude, grave et superbe que ce madame qu'il faut toujours avoir à la bouche. C'est pour cela que je vis seule depuis que je me connais, je puis me vanter que jamais on ne m'a appelée autrement que mon Areusa. Près de ces dames d'aujourd'hui, on perd le meilleur de sa jeunesse ; avec une robe trouée qu'elles mettent au rebut, elles payent le service de dix années. Elles injurient leurs suivantes, les maltraitent, les bousculent de telle sorte que celles-ci n'osent parler en leur présence ; quand vient le temps de les marier, elles leur font une querelle, leur reprochent de coucher avec le domestique ou le fils de la maison, de faire les coquettes avec leurs maris, d'amener des hommes au logis ; elles se plaignent qu'on leur a volé une tasse ou perdu une bague, elles leur donnent une centaine de coups de bâton, les mettent à la porte, leurs jupons par-dessus la tête, en leur disant: « Sors d'ici, voleuse, fille de mauvaise vie; hors de chez moi, tu ne porteras atteinte ni à mon honneur ni à la sûreté de ma maison. » Ainsi, qui attend une récompense reçoit des reproches ; elles comptent sortir mariées et sortent déshonorées ; elles espèrent des vêtements et des bijoux de noce, on les renvoie nues et outragées. Voilà leurs profits, leurs bénéfices et leurs salaires. On leur promet des maris,