ACTE DOUZIÈME. l6l
vous tous deux; nous pourrons marcher ainsi en toute sûreté, car on dit : « Homme averti et disposé en vaut deux. »
Parmeno. Les voici, seigneur.
Calixte. Aide-moi àm'armer. Toi, Sempronio, regarde si quelqu'un paraît dans la rue.
Sempronio. Seigneur, il ne paraît personne, et lors même qu'il y aurait quelqu'un, la grande obscurité empêcherait que nous ne fussions vus ou reconnus.
Calixte. Alors suivons cette rue; lors même que cela nous ferait faire quelques détours, nous n'en serons que mieux cachés. Minuit sonne : c'est une bonne heure.
Parmeno. Nous voici tout près.
Calixte. Nous arrivons à temps; dispose-toi, Parmeno, à aller voir si cette dame est derrière la porte.
Parmeno. Moi, seigneur ? Dieu ne le permette pas, ce serait détruire tout ce qui a été fait. Il vaut mieux que ce soit vous qu'elle rencontre le premier ; il se pourrait qu'en me voyant elle se fâchât de voir qu'il y a plusieurs personnes dans la confidence d'une chose qu'elle voulait faire si secrètement, et dont elle redoute tant les conséquences. Peut-être même penserait-elle que vous vous moquez d'elle.
Calixte. Oh ! que tu as bien dit! tu m'as donné la vie avec un conseil aussi sensé. Si par malheur elle rentrait chez elle sans me voir, il n'en faudrait pas davantage pour me porter mort au logis. J'y vais seul; vous autres, restez ici.
Parmeno. Qu'en penses-tu, Sempronio? i\otre imbécile de maître croyait-il donc me prendre pour bouclier et m 'envoyer au-devant du premier danger? Sais-je, moi, qui est là derrière cette porte? Sais-je s'il n'y a pas là quelque trahison ? Sais-je si Mélibée n'a pas l'intention de punir notre maître de son audace? Sommes^nous sûrs que la vieille ait dit la
vérité ? Si tu ne savais pas parler, Parmeno, on t'arracherait l'âme sans que tu connusses à qui tu as affaire. Ne fais pas le flatteur, comme le voudrait ton maître, et tu n'auras jamais à souffrir pour autrui ; n'écoute pas trop les conseils de Gélestine si tu ne veux pas te trouver dans l'embarras; ne fais pas trop de fidèles protestations si tu crains les coups de bâton; sache quelquefois tourner casaque si tu ne veux pas rester les mains vides. Je veux compter comme si j'étais né d'aujourd'hui, car j'échappe à un bien grand danger.
Sempronio. Silence donc, Parmeno ! ne saute pas ainsi, ne sois pas si joyeux, on finira par t'entendre.
Parmeno. Tais-toi, frère, je ne me sens pas de bonheur. Comme je lui ai bien fait croire que c'était pour son intérêt que je refusais d'aller là-bas ! Je ne pensais qu'à ma sûreté. Qui saurait songer à soi aussi bien que je le fais? Si tu y prends garde, tu me verras faire dorénavant bien des choses que tout le monde ne comprendra pas, autant avec Calixte qu'avec tous ceux qui se trouvent mêlés dans cette affaire. Je suis persuadé que cette 'demoiselle sera pour lui un leurre, un appât ; quiconque y viendra mordre payera chèrement son écot.
Sempronio. Va, ne te tourmente pas de semblables idées, bien qu'il puisse y avoir quelque chose de vrai. Tiens-toi prêt toutefois, au premier bruit que tu entendras, à prendre tes jambes à ton cou 98.
Parmeno. Tuas lu au même livre que moi: Nous sommes deux pour un seul cœur; mes jambes sont taillées pour la course, je saurai fuir mieux que tout autre. Je te remercie, frère, de m'avoir conseillé une chose que je n'osais te proposer; si notre maître est aperçu, je crains qu'il ne puisse s'échapper des mains des gens de Plebère; il ne pourra guère venir nous demander ensuite ce que nous avons fait et nous reprocher d'avoir fui.
Sempronio. O Parmeno! mon ami, que la confor-