‹ La CélestineChapitre 127 sur 179 · ACTE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DOUZIÈME

mité de goûts entre compagnons est chose utile et profitable ! Lors même que Célestine ne nous eût pas été bonne à autre chose, cette amitié, qui nous vient d'elle, est à elle seule un bien inappréciable.

Parmex\o. Personne ne peut nier ses torts quand ils sont évidents, et il est certain que, par honte l'un de l'autre et par crainte d'être odieusement traités de lâches, nous attendrions ici la mort avec notre maître, quand il n'y a que lui seul qui la mérite.

Sempronio. Mélibée doit être venue; écoute, on parle bas.

Parmeno. Ah ! je crains bien que ce ne soit pas elle, mais quelqu'un qui contrefait sa voix.

Sempronio. Dieu nous préserve des traîtres! qu'ils n'aient pas pris la rue par laquelle nous devons fuir, je ne crains pas autre chose.

Calixte. Ce bruit vient de plus d'une personne j je veux parler, quoiqu'il arrive. Hé, hé! madame?

Lucrèce. C'est la voix de Calixte, je vais au-devant de lui. Qui parle? Qui est dehors?

Calixte. Celui qui vient pour obéir à vos ordres.

Lucrèce. Pourquoi n'approchez-vous pas, madame ? Venez sans crainte, ce cavalier est ici.

Mélibée. Folle, parle bas, regarde bien si -c'est lui.

Lucrèce. Approchez-vous, madame ; c'est bien lui, je le reconnais à la voix.

Calixte. Je suis joué, celle qui m'a parlé n'est pas Mélibée. J'entends du bruit, je suis perdu; mais que je vive ou que je meure, je ne m'en irai pas d'ici.

Mélibée. Va, Lucrèce, te coucher un peu. Holà! seigneur, quel est votre nom? Qui vous a ordonné de venir ici ?

Calixte. Celle qui mérite de donner des ordres au monde entier, celle que je suis indigne de servir.

Que votre grâce ne craigne pas de se faire connaître à un homme que vos charmes ont captivé; que le doux son de votre parole, qui retentit sans cesse à mon oreille, m'affirme que vous êtes bien Mélibée, la reine et la dame de mon cœur. Je suis votre esclave Galixte.

Mélibée. L'extrême audace de vos messages m'a donné le désir de vous parler, seigneur Calixte. Vous n'avez pu oublier de quelle manière j'ai répondu à vos discours ; je ne sais comment vous pouvez penser obtenir de moi autre chose que ce que je vous ai témoigné. Chassez loin de vous ces vaines et folles idées, afin que mon honneur et ma personne soient à l'abri de tout mauvais soupçon. Je suis venue ici pour vous prier de cesser vos poursuites et de me rendre le repos. Veuillez ne pas mettre ma réputation à la merci des médisants.

Calixte. Le malheur est sans force contre un cœur dès longtemps préparé à le bien recevoir; mais, hélas! j'étais désarmé; je n'avais prévu ni faussetés ni tromperies; je m'abandonnais à vous plein de confiance, quoi qu'il dût arriver, et maintenant n'est-il pas juste que je m'afflige et que je revienne pas à pas le longdu chemin qu'avait fait parcourir à mon imagination la douce nouvelle que j'avais reçue ? O malheureux Calixte ! comme tes serviteurs se sont joués de toi 1 O Célestine, femme trompeuse et rusée! n'aurais-tu pas mieux fait de me laisser mourir, plutôt que de venir ranimer mon espérance et accroître le feu, bien ardent déjà, qui me dévorait! Pourquoi as-tu faussé la parole de cette dame que j'adore? Pourquoi as-tu ainsi causé mon désespoir avec tes mensonges? Pourquoi m'as-tu dit de venir ici entendre cette bouche, qui tient les clefs de ma perte ou de ma gloire, me témoigner le mépris, le reproche, la méfiance,la haine? O mon ennemie ! ne m'as-tu pas dit que la reine de mon âme daignait m'être favorable ? Ne m'as-tu pas dit que c'était de son gré que tu m'ordonnais, à moi,

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