‹ La CélestineChapitre 128 sur 179 · ACTE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DOUZIÈME

son captif, de me rendre ici ? Ce n'était pas pour qu'elle me chassât de nouveau de sa présence, mais pour qu'elle me relevât du bannissement auquel elle m'avait condamné avant ce jour. En qui aurai jedonc foi ? Où est la vérité? Qui donc est sans fausseté? Dans quel lieu ne trouverai-je pas d'imposteurs ? Où rencontrerai-je un franc ennemi, un véritable ami ? Quel est le pays où la trahison est inconnue? Hélas ! pourquoi m'avoir donné une espérance qui me conduit à ma perte?

Mélibée. Cessez vos plaintes, seigneur, mon cœur ne peut les supporter, mes yeux ne peuvent y résister. Vous pleurez de désespoir et m'accusez d'être ingrate ; je pleure de plaisir en vous voyant aussi fidèle ! O mon seigneur et tout mon bien ! combien il me serait plus agréable de voir votre visage, que d'entendre votre voix! Mais comme en ce moment il ne peut se faire davantage, recevez la confirmation des paroles que je vous ai envoyées écrites sur la langue de cette diligente messagère. Tout ce que j'ai dit, je le certifie, je le tiens pour vrai et j'en accepte les résultats. Essuyez vos larmes, seigneur, ordonnez de moi selon votre volonté.

Calixte. O madame ! espérance de ma gloire, repos et soulagement de ma peine, joie de mon cœur ! Quelles paroles suffiraient à vous rendre grâces de l'incomparable merci que vous voulez bien me faire en ce moment si heureux pour moi ? Vous daignez permettre à un homme aussi humble que je le suis de jouir de tout le bonheur de votre amour! Je m'en jugeais indigne, quoique je le désirasse ardemment, lorsque je considérais votre position, lorsque je voyais votre perfection, lorsque je contemplais votre gentillesse, lorsque je pensais à mon peu de mérite et à votre grand mérite, à votre grâce extrême, à vos vertus si vantées et si évidentes. O grand Dieu! comment pourrais-je être ingrat envers toi, qui as si miraculeusement mis en œuvre pour moi tes immenses

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merveilles ! Oh ! qu'il y a longtemps que cette pensée naquit en mon cœur, mais je la repoussais comme impossible. Puis les éclatants rayons de votre extrême beauté frappèrent mes yeux, enflammèrent mon âme, agrandirent mon mérite, chassèrent ma timidité, détruisirent mon hésitation, doublèrent mes forces, dégourdirent mes pieds et mes mains, enfin me donnèrent une telle audace, que leur pouvoir immense m'a conduit au suprême bonheur d'entendre de votre bon gré les accents de votre voix divine. Si je ne l'eusse pas connue avant ce jour, si je n'en eusse pas recules salutaires émanations, je me croirais encore le jouet de quelque maléfice; mais je suis persuadé de votre franchise, je sais que c'est bien à vous que je parle, et je me demande si c'est bien à moi, Calixte, qu'arrive tant de bonheur.

Mélibée. Seigneur Calixte, votre immense mérite, votre grâce extrême, votre haute naissance, ont agi sur moi de telle sorte, que, dès que je vous ai connu, vous ne vous êtes pas un instant éloigné de mon cœur. Bien longtemps j'ai combattu pour le dissimuler; mais lorsque cette femme m'a remis votre doux nom dans la mémoire, je n'ai pu avoir assez de force pour ne pas lui découvrir ma passion et pour ne pas consentir à me rendre en ce lieu, où je vous supplie d'ordonner et de disposer de ma personne selon votre volonté. Maudite soit cette porte qui s'oppose à notre bonheur! Maudits soient ses verrous et ma faiblesse! Sans les cruels obstacles qui nous séparent, vous ne vous plaindriez pas, et je cesserais d'être mécontente.

Calixte. Comment, madame ! vous voulez que je permette à un morceau de bois de mettre empêchement à notre satisfaction? Je n'eusse jamais cru avoir à combattre autre chose que votre volonté. O portes fâcheuses et importunes ! Dieu veuille que vous soyez la proie d'un feu semblable à celui qui me dévore ! le tiers seulement vous consumerait en un instant. Pour

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