ACTE DOUZIÈME
Dieu, madame, permettez que j'appelle mes serviteurs pour qu'ils les mettent en pièces.
Parmeno. N'entends-tu pas, Sempronio? Il veut venir nous chercher pour qu'il nous arrive malheur. Je ne suis pas du tout content d'être ici ; je crois que ces amours ont mal commencé, je n'attends pas davantage.
Sempronio. Silence ! tais-toi, écoute, elle ne veut pas que nous y allions.
Mélibêe. Voulez-vous donc, mon bien-aimé, me perdre et compromettre ma réputation? Ne lâchez pas la bride à votre volonté ; l'espérance est certaine, le temps serait trop court pour ce que vous ordonnerez. Vous ressentez une vive peine, et moi celle de nous deux; vous souffrez de votre seule douleur, et moi de la vôtre et de la mienne 5 ayez patience jusqu'à demain et venez à la même heure par les murs de notre verger. Si maintenant vous brisiez cette cruelle porte, en ce moment nous serions entendus, et demain il naîtrait dans la maison de mon père un terrible soupçon sur ma faute. Et comme vous sentez que le tort grandit en proportion de l'état de celui qui le commet, on en parlerait dès le jour dans toute la ville.
Sempronio. Notre mauvaise étoile nous a conduits ici cette nuit, nous allons rester là jusqu'au matin, selon que notre maître en prend à son aise, et bien que le bonheur nous favorise, on finira par nous entendre d'ici ou des maisons voisines.
Parmeno. Il y a deux heures que je te prie de partir, nous n'éviterons pas une correction.
Calixte. Oh! madame et tout mon bien, pourquoi appelez-vous faute ce que tous les saints du paradis m'ont accordé? Je priais aujourd'hui devant l'autel de la Madeleine, lorsque cette brave femme vint me rejoindre avec votre doux message.
Parmeno. Tu divagues, Calixte, tu divagues. Je
suis convaincu, frère, qu'il ne doit pas être chrétien. Ce que la vieille traîtresse a manigancé avec ses sorcelleries pestiférées, ce qu'elle a fait avec ses fausses paroles, il dit que les saints de Dieu le lui ont accordé ou Pont obtenu pour lui ; c'est avec cette prétention qu'il veut briser la porte. Il n'aura pas donné le premier coup, qu'il sera entendu et pris par les serviteurs du père de Mélibée, qui dorment tout auprès.
Sempronio. Ne crains rien, Parmeno, nous sommes assez éloignés, et dès que nous entendrons du bruit, nous nous trouverons bien de fuir. Laisse-le; s'il fait mal, il le payera.
Parmeno. Tu parles bien, tu lis dans mon cœur; ainsi soit fait, fuyons la mort, car nous sommes jeunes; ne vouloir ni mourir ni tuer, ce n'est pas lâcheté, c'est bon naturel. Cesécuyers de Plebère sont des fous, ils ne désirent pas tant mangeret dormir que se quereller et se battre ; or, ce serait une grande folie qu'attendre le combat avec des ennemis qui aiment mieux la guerre et le désordre que la victoire et la gloire de vaincre. Oh! si tu voyais comme je suis, frère, tu aurais plaisir! A demi tourné, les jambes écartées, le pied gauche en avant, en fuite, les pans de ma tunique relevés, le bouclier démonté et sous le bras, afin qu'il ne me gêne pas ; je crois, pour Dieu, que je courrai comme un daim, tant j'ai crainte d'être
Sempronio, Je suis bien mieux, moi, j'ai attachéma rondache et mon épée avec les courroies, afin de ne pas les laisser tomberen courant,et j'ai mis mon casque dans le capuchon de ma cape.
Parmeno. Et les pierres dont tu l'avais remplie?
Sempronio. Je les ai toutes jetées pour aller plus légèrement. J'ai bien assez de porter ces cuirasses que tu m'as fait prendre si mal à propos; j'avais bien envie de refuser de les mettre, car elles me semblaient bien pesantes pour fuir. Ecoute, écoute! Entends-tu, Parmeno? Il y a quelque malheur ; nous sommes