ACTE PREMIER
Calixte. N'entends-tu pas, maudit sourd i
Parmeno. Qu'est-ce, seigneur ?
Calixte. On frappe à la porte, cours.
Parmeno. Qui est là ?
Sempronio, Ouvre à moi et à cette vieille dame.
Parmeno . Seigneur, ce sont Sempronio et une vieille putain toute fardée.
Calixte. Silence, tais-toi, maudit, c'est ma tante, cours et va ouvrir. (A part.) J'ai toujours vu que lorsque l'homme veut fuir un danger, il tombe dans un danger plus grand. En cachant cette affaire à Parmeno, que je pouvais maintenir par attachement, par fidélité ou par crainte, j'ai encouru la colère de cette femme qui a un si grand pouvoir sur ma vie.
Parmeno. Pourquoi, seigneur, vous adressez-vous des reproches ? pourquoi vous tourmentez-vous ? Pensez-vous que le nom que j'ai donné à cette vieille ait quelque chose de choquant pour ses oreilles ? Ne le croyez pasj elle se fait autant de gloire de l'entendre que vous lorsqu'on dit : « Calixte est un habile cavalier. » C'est ainsi qu'on la nomme, c'est sous ce titre qu'elle est connue. Si elle se trouve au milieu de cent femmes et que quelqu'un, en passant, dise : « Vieille putain, » sans aucun doute elle tourne à l'instant la tête et répond en souriant. Dans les réunions, dans les fêtes, dans les noces, dans les festins, dans les enterrements, dans toutes les assemblées on la rencontre. Si elle passe près des chiens, ils aboient son nom; si elle se trouve près des oiseaux, ils ne chantent pas autre chose; si les moutons l'aperçoivent, ils la nomment en bêlant; si les bestiaux la rencontrent, ils disent en beuglant : « Vieille putain ! » les grenouilles des marais ne prononcent pas d'autre mot; si elle va près des forgerons, leurs marteaux l'appellent; ainsi font les charpentiers, les armuriers, les serruriers, les chaudronniers, toute espèce de métier lance son nom dans les airs. Les charpentiers la chantent, les matelassiers la cardent, les tisserands l'ourdissent. Les laboureurs dans les vergers, dans les vignes, dans les
blés, passent avec elle leur travail de chaque jour; les joueurs, quand ils perdent, chantent ses louanges. Tout ce qui a un son , partout où elle se trouve, reproduit son nom. Que voulez-vous de plus? Si une pierre heurte contre une autre pierre, elle dit à l'instant : « Vieille putain ! »
Calixte. Comment sais-tu cela? comment la connais-tu ?
Parmeno. Je vais vous le dire. Il y a longtemps que ma mère, pauvre femme, demeurait dans son voisinage; à la prière de Célestine, elle me donna à elle pour la servir. La sorcière ne me connaît guère cependant, car je l'ai servie peu de temps, et l'âge m'a changé depuis.
Calixte. Et à quoi lui servais-tu ?
Parmeno. Seigneur, j'allais au marché, je lui apportais ses provisions et je l'accompagnais. J'accomplissais près d'elle les devoirs auxquels suffisaient mes petites forces. Dans ce peu de temps que je l'ai servie, j'ai garni ma mémoire de bien des choses que quelques années n'en ont pu arracher. Cette bonne vieille possède au bout de la ville, près des tanneries, sur le bord de la rivière, une maison isolée , à moitié détruite, peu meublée et encore moins abondamment pourvue. Elle y faisait une demi-douzaine de métiers : elle était lingère, parfumeuse, maîtresse passée dans l'art de fabriquer du fard et de restaurer les virginités, maquerelle et quelque peu sorcière. Le premier métier servait de couverture pour les autres; à l'ombre de cette profession, bien des servantes entraient dans sa maison pour faire métier d'elles-mêmes *3, puis pour faire des chemises, des gorgerettes et bien d'autres ouvrages. Pas une ne venait sans provisions : du jambon, un peu de blé, de la farine, du vin et choses semblables qu'elle dérobait à ses maîtres j là se recelaient bien des vols de toute qualité. La vieille connaissait bon nombre d'étudiants, d'économes et de novices de couvents; elle leur vendait le sang innocent de ces pauvres filles, qui l'aventuraient hardi-