‹ La CélestineChapitre 48 sur 179 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ment, confiantes en la restitution qu'elle leur promettait. Elle alla plus loin : à l'aide de ses élèves, elle communiquait avec les filles les mieux surveillées, et venait toujours à bout de ses projets. J'ai vu entrer bon nombre de ces dernières en temps de prières , à l'aide des stations, des processions de nuit, des messes de Noël, des messes de l'aube et de mille prétextes de dévotion ; derrière elles venaient des hommes déchaussés, à l'air contrit, à demi vêtus, semblables à des pénitents , et qui se rendaient chez la vieille pour pleurer leurs péchés. Pensez quel trafic c'était! Elle faisait profession de soigner les petits enfants, elle prenait du lin dans une maison et le donnait à filer dans l'autre, tout cela pour avoir moyen d'entrer partout. Partout on la connaissait : « Mère par ci, mère par là, voilà la vieille, voici la matrone. » Malgré tant d'affaires, elle ne négligeait ni messe ni vêpres ; elle ne manquait aucun couvent de moines ou de religieuses : c'est là qu'elle faisait ses dévotions et ses intrigues. Dans sa maison, elle faisait des parfums, falsifiait des essences, du benjoin, de l'ambre, du musc, des poudres, des odeurs. Elle avait une chambre pleine d'alambics, de fioles, de petits barils de terre, de verre, de cuivre et d'étain, faits de mille façons ; elle fabriquait du sublimé, des fards, des fausses broderies, des petites bougies, de la laine, des pommades, de l'eau lustrale, des eaux pour le teint, du blanc et autres drogues pour le visage, avec de la lie de vin, avec de l'asphodèle, avec de l'écorce de baguenaudier, de la serpentaire, du fiel, du verjus. Elle distillait des sirops et des choses sucrées. Elle adoucissait la peau avec du jus de limon, du turbith, de la moelle de chevreuil et de héron et autres matières. Elle fabriquait des eaux de senteurs, de roses, d'oranges, de citrons, de jasmins, de chèvrefeuille, d'œillets sauvages musqués, pulvérisés avec du vin. Elle faisait une lessive pour teindre les cheveux en blond avec des sarments, du chêne vert, du seigle, des marrubes, du salpêtre, de l'alun et diverses autres choses. 11 serait fastidieux de dire les graisses, les beurres, les

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suifs qu'elle possédait. Elle en avait de vache, d'ourse, de jument, de chamelle, de couleuvre, de lapin, de baleine, de héron, de butor, de daim, de chat sauvage, de blaireau, de hérisson, de loutre ; des essences pour bains, en quantité. Rien n'est merveilleux comme le nombre d'herbes et de racines qui étaient suspendues au toit de sa maison. De la camomille, du romarin, de la guimauve, de la capillaire, du mélilot, de la fleur de sureau et de moutarde, du nard, du laurier blanc, de la rieur sauvage, du figuier, du bec d'or, de la feuille noire. Elle composait pour le visage un nombre incroyable d'huiles, d'alibousier, de jasmin, de limon, de pépins, de violettes, de benjoin, de pistachier, de pignons, de jujubier, de lupin, de pois chiches, d'herbe aux oiseaux. Elle conservait précieusement dans une armoire un petit pot de baume pour cette balafre qu'elle a au travers du nez. Quant aux virginités endommagées, elle refaisait les unes avec de petites vessies, elle réparait les autres avec un point de couture. Elle a sur une tablette, dans une petite armoire peinte, quelques aiguilles très-fines de pelletier et des fils de soie cirée, des racines de fustet, d'ognon sauvage et de poireau; avec cela elle faisait des merveilles. Quand l'ambassadeur français vint ici, elle lui vendit trois fois pour vierge une servante qu'elle avait.

Calixte. Elle eût pu le faire pour cent autres.

Parmeno. Ah! Dieu puissant! elle restaurait par charité un grand nombre d'orphelines et de pauvres égarées qui s'adressaient à elle. Dans une pièce éloignée, elle avait mille remèdes pour les amours malheureux et des philtres pour se faire aimer. Elle avait des morceaux de cœur de cerf, de langue de vipère, des têtes de cailles, des cervelles d'ânes, des excréments de cheval et de petit enfant, des fèves mauresques, des aiguilles aimantées, des cordes de pendus, de la fleur de lierre, des pointes de hérisson, des pieds de blaireau, des graines de fougère, la pierre du nid de l'aigle et mille autres choses. Bien des hommes et des femmes venaient la consulter : aux uns elle demandait le pain dans lequel ils mordaient, aux autres

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