‹ La CélestineChapitre 49 sur 179 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

un morceau de leur robe, à d'autres des mèches de leurs cheveux ; à ceux-ci elle peignait des caractères avec du safran dans la paume de la main, à ceux-là des signes avec du vermillon; à quelques-uns -elle donnait des cœurs de cire pleins d'aiguilles brisées et d'autres choses faites de glaise et de plomb et fort hideuses à voir. Elle traçait des figures, marmottait des paroles près de terre. . . Qui pourrait vous dire ce que faisait cette vieille sorcière? tout était mensonge et moquerie.

Calixte. Tout cela est bien, Parmeno; nous y reviendrons en temps opportun. Je te sais bon gré de ces avis et t'en remercie. Ne perdons plus de temps, car la nécessité n'aime pas les retards. Cette vieille vient ici à ma demande; elle attend plus qu'elle ne devrait le faire; il ne faut pas qu'elle s'impatiente. Je crains, et la crainte éveille la mémoire et force à chercher des ressources. Allons, hâtons-nous, avisons. Mais, je t'en conjure, Parmeno, que la jalousie qui règne entre toi et Sempronio, qui me sert à cette occasion, ne mette pas obstacle au remède de ma vie ; si pour lui j'ai trouvé un pourpoint, la casaque ne te manquera point. Ne pense pas que je fasse moins de cas de tes conseils et de tes avis, que de ses démarches et de ses peines. Je sais que les droits de l'esprit passent avant-les droits du corps. Les animaux travaillent plus de corps que les hommes ; c'est pour cela qu'on les soigne, qu'on les panse; mais on ne les prend pas en amitié. C'est là la différence que je veux établir entre Sempronio et toi, je te le dis sous le sceau du secret. A part mes droits de maître, c'est toi que je choisirai pour ami.

Parmeno. J'ai le droit de me plaindre, seigneur, si j'en juge par vos promesses et vos protestations, de ce que vous semblez mettre en doute mon zèle et ma fidélité. Quand m'avez-vous vu, seigneur, agir avec envie ou négliger vos intérêts pour quelque profit personnel ?

Calixte. Ne te fâche pas, car de tous mes serviteurs La Celestine. 5

tu es celui dont la conduite et la tenue me sont les plus agréables. Mais dans cette occasion importante de laquelle dépendent mon bonheur et ma vie, il faut agir de prévoyance, et j'avise aux événements. Je sais qu'une bonne conduite comme la tienne vaut mieux qu'un bon naturel, mais je sais aussi que le bon naturel est le principe de la ruse. N'en parlons pas davantage et courons à mon salut.

CÉLESTiNE,à/tfj?orte. J'entends marcher, on descend. Sempronio, fais semblant de ne pas les entendre, écoute et laisse-moi dire ce qui convient à nos intérêts à tous deux.

Sempronio. Parle.

Célestine. Ne me tourmente pas et ne m'importune pas : surcharger le malheureux , c'est aiguillonner l'animal fatigué. Tu comprends tellement la peine de ton maître Calixte, qu'il semble que toi et lui ne fassiez qu'un et que vous supportiez tous deux les mêmes tourments. Sois persuadé que je ne suis pas venue ici pour laisser cette affaire sans solution ; Calixte parviendra à son but, ou bien je périrai à la tâche.

Calixte , dans V intérieur, Parmeno , arrête-toi , écoute, ils parlent tous deux, voyons de quoi il est question. O l'excellente femme ! ô biens de ce monde indignes d'être possédés par un si noble cœur! ô fidèle et sincère Sempronio! Vois-tu, mon cher Parmeno? Entends-tu? Ai-je raison? Que penses-tu, dépositaire de mes secrets24, mon conseil et mon âme?

Parmeno. Je dois protester de mon innocence au moindre soupçon et vous conserver jusqu'au bout ma fidélité ; je parlerai , puisque vous m'y autorisez. Écoutez-moi , que la prévention ne vous rende pas sourd, que l'espérance d'un bonheur à venir ne vous aveugle pas. Soyez calme et ne vous hasardez pas, car bien des gens s'efforcent de toucher au but, qui se perdent dans le blanc. Quoique jeune, j'ai vu bon nombre de choses; la mémoire et la réflexion forment l'expérience. En vous voyant ou en vous entendant

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