‹ La CélestineChapitre 50 sur 179 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

descendre, Sempronio et la vieille ont dit à dessein ce que vous venez d'entendre; et c'est sur ces fausses paroles que vous fondez tout votre succès.

Sempronio, à la porte. Célestine, ce que dit Parmeno ne sonne pas bien.

Célestine. Tais-toi, par ma patronne, où est venu l'âne viendra aussi le bât. Laisse-moi là Parmeno je le gagnerai à notre cause; de ce que nous aurons nous lui donnerons sa part; les biens ne sont des biens que s'ils sont partagés. Gagnons tous , partageons tous, jouissons tous; je te l'amènerai doux et humble à manger dans la main ; nous serons deux à deux ou, comme on dit, trois contre un. Calixte, dans l'intérieur. Sempronio!

Sempronio. Seigneur?

Caltxte. Que fais-tu, clef de ma vie? Ouvre. — O Parmeno, je la vois, je suis sauve', je renais. Vois quelle révérende personne, quelle tenue! Qu'il est facile, en mainte occasion , de juger par la physionomie des qualités intérieures! O vertueuse vieillesse T ô vertu sur le retour! ô glorieuse espérance d'un heureux succès ! ô succès de ma douce espérance ! ô salut de ma passion, terme de mon tourment, régénération inespérée, vivification de ma vie, résurrection de ma mort! Je brûle d'être près de toi, je suis impatient de baiser ces mains pleines de salut. L'indignité de ma personne m'en empêche. D'ici j'adore la terre que tu foules et je la baise en ton honneur.

Célestine, à part. Sempronio, ce n'est pas décela que je vis. Ton imbécile de maître pense-t-il me nourrir des os que j'ai rongés? J'attends autre chose de lui nous le verrons à l'œuvre. Dis-lui de fermer la bouche et de commencer à ouvrir la bourse ; je doute des œuvres et encore plus des paroles. Attends que je te gratte, ânesse paresseuse^? Tu aurais mieux fait de te lever matin.

Parmeno, à part. Malheur aux oreilles qui entendent de pareilles choses! Il est perdu celui quihante les

gens perdus. O malheureux Calixte, homme aveugle et démoralisé ! Le voilà, la face contre terre, adorant la plus vieille carogne que la terre ait portée et qui ait jamais frotté ses épaules dans les bordels. Il est perdu, il est vaincu, il est terrassé , incapable de la moindre réflexion, du moindre effort.

Calixte. Que disait la vieille? Il me semble qu'elle pensait que je voulais la payer en paroles.

Sempronio. C'est ce que j'ai compris.

Calixte. Viens avec moi, apporte les clefs, je suis certain de ma guérison.

Sempronio. Vous faites bien,, hâtons-nous, il ne faut pas laisser croître la mauvaise herbe parmi le bon grain ni le soupçon dans le cœur de nos amis; il faut les en chasser avec le sarcloir des bonnes œuvres.

Calixte. Tu raisonnes sagement, marchons et ne tardons pas. (Ils sortent.)

Célestine. Je suis ravie, Parmeno, que nous puissions trouver un moment pour que tu connaisses l'amour que je te porte et la part qui te revient dans mon indigne affection. Je dis indigne, en raison de ce que je t'ai entendu dire tout à l'heure et dont je fais peu de cas. La vertu nous apprend à supporter les tentations et à ne pas rendre mal pour mal, surtout quand nous sommes molestés par des enfants, peu savants en matières de ce monde, qui, avec une fidélité irréfléchie, perdent leurs maîtres et eux-mêmes, comme tu le fais pour Calixte et pour toi. Je t'ai fort bien entendu ; ne crois pas que ma vieillesse ait perdu l'ouïe ainsi que les .autres sens; non-seulement je comprends ce que je vois, ce que j'entends, ce que je connais, mais encore je devine et j'analyse avec les yeux de l'esprit. Tu dois savoir, Parmeno, que Calixte est victime d'un amour malheureux ; ne crois pas pour cela qu'il soit sans force; l'amour sait venir à bout de tout26. Apprends, si tu l'ignores, qu'il y a deux maximes d'une vérité incontestable: la première, que l'homme est obligé d'aimer la femme, que la femme

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