‹ La CélestineChapitre 51 sur 179 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

doit aimer l'homme; la seconde, que celui qui aime véritablement doit être poussé parle désir des souveraines jouissances créées par le père de toutes choses; il faut que l'espèce se perpétue, sans cette loi elle s'anéantirait. Il n'en est pas ainsi seulement des hommes, mais des poissons, des bêtes, des oiseaux, des reptiles. Dans le règne végétal, quelques plantes obéissent à la règle commune, si elles ont crû à peu de distance l'une de l'autre et sans interposition de choses étrangères; de là les horticulteurs et les agriculteurs ont dit qu'il y avait des plantes mâles et des plantes femelles. Que peux-tu répondre à cela, Parmeno? Enfant, petit fou, petit ange, petite perle, louveteau ! Approche, innocent, tu ne sais rien de ce monde ni de ses jouissances. Mais la maie rage me tue, si je te tiens près de moi, toute vieille que je suis... Tu as la voix rauque, ta barbe perce à peine j tu dois avoir la pointe de la bedaine un peu inquiète27.

Parmeno. Comme la queue du scorpion.

Célestine. Plus encore, je pense, car l'une pique sans enfler, la tienne fait enfler pour neuf mois.

Parmeno, Hi, hi, hi !

Célestine. Ris, petit truand.

Parmeno. Tais-toi, mère, ne me fais pas de reproches, ne me prends pas pour un ignorant, bien que je sois jeune. J'aime Calixte, parce que je lui dois fidélité, parce que je lui appartiens, parce que je suis à ses gages, parce qu'il me traite bien et me considère; c'est là la meilleure chaîne qui puisse attacher le serviteur à son maître; le contraire les éloigne Tun da l'autre. Je vois qu'il est perdu, car je ne connais pas de position plus triste que de désirer une chose dont on n'espère pas le succès, et surtout de vouloir remédier à un mal aussi instant et aussi intraitable avec les vains conseils et les sottes raisons d'une brute comme Sempronio. C'est faire la chasse aux fourmis à coups de pelle et de pioche. Je ne puis supporter cela, je le dis et je m'en afflige.

Célestine. Tu ne vois pas, Parmeno, que c'est le comble de la simplicité et de l'enfantillage que de s'affliger pour une chose à laquelle les larmes ne peuvent apporter aucun remède.

Parmeno. Et c'est cela qui me désole, car si en pleurant je pouvais soulager mon maître, cette espérance me donnerait un plaisir tel que la joie m'empêcherait de pleurer; or, je perds l'espérance, je perds la joie, et je pleure.

Célestine. Les larmes sont sans pouvoir pour ce qu'elles veulent empêcher : tu ne parviendras pas à le guérir. Cela n'est-il pas arrivé à d'autres, Parmeno?

Parmeno. Si fait, mais je ne voudrais pas voir mon maître souffrant.

Célestine. Il ne l'est pas; mais lors même qu'il le • serait, il pourrait guérir.

Parmeno. Je fais peu de cas de ce que tu dis, car dans le bien, mieux vaut le fait que l'intention; dans le mal, mieux vaut l'intention que le fait. Ainsi il vaut mieux se bien porter que le pouvoir, il vaut mieux pouvoir être malade qu'être malade en effet. Or donc, il vaut mieux avoir la possibilité dans le mal que le mal lui-même.

Célestine. Oh, maudit! qu'on ne te comprend guère ! Tu ne connais pas son mal ? Qu'as-tu dit jusqu'à présent? De quoi te plains-tu? Te moques-tu de moi ou mens-tu à plaisir? Crois-en ce que tu voudras, ton maître est malade en effet, la possibilité de le guérir est entre les mains de cette pauvre vieille.

Parmeno. Ou plutôt de cette pauvre vieille gueuse.

Célestine. Puisses-tu vivre avec autant de gueuserie qu'elle28, rusé coquin ! D'où te vient pareille audace?

Parmeno. De ce que je te connais.

Célestine. Qui es-tu donc?

Parmeno. Qui je suis? Parmeno, le fils d'Albert, ton

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