ACTE PREMIER
compère; j'ai vécu quelque temps chez toi; ma mère me mit sous ta garde lorsque tu demeurais au bord de la rivière, près des tanneries.
Célestine. Jésus, Jésus, Jésus ! tu es Parmeno, le fils de la Claudine ?
Parmeno. En vérité.
Célestine. Le feu du ciel te brûle ! ta mère était une aussi vieille gueuse que moi. Pourquoi m'attaques-tu ainsi, Parmeno, mon fils? Est-ce bien lui? C'est lui, par tous les saints! Approche-toi, viens ici. Je t'ai donné dans ce monde bien des soufflets, bien des coups de poing et tout autant de baisers Te souviens-tu quand tu dormais à mes pieds, petit fou?
Parmeno. Ah! je m'en souviens bien, et quelquefois, bien que je fusse tout petit, tu m'attirais à ton chevet, tu me pressais contre toi, et je me sauvais parce que tu sentais la vieille.
Célestine. La fièvre te brûle! n'as- tu pas honte de parler ainsi ! Laisse là ces folies et ces passe-temps ; écoute, mon fils, et sois attentif, car bien que j'aie été appelée dans un but, je suis venue pour un autre; j'ai conçu de nouvelles idées en te voyant, et je ne suis ici maintenant que pour toi. Tu sais, mon cher fils, comment ta mère (que Dieu garde ! ) te confia à moi du vivant de ton père. Au moment de sa mort, déjà tu m'avais quittée, elle n'avait d'autre inquiétude que toi et ton avenir; ton absence lui rendit cruelles les dernières années de sa vieillesse; au moment de sa mort, dis-je, elle m'envoya chercher, et, en secret, me chargea de toi ; puis, sans autre témoin que celui qui peut témoigner de toutes actions et de toutes pensées, qui connaît les secrets de nos cœurs et de nos entrailles, et qui se plaça entre elle et moi, elle me dit de te chercher, de t'amener chez moi et de te donner asile. Lorsque tu aurais atteint un âge raisonnable, je devais, pour qu'en vivant tu pusses tenir une position, te découvrir un lieu où elle avait caché une quantité
d'or et d'argent qui vaut bien mieux que tous les revenus de ton maître Calixte. Je le lui promis, et ma promesse la laissa plus tranquille; il est mieux de tenir parole aux morts qu'aux vivants, car les premiers ne peuvent plus agir par eux-mêmes. J'ai perdu beaucoup de temps et beaucoup dépensé à ta recherche jusqu'à ce jour, où il a plu à celui qui a soin de tout, qui accueille toutes les prières et exauce les pieuses demandes, de me faire te rencontrer ici, où je sais depuis trois jours seulement que tu demeures. J'ai été bien vivement affligée, car tu as voyagé et couru de tant de côtés, que tu n'as pu faire aucun profit ni aucun ami. Sénèque l'a dit : « Les voyageurs ont beaucoup d'auberges et peu d'amis, » parce que ce n'est pas en quelques jours que se forment les intimités. Celui qui traite plusieurs affaires à la fois ne s'occupe bien d'aucune; la nourriture ne peut profiter à celui qui mange en courant; rien n'est plus nuisible à la santé que la diversité des mets; jamais une blessure ne se cicatrise si on y applique sans cesse des traitements différents; 1 arbre qu'on transplante trop souvent ne peut prendre racine; il n'y a pas une chose, quelque profitable qu'elle puisse être, qui soit avantageuse au premier moment^. Enfin, mon fils, renonce aux folies de la jeunesse, suis les principes de tes pères, reviens à la raison, fixe-toi quelque part. Ou seras-tu mieux qu'avec ma volonté, ma pensée, mes conseils, à moi qui t'ai reçu de tes parents? Et je te parle comme si j'étais ta véritable mère, sous peine de la malédiction quelle a prononcée contre toi si tu me désobéis. Reste maintenant près de ce maître que tu as choisi, jusqu'à ce que je te conseille autre chose; mais ne va pas le servir avec cette inconséquente fidélité, ne va pas combattre en lui la mobilité, qui est le caractère essentiel des seigneurs de ce temps. Fais- toi des amis, c'est chose durable; sois-leur constant, ne vis pas en fleur 30; laisse là les vaines promesses des seigneurs, qui sucent la substance de leurs serviteurs comme la sangsue suce le sang, qui ensuite les maltraitent, les injurient, oublient leurs services et leur refusent toute récompense.