ACTE PREMIER
Malheur à qui vieillit dans un palais ! c'est ce qu'on écrit de la piscine Probatique : pour cent malades qui y entraient, il en guérissait un 3*. Les seigneurs de ce temps s'aiment plus eux-mêmes que leurs serviteurs, et ils n'ont pas tort; ceux qui leur appartiennent doivent agir de même avec eux. La bonne conduite, les actions nobles et généreuses sont choses perdues, chacun d'eux en profite et préfère mesquinement son intérêt à celui des autres. Or les autres, qui ne sont pas en majorité, ne doivent pas faire autre chose que suivre la même loi. Je te dis tout cela, mon fils Parmeno, parce que ton maître (comme on l'appelle) me semble un attrape-nigauds, il veut se servir de tous sans salaire. Penses-y bien, crois-moi, fais-toi des amis dans sa maison, c'est le bien le plus précieux de ce monde; mais ne compte pas sur son amitié, la différence des états et des conditions le permet rarement. L'cccasion se présente, comme tu sais, pour que nous profitions tous; pense à toi pour le moment; ce dont je t'ai parlé, je te le garde pour un autre temps, il est d'un grand avantage pour toi d'être l'ami de Sempronio.
Parmeno. Célestine, je suis tout tremblant de t'entendre, je ne sais que faire, je suis indécis. D'un côté je te vois, toi, qui es ma mère; de l'autre Galixte, qui est mon maître. Je désire la richesse, mais celui qui s'élève honteusement retombe plus vite qu'il n'était monté. Je ne voudrais pas de biens mal acquis.
Célestine. Et je veux, moi, soit à tort, soit à bon ddroit, maison pleine jusqu'au toit.
Parmeno. Je ne vivrais pas content avec de tels biens; une honnête pauvreté est une noble chose; je te dirai même que n'est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup; sur ce point, quoi que tu dises, je ne te crois pas. Je voudrais passer la vie sans envie,, le désert et la solitude sans crainte, le sommeil sans sursaut, supporter les injures sans colère, la force sans rébellion, et résister à l'oppression.
Célestine. O fils, on a bien raison de dire que la
prudence ne peut exister que chez les vieillards. Tu es bien enfant.
Parmeno. Une douce pauvreté' est le bien le dIus précieux. F
Célestine. Mais dis plutôt comme Maro, la fortune favorise 1 audace. Enfin, quel est l'homme riche dans la république qui veuille vivre sans amis? Dieu soit loue, tu possèdes quelque bien ; ne sais-tu pas que tu as besoin d'amis pour le conserver? Ne pense pas que ton intimité avec ce seigneur te fasse grand profit: plus la fortune est grande, moins elle est solidedans toutes les infortunes, le remède Je plus sûr, ce sont les amis. Où trouveras-tu plus facilement cet avantage, que là où se réunissent les trois genres d'àmitie? Je veux dire ceux qui procurent le bien le profit et le plaisir. Pour le bien, considère la volonté de Sempronio unie à la tienne, et la grande similitude de caractère qui existe entre vous deux. Pour le profit il est^entre vos mains si vous êtes d'accord. Il en est de même pour le plaisir : vous êtes d'âge à goûter toute espèce de jouissances, c'est pour cela que les jeunes gens se reunissent plus volontiers que les vieillardspour puer, pour s'habiller, pour rire, pour manger et boire, pour traiter les affaires d'amour, ils font tout de compagnie. Oh! si tu voulais, Parmeno, quelle heureuse vie nous mènerions ! Sempronio aime Elicie la cousine d'Areusa. '
Parmeno. D'Areusa!
Célestine. D'Areusa.
Parmeno. D'Areusa, la fille d'Elisée?
Célestine. D'Areusa, la fille d'Elisée.
Parmeno. Est-il possible?
Célestine. En vérité.
Parmeno. C'est une chose merveilleuse.
Célestine. Cela te semble bien?
Parmeno. Je ne connais rien de mieux.