‹ La CélestineChapitre 54 sur 179 · ACTE PREMIER. 4I · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. 4I

Célestine. Puisque ta bonne étoile le veut, il y a ici quelqu'un qui te la donnera.

Parmeno. Ma foi, mère, je ne crois plus personne.

Célestine. C'est un excès de croire tout le monde; ne croire personne est un tort.

Parmeno. Eh bien, je te crois; mais je ne veux pas; laisse-moi.

Célestine. Oh! le niais! ne pouvoir supporter le bien, c'est l'acte d'un cœur malade. Dieu donne des fèves à qui n'a pas de mâchoires. O innocent! On peut bien dire que là où se trouve le moins de bon sens se rencontre le plus de fortune; plus il y a d'esprit, moins il y a de fortune; c'est fort heureux.

Parmeno. O Célestine, j'ai entendu dire à mes parents qu'un exemple de luxure et d'avarice fait beaucoup de mal, et que l'homme doit rechercher ceux qui peuvent le rendre meilleur et fuir ceux qui sont moins bons que lui. Sempronio ne me rendra pas meilleur par ses exemples, et moi, je ne guérirai pas ses vices. Pour que je me rende à ce que tu me dis, il faudrait que je fusse seul à le savoir, afin au moins que le péché fût caché pour l'exemple. Si l'homme vaincu par le plaisir agit contre la vertu, que du moins il n'attente pas à Thonnêteté.

Célestine. Tu parles sans réflexion; la possession d'aucune chose n'est agréable sans compagnie. Ne recherche pas l'isolement et l'amertume, car la nature fuit ce qui est triste et désire ce qui est joyeux. Le bonheur est d'être avec ses amis pour les plaisirs sensuels, et surtout pour se souvenir de ses amours et les raconter. J'ai fait ceci, elle m'a répondu cela, nous avons dit telle et telle plaisanterie, je l'ai prise de telle manière, je l'ai embrassée ainsi, elle m'a mordu, je l'ai embrassée, elle s'est placée de la sorte. O quelles douces paroles ! quelle grâce ! quels jeux ! quels baisers ! allons là, retournons là-bas, vive la musique, écrivonslui des vers, chantons ses louanges, inventons mille choses galantes, joutons. Quelle devise prendrons-

nous? Elle va à la messe; elle sortira demain; rôdons dans sa rue; vois cette lettre qu'elle m'a écrite; allonsy cette nuit; tiens-moi l'échelle, garde la porte. Comment t'en es-tu tiré? Voilà le cornard, il l'a laissée seule, amuse-le, j'y retourne. Et pour tout cela, Parmeno, y a-t-il plaisir sans compagnie? En vérité, en vérité, que chacun parle de ce qu'il connaît; c'est là le vrai bonheur; les ânes en font au moins autant dans la prairie.

Parmeno. Je ne voudrais pas, mère, que tu me donnasses des conseils sous promesse de plaisir, comme font ceux qui manquent de raisons valables, qui environnent leurs paroles d'un doux venin , pour chasser ou captiver la volonté de leurs dupes, et qui aveuglent les yeux de la raison avec des semblants de douce affection.

Célestine. Quelle raison, fou? Quelle affection, âne? C'est le bon sens qui te manque, la prudence vaut mieux que le bon sens, et la prudence ne peut exister sans expérience, l'expérience ne se trouve que chez les vieillards; nous autres anciens, on nous appelle pères, et les bons pères conseillent bien leurs enfants; moi, surtout, je te donne des conseils à toi dont je désire le bonheur et l'honneur plus que les miens. Quand me payeras-tu de tout cela? On ne peut rendre aux parents et aux maîtres le bien qu'on en a reçu.

Parmeno. J'hésite, mère, à suivre un conseil qui me semble douteux.

Célestine. Tu ne veux pas? Je te dirai ce que dit le Sage : le découragement le plus prompt, la misère et lous les maux attendent l'homme qui se révolte contre la main qui le châtie. Parmeno, je te laisse, c'en est assez sur ce point.

Parmeno. Ma mère est fort irritée, je doute de ses conseils; ne pas croire est une faute, c'en est une autre que de tout croire. C'est chose humaine que d'avoir confiance, surtout lorsqu'on promet avantages et lorsqu'il y a au delà bénéfices d'amour. J'ai ouï dire que l'homme doit croire ses aînés. Or, que me conseille la vieille? La paix avec Sempronio; la paix ne doit ja-

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