‹ La CélestineChapitre 68 sur 179 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

voisine de la mort, c'est une baraque mal couverte dans laquelle il pleut de toutes parts, une baguette d'osier qui se courbe sous le moindre poids.

Mélibée. Pourquoi dis-tu, mère, tant de mal de ce que tout le monde désire ou recherche avec tant d'impatience ?

Célestine. Ceux-là désirent le mal, ceux-là recherchent la peine ; ils veulent arriver à la vieillesse parce qu'on vit en y arrivant; vivre est une douce chose et on vieillit en vivant. C'est ainsi que l'enfant désire être jeune homme, que le jeune homme veut être vieux, et que le vieillard veut vieillir encore plus, bien qu'avec douleur. Tout pour vivre, car on dit : « La poule ne demande qu'à vivre avec sa pépie. » Mais qui pourra vous conter, madame, les inconvénients de la vieillesse, ses malheurs, ses fatigues, ses inquiétudes, ses infirmités, son froid, sa chaleur, son mécontentement, ses soucis ? Puis les rides du visage, la chute des cheveux et leur changement de couleur, la faiblesse de l'ouïe et de la vue, les yeux qui se renfoncent, la bouche qui se resserre, les dents qui tombent, les forces qui s'en vont, cette démarche hésitante, cette lenteur pour manger? Hélas! hélas! madame, si avec cela vient la pauvreté, vous verrez se taire toutes les autres peines. Quand il y a beaucoup d'appétit, il n'y a pas de provisions; je n'ai jamais ressenti pire indigestion que celle que cause la faim 8*.

Mélibée. Je vois bien que tu parles de la foire selon que tu t'y trouves, mais probablement les riches diront une autre chanson.

Célestine. Madame ma fille, à chaque bout de champ, il y a trois lieues de cruelle lassitude. Les riches voient s'en aller la joie et le repos par d'autres conduits souterrains que personne ne devine, car la maçonnerie qui les recouvre est une masse de flatteries et de faussetés. Celui-là est riche qui est bien avec Dieu ; c'est une chose plus sûre d'être déprécié que craint; le pauvre dort d'un meilleur sommeil que

celui qui doit garder avec une continuelle inquiétude ce qu'il a gagné par son travail, ce qu'il perdrait avec douleur. Mon ami ne sera pas dissimulé, celui du riche le sera. Je suis aimée pour moi, le riche pour ses biens; jamais il n'entend la vérité, tous lui disent des flatteries selon sa fantaisie, tous lui portent envie. Vous trouverez à peine un riche qui n'avoue qu'il se trouverait mieux dans la médiocrité ou dans une honnête pauvreté55. Les richesses ne rendent pas riche, mais occupé; elles ne rendent pas maître, mais majordome; il y a plus de gens possédés par les richesses qu'il n'y en a qui les possèdent 56. Elles ont donné la mort à un grand nombre; à tous elles ôtent le plaisir; aucune chose n'est plus contraire aux bonnes mœurs. N'avez-vous pas entendu dire : « Ces hommes riches et puissants ont longtemps dormi, et quand ils se sont réveillés, ils n'ont plus rien trouvé dans leurs mains? » Chaque riche a une douzaine de fils et de petits-fils qui ne font pas d'autre prière que de conjurer Dieu de l'enlever d'au milieu d'eux, qui ne voient jamais venir assez tôt l'heure de le déposer dans la terre, de s'emparer de ses biens et de lui donner à peu de frais son éternelle demeure.

Mélibée. Mère, tu semblés bien regretter l'âge que tu as perdu; voudrais-tu donc recommencer?

Célestine. Il serait bien fou le voyageur qui, fatigué de son chemin, voudrait recommencer la journée pour revenir au lieu où il se trouve. Toutes les choses dont la possession n'est pas agréable, il vaut mieux les tenir que les attendre, car plus la fin s'approche, plus on s'éloigne du commencement. Il n'est rien de plus agréable que l'hôtellerie àl'homme bien fatigué} aussi, quoique la jeunesse soit un joyeux temps, le véritable vieillard ne la désire pas; celui qui manque de raison et de tête n'aime jamais autre chose que ce qu'il a perdu.

Mélibée. Quand ce ne serait que pour vivre plus longtemps, il est bon de désirer ce que je dis.

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