ACTE QUATRIEME. 6j
Célestine. L'agneau s'en va aussi vite que le mouton. Nul n'est si vieux qu'il ne puisse vivre encore une année, nul n'est si jeune qu'il ne puisse mourir aujourd'hui. En cela, vous avez peu d'avantages sur nous.
Mélibée. Tu me surprends avec tout ce que tu m'as dit; tes raisonnements me font penser que j'ai dû te voir en d'autres temps. Dis-moi, mère, es-tu cette Célestine qui demeurait aux Tanneries, près de la rivière ?
Célestine. Tant qu'il plaira à Dieu.
Mélibée. Tu es devenue vieille; on a bien raison de dire que les jours ne s'en vont pas en vain. En vérité, je ne t'aurais pas reconnue sans ce petit signe que tu as sur la figure. Je m'imaginais que tu étais belle; tu es tout autre, tu es bien changée.
Lucrèce. Hi, hi, hi! Il est bien changé, le diable; elle était belle, oui, avec ce Dieu vous garde 87 qui lui traverse le visage.
Mélibée. Que dis-tu, folle ? De qui parles-tu ? De quoi ris-tu?
Lucrèce. De ce que vous ne reconnaissiez pas la mère Célestine.
Célestine. Madame, empêchez le temps démarcher et je saurai bien m'empêcher de changer. N'avez-vous pas lu cette sentence : « Le jour viendra où tu ne te reconnaîtras plus dans ton miroir? » Mais aussi j'ai grisonné avant l'heure et je parais le double de mon âge ; aussi vrai que je suis pécheresse et que votre corps est gracieux, je suis la plus jeune de quatre filles que ma mère mit au monde. Voyez que je ne suis pas aussi vieille qu'on le croit.
Mélibée. Amie Célestine, je me réjouis beaucoup de t'avoir vue et d'avoir fait connaissance avec toi ; tes raisonnements m'ont fait grand plaisir. Prends ton argent et va avec Dieu ; il me semble que tu ne dois pas encore avoir mangé.
Célestine. O image angélique, ô perle précieuse, comme vous parlez! Je me sens toute joyeuse de vous entendre . Ne savez-vous pas que la bouche de Dieu a dit au tentateur infernal : « Nous ne vivrons pas que de pain ? » En vérité, ce n'est pas seulement la nourriture qui soutient, moi, surtout, qui passe quelquefois un et deux jours à jeun, à négocier les affaires des autres; je ne sais pas autre chose que faire mon salut à l'aide des gens de bien et mourir pour eux. J'ai toujours mieux aimé travailler en servant les autres que jouir en ne contentant que moi. Or, si vous me le permettez, je vous dirai la cause et le but de ma venue, qui sont autres que ce que vous avez entendu jusqu'à ce moment, et tels que nous y perdrions tous si je m'en allais sans vous les faire connaître.
Mélibée. Parle, mère, dis-moi tous tes besoins; si je puis y remédier, je le ferai de bon gré en souvenir de notre vieille connaissance et de notre voisinage. Le voisinage oblige aux bons services.
Célestine. Mes besoins, madame? Ce sont plutôt ceux des autres, comme je vous l'ai dit. Les miens restent en dedans de ma porte sans que la terre les sente. Je mange quand je puis, je bois quand j'ai de quoi ; avec ma pauvreté, jamais, grâce à Dieu, il ne m'a manqué un blanc pour du pain et quatre pour du vin, depuis que je suis veuve ; car avant je ne me donnais pas la peine de le chercher; il y avait toujours un sac à vin au logis, toujours une outre pleine et une autre vide. Jamais je ne me suis couchée sans prendre une rôtie dans du vin et deux douzaines de gorgées après chaque bouchée pour calmer mes douleurs d'entrailles. A présent, comme je suis seule maîtresse, on me l'apporte (mauvais sort) dans un petit pot qui ne tient pas deux mesures 58; six fois le jour, pour mon malheur, je suis obligée d'aller, avec mes cheveux blancs sur les épaules, le remplir à la taverne. Mais que je ne meure pas de ma belle mort avant d'avoir vu une outre ou une belle et bonne cruche en dedans de