ACTE QUATRIÈME
ma porte; sur mon âme, il n'y a pas de meilleure provision, et, comme on dit, bon vin et bon pain entretiennent le chemin. Où il n'y a pas d'homme, on manque de tout ce qui est bien; malade est le fuseau s'il n'y a pas de barbe en haut. Tout cela m'est venu, madame, à propos de ce que je disais des besoins des autres et non des miens.
Mélibée. Demande ce que tu voudras et pour qui que ce soit.
Célestine. Gracieuse et noble demoiselle, votre douce parole et votre riante figure, jointes à la bienveillante libéralité que vous témoignez à cette pauvre vieille, lui donnent le courage de tout vous dire. Je quitte un malade qui est à deux doigts de la mort ; il est persuadé qu'une seule parole sortie de votre noble bouche et que j'emporterai dans mon sein pourra le guérir, tant il a de dévotion en votre bonté.
Mélibée. Honorable vieille, je nepuiste comprendre, si tu ne m'expliques pas mieux ta demande. D'un côté tu me fatigues et m'ennuies, de l'autre tu excites ma compassion. Je ne puis te donner une réponse convenable, car j'ai à peine compris ce que tu m'as dit. Je m'estime heureuse si ma parole peut être utile à la santé de quelque chrétien. Faire le bien, c'est ressembler à Dieu ; bien plus, le bienfait revient à son auteur quand il s'adresse à une personne qui le mérite. Quiconque peut guérir celui qui souffre est coupable de sa mort s'il ne le tente pas. Continue donc, et parle sans embarras ni crainte.
Célestine. J'ai perdu toute crainte, madame, en voyant votre beauté, et je ne puis croire que Dieu ait fait des traits plus parfaits, plus beaux et plus gracieux que d'autres, si ce n'est pour y réunir toutes les vertus, la miséricorde et la compassion, pour en faire les ministres de ses faveurs et de ses bienfaits, et tout cela se trouve en vous. Or, comme nous sommes tous nés pour mourir, on ne peut pas dire qu'il jouit de la vie celui-là qui est né pour lui seul , car c'est être
semblable aux brutes m. Parmi les brutes, cependant il en est qui ont bon cœur, comme la licorne, qui, diton, se prosterne devant les damoiselles. Voyez le chien avec toute son impétuosité et sa bravoure; quand il veut mordre, si on se jette à terre devant lui il ne fait point de mal par pitié. Parmi les oiseaux ! le coq ne mange rien sans appeler les poules et sans partager avec elles; le pélican déchire sa poitrine pour nourrir ses enfants avec ses entrailles; les cigognes soignent leurs pères dans leur nid aussi longtemps que ceux-ci les y ont nourries quand elles étaient petites. Puisque la nature a donné tant d'intelligence aux animaux et aux oiseaux, pourquoi nous autres hommes serions-nous plus cruels ? Pourquoi ne prêterions-nous pas secours à notre prochain par nousmêmes ou par les biens dont nous pouvons disposer surtout quand il est affecté d'infirmités secrètes telles que la cause du mal est venue du lieu où se trouve le remède?
Mélibée. Pour Dieu, sans plus tarder, dis-moi quel est ce malade qui souffre un mal si cruel que maladie et remède proviennent d'une même source.
Célestine. Vous devez avoir entendu parler madame d'un jeune cavalier de cette ville, gentilhomme, de noble naissance, qu'on appelle Calixte ?
Mélibée. Bien, bien, bien. Bonne vieille, ne m'en dis pas davantage, ne va pas plus loin. Est-ce là le malade pour lequel tu fais tant de détours ? Est-ce à cause de lui que tu viens ici au-devant de ta mort? Est-ce pour lui que tu as fait tant de pas damnables' honteuse femme, vieille barbue ? Voyons, qu'éprouvé donc ce perdu pour que tu sois venue si à la hâte ? Il est fou, sans doute! En vérité, si je n'eusse été prévenue sur le compte de cet extravagant, avec quelles paroles tu pénétrais jusqu'à moi ! On n'a pas tort de dire que le membre le plus nuisible d'un méchant homme ou d'une femme, c'est la langue 60. Puisses-tu être brûlée vive, entremetteuse, traîtresse, sorcière