ACTE QUATRIÈME
ennemie de l'honnêteté, cause de mille fautes secrètes! Jésus ! Jésus! Lucrèce, emmène-la de devant moi ; je me meurs ; il ne me reste pas une goutte de sangdans les veines. Quiconque écoute de semblables femmes mérite bien ce qui m'arrive et plus encore. En vérité, si je ne craignais pour mon honneur, si je n'avais pitié de rendre publique l'effronterie de cette audacieuse, je ferais en sorte, maudite, que tes discours et ta vie finissent en même temps.
Célestine, à part. Mon malheur m'a conduite ici si ma conjuration ne réussit pas. Hélas! il n'est que trop vrai, frère diable, tout est perdu.
Mélibée. Parles-tu encore entre tes dents devant moi pour accroître ma colère et doubler ta peine? Voudrais-tu sacrifier mon honneur pour donner la vie à un fou; me laisser triste pour lui porter la joie? Veux-tu donc tirer profit de ma perte et demander récompense pour ma faute ; perdre et détruire la maison et l'honneur de mon père pour enrichir une vieille damnée comme toi ? Penses -tu q ue je n'aie pas compris ton but et deviné ton maudit message ? Mais je te certifie que les étrennes que tu trouveras ici t'empêcheront de plus offenser Dieu, car elles mettront fin à tes jours. Réponds, traîtresse, comment as-tu osé tant faire ?
Célestine. La crainte que vous m'inspirez, madame, empêche ma justification. Mon innocence me donne du courage, mais je suis troublée de vous voir irritée, et ce dont je souffre le plus, ce qui me fait le plus de peine, c'est de recevoir votre colère sans qu'il y ait aucun motif. Pour Dieu! madame, laissez-moi terminer ce que j'ai commencé à vous dire, il me sera facile de justifier mes paroles et de m'épargner toute accusation de votre part. Vous verrez que tout ce que j'ai fait était pour le service de Dieu, plutôt que pour une démarche déshonnête; plutôt pour donner la santé au malade, que pour perdre la réputation du médecin. Si j'avais cru, madame, que vous dussiez concevoir aussi
légèrement, d'après ce qui s'est passé, de pernicieux soupçons, votre permission n'eût pas suffi pour me donner l'audace de parler de quelque chose qui eût trait à Calixte ou à un autre homme.
Mélibee. Jésus ! que je n'entende pas davantage le nom de ce fou, de ce sauteur de murailles, de ce fantômede nuit, long comme une cigogne, de cette figure de paravent mal peinte, sinon je tombe morte à l'instant. C'est lui qui me rencontra l'autre jour et se mit à me dire des sornettes en se donnant des airs de galant. Tu lui diras, bonne vieille, qu'il a eu un grand tort s'il s'est cru maître du champ de bataille, parce que je me suis amusée à écouter ses sottises plutôt que de le faire repentir de sa faute; j'ai mieux aimé le tenir pour fou que publier son audace. Conseillelui de renoncer à ses projets, ce sera acte de prudence, sinon il se pourrait qu'il n'eût pas acheté parole si chère en sa vie. Sache qu'il n'y a de vaincu que celui qui croit l'être. Il ne perdit pas son arrogance, mais je conservai ma fierté. C'est le propre des fous que de juger les autres d'après eux-mêmes. Va, retourne-t'en avec la mission qu'il t'a donnée, tu n'auras de moi aucune réponse, ne l'attends pas; il est inutile de prier qui ne peut avoir de miséricorde. Et remercie Dieu si tu sors d'ici aussi libre. On m'avait bien dit qui tu étais, on m'avait avertie de tes qualités, maisje ne te connaissais pas encore.
CÈLESTiNE, à part. Troie était plus forte; j'en ai apprivoisé de plus sauvages; aucune tempête ne dure longtemps.
Mélibee. Que dis-tu, ennemie? Parle de manière que je puisse t'entendre. As-tu quelque excuse à donner à ma colère? Peux-tu justifier ta faute et ton audace?
Célestine. Tant que durera votre colère, ma justification sera impossible; vous êtes bien rigoureuse; mais je n'en suis pas étonnée, il faut au jeune sang peu de chaleur pour bouillir.