ACTE QUATRIÈME
Mélibée. Peu de chaleur! Tu peux bien dire peu, puisque tu vis et puisque j'en suis encore à me plaindre de ton effronterie! Quelle parole pouvais-tu me demander en faveur de cet homme, dont mon honneur ne fût point blessé? Réponds, puisque tu dis que tu n'as point fini, et peut-être payeras-tu encore le passé.
Célestine. Madame, cette parole était une prière à sainte Apolline, fort efficace pour le mal de dents, et qu'on lui a dit que vous saviez 6* ; le secours que j'implorais de vous, c'était votre ceinture, qui a touché, dit-on, les reliques qui sont à Rome et à Jérusalem. Le cavalier dont je vous parle souffre bien vivement de ce mal. C'est pour cela que je suis venue; mais puisque ce que je vous ai dit a donné lieu à la cruelle réponse que vous m'avez faite, qu'il supporte sa douleur en punition d'avoir choisi une messagère aussi malheureuse; et s'il me faut perdre confiance en votre grande bonté, je ne trouverai plus d'eau si j'en vais chercher à la mer. Mais vous savez, madame, que le plaisir de la vengeance ne dure qu'un instant, et la satisfaction que procure un bienfait dure toujours.
Mélibée. Si tu ne voulais que cela, pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Pourquoi donc avoir employé tant de paroles et tant de détours?
Célestine. Madame, parce que l'innocence du motif qui me conduisait me fit croire que, quelle que fût ma manière de l'exposer, on ne pourrait pas en penser mal} si j'ai manqué au préambule nécessaire, c'est parce que la vérité n'a pas besoin d'employer beaucoup de couleurs. La compassion que m'inspirait sa douleur, la confiance que j'avais en votre bonté, arrêtèrent dans ma bouche, dès le principe, l'expression de la cause; et comme vous savez, madame, que la douleur trouble, que le trouble fait hésiter la langue, que la langue obéit toujours à la pensée, pour Dieu! ne me faites pas de reproches. Si ce cavalier a commis une faute, qu'elle ne me soit pas imputée, car je n'ai
pas d'autre tort que d'être la messagère du coupable **. Ne brisez pas la corde par son point le plus fin, ne faites pas comme l'araignée, qui n'emploie sa force que contre les faibles insectes; que les justes ne payent pas pour les pécheurs. Imitez la divine justice, qui dit : « Le châtiment pour l'âme qui a péché; » imitez la justice humaine, qui ne condamne jamais le père pour le délit du fils, ni le fils pour la faute du père. Il n'est pas raisonnable, madame, que l'audace de ce seigneur soit cause de ma perte; bien qu'en raison de ses mérites, il m'importerait peu qu'il fût le coupable et moi la condamnée. Ma mission ici-bas n'est autre que de servir mes semblables : c'est de cela que je vis, c'est cela qui me soutient. Ma volonté n'a jamais été d'irriter les uns pour plaire aux autres, bien qu'en mon absence on vous ait dit tout autre chose de moi. Enfin, madame, le souffle du vulgaire ne peut ternir la vérité. Je suis seule pour l'honorable métier que je fais; il est dans toute la ville peu de personnes que j'aie mécontentées; ceux qui me demandent quelque chose sont toujours satisfaits ; je suis active autant que si j'avais vingt pieds et autant de mains.
Mélibée. Je ne m'étonne pas si on dit qu'un seul maître en vices suffit pour corrompre un grand peuple 63. En vérité, on m'a fait de toi et de tes fausses ruses tant et de telles louanges, que je ne sais si je dois croire que tu me demandes réellement cette prière.
Célestine. Puissé-je ne jamais la réciter! Dieu veuille ne jamais m'exaucer si tous les tourments du monde me font avouer un autre motif I
Mélibée. Ma colère de tout à l'heure m'empêche de rire de cette manière de te justifier; je sais bien que ni promesses ni tourments ne te feront dire la vérité, tu ne le peux pas.
Célestine. Vous êtes maîtresse de moi, je dois me taire, je dois vous servir; faites de moi ce que vous voudrez, vos méchantes paroles me seront la vigile d'une robe 6*,