‹ La CélestineChapitre 73 sur 179 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Mélibée. Tu l'as bien méritée !

Cêlestine. Si je ne l'ai pas gagnée avec la langue, je ne l'ai pas perdue par l'intention.

Mélibée. Tu protestes tant de ton ignorance, que je finirai par y croire. Je veux donc suspendre ma sentence sur ta douteuse justification et ne pas juger ta demande d'après une interprétation peut-être hasardée. Ne t'étonne pas de la colère que j'éprouvais tout à l'heure, car de deux circonstances qui se sont rencontrées dans ce que tu m'as dit, une seule suffisait pour m'ôter le bon sens. Tu me nommes ce cavalier qui eut l'audace de m'adresser la parole, tu me demandes un mot en sa faveur sans me donner d'autre raison ; que pouvais-je penser, sinon que c'était une attaque faite à mon honneur? Mais puisqu'un bon motif a causé tout cela, je te pardonne ce qui s'est passé; mon cœur est en quelque sorte soulagé de voir que ce qu'on réclame de lui est œuvre pie et sainte, car c'en est une que de guérir les gens malades et souffrants.

Cêlestine. Et un tel malade, madame. Pour Dieu ! si vous le connaissiez bien, vous ne le jugeriez pas comme vous me l'avez montré dans votre colère. Sur Dieu et sur mon âme, il n'a pas de fiel, mais bien deux mille qualités; généreux comme Alexandre, brave comme Hector, majestueux comme un roi; gracieux, gai; jamais il n'engendre de tristesse; il est de noble sang, comme vous savez; grand jouteur; armé, on le prendrait pour un saint Georges ; Hercule n'avait pas plus de force et de courage; il faudrait une autre langue pour dépeindre sa tenue, son visage, sa grâce, sa tournure ; tout cela réuni le fait ressembler à un ange du ciel. Je suis persuadée que le beau Narcisse, qui devint amoureux de lui-même quand il se vit dans l'eau de la fontaine, n'était pas aussi bien. Maintenant, madame, il souffre d'affreux tourments pour une seule dent de laquelle il se plaint sans cesse. Mélibée. Et combien y a-t-ii ?

JÔ LA CELESTINE.

Célestine. 11 peut avoir, madame, vingt-trois ans; devant vous est Célestine, qui l'a vu naître et le reçut aux pieds de sa mère.

Mélibée. Je ne te demande pas cela, je n'ai pas besoin de savoir son âge, mais combien il y a de temps qu'il souffre de ce mal?

Célestine. Madame, il y a huit jours, autant que j'ai pu le savoir; on croirait qu'il y a un an, tant il est changé. Le plus grand remède qu'il emploie est de prendre une guitare et de chanter des romances tellement pitoyables que je ne crois pas qu'elles soient autres que celles que composa Adrien, cet empereur grand musicien, sur le départ de l'âme et sur la fermeté à l'approche de la mort. Quoique je me connaisse peu en musique, il semble qu'il fasse parler cette guitare. S'il se met à chanter, les oiseaux éprouvent à l'entendre plus de plaisir que n'en a jamais produit cet Amphion, duquel on disait que ses chants faisaient mouvoir les pierres et les arbres. On n'aurait pas fait de tels éloges d'Orphée, si le cavalier dont je vous parle eût vécu dans le même temps. Voyez, madame, si une pauvre vieille comme moi serait heureuse de rendre la vie à un homme qui réunit tant de qualités. Aucune femme ne le voit qu'elle ne loue Dieu de l'avoir fait ainsi ; et s'il lui parle, elle n'est plus maîtresse d'elle-même, c'est lui qui ordonne. Et puisque je conserve tant de raison, jugez, madame, que mon but était bon, que mes démarches étaient pures, louables et à l'abri de tout soupçon.

Mélibée. Que je suis peinéedemon peu de patience! 11 n'avait aucune mauvaise intention, tu étais innocente, et vous avez souffert tous deux des ridicules fureurs de ma langue irritée. Mais je trouve l'excuse de ma faute dans tes longs discours, qui avaient excité mes soupçons. En payement de ce que tu as souffert, je veux t'accorder ta demande et te donner dès à présent ma ceinture, et comme je n'aurai pas le temps d'écrire la prière avant l'arrivée de ma mère, si la

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