‹ La CélestineChapitre 74 sur 179 · ACTE QUATRIEME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIEME

ceinture ne suffit pas, tu reviendras demain la chercher secrètement.

Lucrèce, à part. Mon Dieu! ma maîtresse est perdue. Elle veut que Célestine vienne en secret. Il y a fraude, elle veut lui donner plus qu'elle ne dit.

Mélibée. Que dis-tu, Lucrèce?

Lucrèce. Madame, je vous dis que vous avez assez causé, il est tard.

Mélibée. Eh bien ! mère, ne dis pas à ce cavalier ce qui s'est passé, afin qu'il ne me tienne pas pour cruelle, violente et malhonnête.

Lucrèce, à part. Je ne mens pas, cela va mal.

Célestine. Je suis surprise, dame Mélibée, que vous doutiez de ma discrétion. Ne craignez pas, je sais tout souffrir et tout cacher ; mais je vois bien que votre esprit soupçonneux n'a fait que très-peu de cas de mes paroles. Je m'en vais avec votre ceinture, et si joyeuse, que je me figure que son cœur lui dit déjà la grâce que vous nous faites, et que je vais le trouver soulagé.

Mélibée. Je ferai davantage pour ton malade, s'il est nécessaire, en retour de ce que je t'ai fait souffrir.

Célestine, à part. Il en faudra bien plus, tu le feras, et nous ne t'en saurons pas gré.

Mélibée. Que parles-tu, mère, de savoir gré?

Célestine. Je dis, madame, que nous vous en saurons gré, que nous sommes à vos ordres, que nous vous sommes tous obligés, que plus le payement est certain, plus on tient à le faire.

Lucrèce. Explique-moi ces paroles.

Célestine. Ma fille Lucrèce, voici : tu viendras chez moi et je te donnerai une lessive avec laquelle tu rendras ces cheveux plus blonds que l'or. Ne le dis pas à ta maîtresse. Je te donnerai de plus une poudre pour te chasser cette odeur de la bouche qui

se fait sentir un peu ; dans tout le royaume il n'y en a pas un autre que moi qui sache la faire : il n'y a rien de plus désagréable que ce défaut chez les femmes.

Lucrèce. Oh ! Dieu te donne une bonne vieillesse ! j'avais plus grand besoin de tout cela que de manger.

Célestine. Alors pourquoi murmures -tu contre moi, petite folle? Tais-toi, tu ne sais pas si tu n'auras pas besoin de moi pour quelque chose de plus important. N'excite pas la colère de ta maîtresse plus qu'elle ne Ta été, laisse-moi aller en paix.

Mélibée. Que lui dis-tu, mère?

Célestine. Madame, nous nous entendons.

Mélibée. Dis-le-moi, car je me fâche quand on dit devant moi quelque chose que je ne puis entendre.

Célestine. Je lui dis, madame, de vous faire ressouvenir de la prière pour que vous la lui fassiez écrire, et de prendre modèle sur moi pour supporter votre colère; je me suis conformée à ce qu'on dit: « Il faut s'éloigner pour un instant de l'homme irrité, pour toujours de l'ennemi. » Vous, madame, vous aviez de la colère parce que vous doutiez de mes paroles, mais non pas de l'inimitié; et lors même qu'elles eussent été ce que vous pensiez, elles n'eussent pas pour cela été blâmables; chaque jour il y a des hommes affligés par des femmes et des femmes affligées par des hommes. C'est l'œuvre de la nature, Dieu commande à la nature, or Dieu n'a jamais fait de mal. Ainsi ma demande, quelle qu'elle fût, était louable en elle-même, puisqu'elle procédait de cette source ; je n'ai donc aucun reproche à me faire. Je vous dirais bien d'autres raisons là-dessus, mais la prolixité fatigue celui qui écoute et fait tort à celui qui parle.

Mélibée. Tu as agi avec tact en toutes choses, aussi

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