ACTE SEPTIEME. IOÇ
maison; ils se culbutaient les uns par-dessus les autres quand elle les appelait : ils n'osaient pas lui dire de mensonges, tant elle avait de puissance sur eux ! Depuis que je l'ai perdue, je ne leur ai pas entendu dire un seul mot de vérité.
Parmeno, à part. Dieu tienne compte à la bonne vieille du plaisir que me font ses paroles et ses louanges !
Célestine. Que dis-tu, Parmeno, mon bien-aimé, mon fils et plus que mon fils?
Parmeno. Je me demande comment ma mère pouvait avoir cet avantage, puisque les paroles que vous disiez toutes les deux étaient les mêmes.
Célestine. Comment? cela t'étonne? Ne connais-tu pas le dicton : « Il y a grande différence de Pierre à Pierre? » Nous ne possédons pas toutes à un si haut degré cette faculté de ma commère. N'as-tu pas vu dans tous les états de bons et de mauvais ouvriers? Telle était ta mère (Dieu conserve son âme!), la première de notre métier, connue pour telle et aimée de tout le monde, des cavaliers, des clercs, des hommes mariés, des vieillards, des jeunes gens et des enfants. Et les jeunes filles, les demoiselles i elles priaient Dieu pour elle comme pour leurs propres parents. Elle avait affaire à tous, à tous elle parlait. Si nous sortions dans la rue, tous ceux que nous rencontrions l'appelaient marraine, car elle avait été sage-femme seize ans. Aussi, bien que tu n'aies pas eu connaissance de ses secrets, en raison de ton jeune âge, il est raisonnable que tu les saches aujourd'hui, puisqu'elle n'est plus de ce monde et que tu es homme.
Parmeno. Dis-moi, mère, lorsque la justice te fît arrêter à l'époque où j'habitais chez toi, vous connaissiez-vous beaucoup?
Célestine. Si nous nous connaissions! Me dis-tu cela pour rire? Nous avions fait le coup ensemble, ensemble on nous vit, ensemble on nous prit et on
IOÔ LA CÉLESTINE.
nous fît le procès, ensemble on nous infligea le châtiment; ce fut là, je crois, la première fois. Mais tu étais bien petit, et je m'épouvante aujourd'hui que tu t'en souviennes; c'est la chose qu'on se rappelle le moins dans la ville. Il y en a tant qui passent sans qu'on s'en occupe! Tu verras chaque jour, si tu vas au marché, des gens qui achètent et qui payent.
Parmeno. C'est vrai, mais dans le péché la pire chose est la persévérance. De même que l'homme n'est pas maître d'un premier mouvement, de même il n'est pas maître d'une première faute; aussi dit-on : « Qui pèche et s'amende à Dieu se recommande. »
Célestine, à part. Pleure pour moi, pauvre fou ! S'agit-il donc de vérités ? Attends un peu, je vais toucher une corde sensible.
Parmeno. Que dis-tu, ma mère?
Célestine. Je dis, mon fils, que, sans compter ce jour-là, ta mère (Dieu ait son âme!) fut arrêtée quatre fois et une entre autres sous accusation de sorcellerie, parce qu'on la trouva de nuit, avec une lanterne, ramassant de la terre dans un carrefour. On la retint une demi-journée sur une échelle dressée au milieu de la place et avec une espèce de mitre sur la tête 7l. Mais ce ne fut rien, il faut bien que les hommes souffrent quelque chose dans ce triste monde pour soutenir leur vie et leur honneur. Et vois combien une semblable affaire altéra peu sa raison ! elle ne renonça pas pour cela à son métier et n'en profita que mieux. Ceci répond à ce que tu disais de la persévérance dans le mal. Elle faisait tout avec grâce, et sur Dieu et ma conscience! bien qu'elle fût sur cette échelle, il semblait, à son assurance et à sa fierté, qu'elle ne faisait pas plus de cas que d'un blanc des curieux qui étaient au-dessous d'elle. Il en est ainsi de tous ceux qui sont, qui valent et qui savent quelque chose, comme elle. Souviens-toi de ce qu'était Virgile, et de tout ce qu'il sut; tu auras sans doute entendu dire comment il fut suspendu à une tour dans un panier d'osier, à