‹ La CélestineChapitre 93 sur 179 · ACTE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

ACTE SEPTIÈME

la vue de Rome entière, et cependant il ne cessa pas d'être honoré et il ne perdit pas son nom de Virgile 1K

Parmeno. Ce que tu dis est vrai, mais ce ne fut pas par punition.

Célestine. Tais-toi, imbécile, tu ne connais rien aux usages de l'Église. Qu'importe que ce soit de la main de la justice ou d'une autre manière? Notre curé, que Dieu garde, le savait bien, car lorsqu'il vint la consoler, il lui dit que bienheureux étaient ceux qui supportaient les persécutions de la justice, que le royaume des cieux était pour eux 73. Or, vois s'il ne vaut pas mieux souffrir quelque chose en ce monde, afin de jouir de la gloire de l'autre. Il y a plus, en raison des accusations portées contre elle à tort et fort injustement, on la força, à l'aide de faux témoins et de cruelles tortures, à s'avouer ce qu'elle n'était pas; mais comme elle avait bon courage, et comme le cœur accoutumé à souffrir supporte plus facilement les mauvais traitements, tout cela ne fut rien. Mille fois depuis ce jour je l'entendis dire : « Si mon pied a été brisé, c'est pour mon bien, car je suis mieux connue qu'avant. » En pensant à tout ce que ta bonne mère a souffert ici-bas, nous devons croire que Dieu l'en récompensera bien là-haut, si ce que notre curé a dit est vrai, et cela me console. Sois donc avec moi ce qu'elle était, un ami véritable ; travaille pour être bon et cherche toujours à le paraître; ce que ton père t'a laissé est en lieu sûr.

Parmeno. Laissons là les morts et les héritages; parlons des affaires présentes, cela nous vaut mieux que de penser aux choses passées. Tu te souviendras sans doute qu'il n'y a pas longtemps que tu m'as promis de me faire avoir Areusa, quand je te dis au logis que je mourais d'amour pour elle.

Célestine. Si je te l'ai promis, je ne l'ai pas oublié ; ne crois pas que j'aie perdu la mémoire avec les années. J'ai fait échec à ta belle à ce sujet plus de trois fois en ton absence. Je la crois mûre à présent; dirigeons-

nous vers sa maison, elle ne pourra pas éviter le mat. C'est là le moins que je veuille faire pour toi.

Parmeno. Je désespérais déjà de l'obtenir, car jamais elle ne m'a laissé profiter de quelques occasions de lui parler, et comme on dit : « C'est mauvais signe d'amour que fuir et tourner le dos, » cela m'avait ôté toute confiance.

Célestine. Je m'inquiète peu de ce découragement ; tu ne me connaissais pas alors et tu ne savais pas comme aujourd'hui que tu as sous la main une maîtresse passée en semblables affaires. Tu verras tout à l'heure qu'autant tu es nécessaire à ma cause, autant je puis t'être utile auprès de ces femmes, et bonne en matières d'amour. Va doucement, voici sa porte $ entrons sans bruit, afin que ses voisines ne nous entendent pas. Arrête- toi, attends au bas de cet escalier, je vais monter pour voir ce qu'il y a à faire, et peut-être trouverons-nous mieux que ni toi ni moi ne pensons.

Areusa. Qui va là? qui monte dans ma chambre à pareille heure ?

Célestine. Une femme qui ne te veut pas de mal, qui ne fait pas un pas sans penser à ton profit, qui s'occupe plus souvent de toi que d'elle-même, une femme qui t'aime, toute vieille qu'elle est.

Areusa, à part. Qu'elle aille au diable, cette vieille, qui arrive à cette heure comme un fantôme! (Haut.) Bonne mère, quel bon motif t'amène si tard? Déjà je me déshabillais pour me coucher.

Célestine. Avec les poules, ma fille? Ce n'est pas ainsi que se fera ta fortune. Te promener à pareille heure, passe. Il est autre que toi, celui qui pleure sur ses besoins; belle vie que la tienne, chacun la voudrait pour soi.

Areusa. Jésus! je vais me rhabiller, car j'ai froid.

Célestine. Ne le fais pas, sur ma vie; couche-toi plutôt, de là nous causerons.

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