ACTE SEPTIÈME. IOÇ
Areusa. En conscience, j'en ai grand besoin, je me suis sentie malade aujourd'hui tout le jour, c'est la nécessité plutôt que le vice qui me fait prendre en ce moment mes draps de lit en guise de jupons.
Gélestine. Puisque tu n'es pas à ton aise, mets bas ta robe et couche-toi, tu me semblés une sirène. Ah ! comme ta robe sent bon quand tu l'agites ! Tout réussit à celles qui ont de l'audace; j'ai toujours eu confiance en tes faits et gestes, en ta grâce et en ton esprit. Que tu es fraîche! Dieu te bénisse! Quels draps et quelle courte-pointe, quel oreiller, quelle blancheur ! Perle d'or, tu verras si elle t'aime celle qui vient te voir à cette heure ; laisse-moi te regarder tout à mon aise, c'est un bonheur pour moi.
Areusa. Doucement, mère, ne t'approche pas de moi, tu me chatouilles, tu me fais rire, et le rire augmente ma douleur.
Cêlestine. Quelle douleur, mon amour? Te moques-tu de moi ?
Areusa. Qu'il m'arrive malheur si je plaisante; voilà quatre heures que je souffre du mal de mère, il me remonte à la poitrine, il veut m'ôter de ce monde. Je ne suis pas aussi vicieuse que tu le penses.
Cêlestine. Voyons, dis-moi à quelle place, je tâterai. Je connais ce mal pour mes péchés; chaque femme au monde a ses entrailles qui la font souffrir.
Areusa. Plus haut, sur l'estomac.
Cêlestine. Dieu te bénisse et l'archange saint Michel te protège ! Que tu es grasse et fraîche ! Quels seins et quelle gentillesse! Je te savais belle, parce que j'avais vu ce que tout le monde peut voir; mais je puis te dire maintenant qu'il n'y a pas dans la ville trois corps comme le tien parmi tous ceux que je connais. Tu ne parais pas avoir quinze ans. Ah ! bienheureux l'homme auquel tu permettras de jouir d'une telle vue! Pour Dieu! tu commets un péché en ne faisant pas part de tant de grâces à tous ceux qui t'aiment bien; Dieu ne
ÎIO LA CELESTINE,
te les a pas données pour qu'elles passent inutilement, ainsi que la fraîcheur de ta jeunesse, sous six doubles de toile et d'étoffe . Ne sois pas avare de ce qui t'a coûté si peu; ne thésaurise pas avec ta gentillesse, elle est de sa nature aussi commun icable que l'argent; ne sois pas comme le chien du jardinier 74, et puisque tu ne peux jouir de toi-même, laisses-en jouir qui le peut. Ne crois pas que tu sois au monde pour ne rien faire; quand elle naît, lui naît aussi ; quand lui, elle. Il n'a été créé en ce monde rien d'inutile, rien qui ne dépendît de la nature. C'est un péché, crois-moi, d'affliger les hommes quand on peut remédier à leurs maux.
Areusa. En vérité, mère, personne ne m'aime en ce moment; donne-moi un remède pour mon mal, et ne te moque pas de moi.
Célestine. Hélas! c'est un mal bien commun et nous y sommes toutes sujettes. Je veux bien dire ce que j'ai vu faire à beaucoup de personnes et ce qui me réussit souvent; mais comme les tempéraments sont différents, de même les remèdes produisent quelquefois des effets tout opposés. Toutes les odeurs fortes sont bonnes, le pouliot, la rue, l'encens, la fumée de plumes de perdrix, de romarin, de musc. Ainsi traitée, la douleur se calme et la mère reprend peu à peu sa place. Il y a quelque chose que je trouvais meilleur que tout cela ; mais je ne veux pas te le dire, puisque tu fais tant la sainte avec moi.
Areusa. Qu'est-ce, mère, je t'en prie ? Tu me vois souffrante, pourquoi me cacher les moyens de guérison ?
Célestine. Va donc, tu me comprends bien, ne fais pas la sotte.
Areusa. Ah ! la fièvre me brûle si je te comprenais ! Mais que veux-tu que je fasse ? Tu sais que mon amant est parti hier pour la guerre avec son capitaine; puis-je lui faire infidélité ?