‹ La CélestineChapitre 95 sur 179 · ACTE SEPTIÈME. III · texte numérisé non relu

ACTE SEPTIÈME. III

Célestine. Vois donc le grand mal et la grande infidélité!

Areusa. En vérité, c'en serait une, car il me donne tout ce dont j'ai besoin; il m'honore, me soigne et me traite comme si j'étais sa dame.

Célestine. Et malgré tout cela, tant que tu n'enfanteras pas, tu ne cesseras pas de souffrir de ce mal, dont il est peut-être cause. Si tu ne veux pas en croire la douleur, crois la couleur, et tu verras ce qui résulte d'une aussi triste compagnie.

Areusa. Mon malheur l'a voulu ainsi; mes parents m'ont jeté un sort. Mais laissons cela, car il est tard, et dis-moi quel est le motif de ta venue.

Célestine. Tu sais bien ce que je t'ai dit de Parmeno; il se plaint à moi de ce que tu ne veux pas le voir, je ne sais pourquoi, car tu n'ignores pas que je l'aime bien et que je le regarde comme mon fils. En vérité, j'agis autrement en ce qui te concerne; tes voisines elles-mêmes me plaisent, mon cœur se réjouit quand je les vois, parce que je sais qu'elles te parlent.

Areusa. Je t'en suis bien reconnaissante, mère.

Célestine. Je n'en sais rien, je crois aux œuvres, les paroles se vendent pour rien partout où l'on veut ; l'amour ne se paye qu'avec l'amour, et les œuvres avec des œuvres. Tu sais la parenté qui existe entre toi et Elicie, que Sempronio entretient chez moi? Parmeno et lui sont compagnons, ils servent ce seigneur que tu connais et duquel il pourra te revenir tant de faveurs. Ne me refuse pas ce qui te coûte si peu à faire. Vous êtes parentes, eux sont compagnons ; vois comme tout s'arrange au delà de nos désirs. Il est venu avec moi, décide si tu veux qu'il monte.

Areusa. Ah ! grand Dieu ! s'il nous a entendues...

Célestine. Non, il est resté en bas; je vais le faire monter, tu le rendras heureux en l'accueillant bien, en lui parlant et en lui faisant bon visage. S'il te plaît,

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sois à lui et fais-en ton plaisir; il y gagnera beaucoup sans doute, mais tu n'y perdras rien.

Areusa. Je comprends bien, mère, que ce que tu m'as dit tout à l'heure, ce que tu me dis maintenant, tout cela est dans mon intérêt; mais comment veuxtu que je fasse ce que tu me conseilles ? Il est quelqu'un à qui je dois compte de tout, comme je t'ai dit, et s'il apprend quelque chose, il me tuera. J'ai des voisines jalouses, elles le diront à l'instant. Je n'ai plus beaucoup à perdre, mais je perdrai toujours plus que je ne gagnerai en me rendant à ton désir.

CÉLESTINE. J'ai avisé à ce que tu crains, nous sommes entrés sans bruit.

Areusa. Je ne dis pas cela pour cette nuit, mais pour bien d'autres.

Célestine. Comment, c'est ainsi que tu es? C'est ainsi que tu agis? Tu n'auras jamais maison avec grenier 75. Tu le crains absent, que ferais-tu s'il était dans la ville? Heureusement pour moi, je ne renonce jamais à donner conseil aux sots, et il y en a toujours, ce qui ne m'étonne pas; le monde est grand et le nombre des gens expérimentés est petit. Hélas ! ma fille, si tu voyais le savoir de ta cousine et combien elle a profité de mes conseils et de mon exemple! Elle est habile et ne s'est pas mal trouvée de mes leçons et de quelques bourrades par-ci par-là. Elle peut en compter un dans son lit, un à la porte et un autre qui soupire pour elle chez lui ; elle s'acquitte avec tous, à tous elle fait bon visage et tous pensent qu'ils sont tendrement chéris; chacun d'eux est persuadé qu'il est seul, que lui seul est aimé, que lui seul suffît à ce dont elle a besoin. Et tu crains d'en avoir deux! Croistu que les planches de ton lit le découvriront? Te contentes- tu donc d'un seul morceau ? Tu ne feras pas grandes provisions; je ne voudrais pas vivre sur tes restes. Jamais un seul ne m'a suffi, je n'ai jamais mis mon affection en un seul. Deux peuvent davantage, quatre encore plus ; plus ils sont, plus ils donnent et

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