B. — SES EFFETS, SES AVANTAGES SUR LES AUTRES RÉGIMES
4°. — Son effet physique et mental.
Les médecins comme les criminalistes se sont par-
tagés sur la question de savoir si la cellule a une
(1) Stevens. — Régime des établissements pénitentiaires, 1579
bonne ou une mauvaise influence sur le détenu. Beaucoup condamnent la cellule comme nuisible à la santé du condamné. Il y souffre, disent-ils; il y tombe malade et fréquemment devient fou : « Le désir de » vivre en société est une loi naturelle » (1).
On met en avant la mortalité; cependant les statistiques ne sont pas si désespérantes, et il faut aussi tenir compte que dans toute prison il y aura toujours plus de maladies et plus de cas d’aliénation que dans la société honnête et libre. C’est un résultat fatal de la vie de désordres et de vices qui a altéré la santé du détenu. Je dirai plus: si on consulte les statistiques, on verra que la prison cellulaire atteint sous le rapport de la mortalité un chiffre moins élevé que celui des maisons d'emprisonnement collectif.
On remarque souvent aussi une proportion plus grande d’aliénés dans les prisons que dans la population libre. Tel état mental qui n’est pas de la folie diminue cependant le libre arbitre; or l'individu qui a Commis son crime dans cet état devient insensiblement fou. Il y a done une injustice à attribuer la folie à l'influence du régime cellulaire lui-même.
Souvent aussi, dit-on, le détenu cherche à se débarrasser de ses souffrances en se réfugiant dans le suicide. Or, on constate également un pourcentage infime de suicides. Les individus qui y recourent
(1) Montesquieu : Æsprit des Lois, L, 1. Ch IL.
sont le plus souvent les prévenus, et rarement les condamnés; ici encore il faut souvent tenir compte de l’état mental de l'individu avant l’incarcération et on ne peut vraiment faire à ce sujet le procès de la cellule.
Dans la cellule on remarque souvent l’anémie et la tuberculose. L’anémie est peut être causée par ce régime : les exercices violents manquent et le détenu se trouve le plus fréquemment assis pour faire son travail ; mais peut-on dire que la tuberculose est la résultante de l’encellulement? Les médecins ont d’ailleurs reconnu le contraire au Congrès de Bruxelles de 1900 auquel j'eus l'honneur de prendre part. Dans la discussion relative au contrôle de la santé physique et mentale des détenus, on a émis le vœu que, dès l’arrivée du détenu, on prît des renseignements sur ses antécédents et sur ceux de sa famille. D'ailleurs, en pratique, le médecin demande ces renseignements au condamné lui-même. Dans ce même Congrès fut traitée la question de l'influence du régime cellulaire sur la santé physique et mentale des détenus. De nombreux rapports ont été présentés et presque tous recommandent le système cellulaire, opinion à laquelle du reste s’est rangée la majorité des congressistes.
M. Sigfrid Wieselgren, directeur général des établissements pénitentiaires de Suède, est d'avis que ses prisonniers supportent très bien la cellule et son
H, Martin. — 2
18 GHAPITRE PREMIER
témoignage est corroboré par les notes des médecins de prisons ; les trois quarts des détenus avaient même augmenté de poids. La moyenne de la mortalité de 1887 à 1896 est de 1,04 0/0, tandis que dans la population libre elle est de 1,82 0/0 de 1881 à 1890. Sur 1438 détenus il y a eu 28 cas d’aliénation en 1897 et sur ces 28, onze seulement ont nécessité le transfert dans un asile. |
M. Ladislas de Uray, directeur du pénitencier de Nagy-Enyed (Hongrie), préconise la cellule. Elle est très propice à la bonne santé du détenu, mais, dit-il, « je constate que la cellule est bien capable de déve- » lopper les moindres dispositions pour la maladie » mentale ».
Les observations consignées dans les rapports des médecins attachés au service des prisons cellulaires, dit M. Astor, constatent que les détenus qui deviennent fous au cours de la détention, étaient déjà atteints ou prédisposés avant l'incarcération. C'est surtout dans les premiers temps que la maladie mentale se déclare. Ce n’est donc pas sous l'influence de l'isolement prolongé. La cellule n’est pas plus la cause du suicide. Toutefois il faut observer que du tempérament du détenu dépend le sort de sa détention ; certaines natures supportent difficilement l'isolement, les gens sanguins par exemple, les anémiques, les névrosés, mais en général l’avantage de la cellule c’est qu’elle est un obstacle à la propagation des maladies infectieuses et épidémiques.
M. Raux, directeur de la maison centrale de Montpellier, observe que le coefficient de maladie et de mortalité est moindre en prisons cellulaires qu’en tout autre lieu. Bien plus, généralement le détenu fatigué et usé par le vice retrouve dans la vie calme, régulière, mais active de la cellule ses forces et sa santé.
M. Petersen, médecin du pénitencier de Vridslôselille, en Danemark, accuse une mortalité égale dans les prisons cellulaires et communes, 1 0/0. Il en est de même pour les maladies, 5 0/0.
M. Benielli, directeur de la circonscription pénitentiaire de Besançon, affirme que l’emprisonnement cellulaire n’a pas de funestes effets pour les condamnés jouissant d’une bonne santé, et cela à cause des multiples précautions hygiéniques qui sont prises. L'emprisonnement cellulaire ne détermine pas plus l’affaiblissement mental s’il ne rencontre pas un terrain préparé. Il en est de même pour le suicide : c’est une loi fatale à laquelle obéit le condamné; qu'il soit isolé ou en commun il cherchera à mettre son projet à exécution. Toutefois, une trop longue détention diminue les forces; mais cela se produit sous tous les régimes, puisque c’est plutôt le corollaire de toute privation de liberté et du défaut de développement de l’activité physique.
En Suisse, à Lenzbourg, M. Hürbin a constaté que la santé physique et mentale des détenus n’est pas
plus altérée que dans l'emprisonnement en commun. Il n’y a guère plus de 1,47 0/0 d’aliénés.
M. le docteur de Beauvais a présenté un intéressant rapport sur les effets du régime cellulaire à Mazas.
De sa longue expérience résulte cette constatation que chez les individus bien portants la cellule n’exerce aucune influence sur la santé. La mortalité y est moins grande que dans les prisons communes. Le régime cellulaire ne provoque ni n'aggrave les maladies, sauf la scrofule. C'est surtout pour les malades mis à l'infirmerie que ce régime est d’une utilité incontestable. Les prisonniers sont ainsi dans des conditions plus avantageuses que les malades des hôpitaux. Cependant ce système est dangereux pour les gens sanguins et les anémiques. S1l est prolongé il peut déprimer l'individu. Les suicides sont peu nombreux ; il en est de même des aliénés. Les fous qu'on observe sont généralement des individus qui ont déjà eu des accès, mais il n’y a pas, à proprement parler, de folie pénitentiaire. En vingt-huit ans M. le D' de Beauvais n’a observé que sept ou huit cas de troubles mentaux passagers dus à l’isolement.
M. le D' de Rode, médecin aliéniste en Belgique, donne les conclusions suivantes: Il n’existe pas de folie qui soit propre aux prisons cellulaires et qui puisse être appelée du nom de folie pénitentiaire.
Ces folies que l’on observe dans ces établissements sont les mêmes que celles de la vie ordinaire, mais modifiées par les conditions hygiéniques spéciales, sociales et disciplinaires des établissements. Le nombre des cas d’aliénation mentale dans les prisons cellulaires n'est guère supérieur à celui des cas dans les prisons communes. De plus, ils sont moins graves et d’une durée moins longue. On peut enfin réduire leur nombre en établissant une sélection des condamnés admis à subir le régime cellulaire ou en éloignant dès le début ceux qui présentent une altération des facultés mentales.
Enfin M. Barthès, instituteur àla Petite Roquette, prétend qu'il y a de sérieux inconvénients à encelluler un individu pendant un certain temps : il en résulte un affaiblissement physique, des troubles cérébraux.
A mon avis, l’état physique et mental dépend dans une large mesure de l'application intelligente du régime cellulaire, et il faut nécessairement envoyer dans des quartiers communs les rares individualités inadaptables à la cellule.
20 Son effet moral.
Le Régime cellulaire a-t-il un effet moralisateur ? Une chose est certaine, c’est qu'il préserve les individus qui y sont soumis de la contagion, et par tant l'œuvre de lx moralisation peut se poursuivre avec
quelque chance de succès. C'est aux gardiens et aux personnes qui font les visites qu'incombe en grande partie cette attribution ; c'est aussi des livres dont on fera un choix judicieux et qui seront mis entre les mains du détenu aux heures de repos qu'on doit l’attendre. Il faut done chercher de toutes manières à ranimer ou à éveiller en lui les bons sentiments; la lecture souvent remplit cet office. Le Directeur de l'Administration pénitentiaire déposait en ces termes à la Commission d'enquête parlementaire de 1873 (1) : « La lecture exerce sur le moral des détenus une » heureuse influence. Ceux qui en contractent le » goût ont généralement une bonne conduite; bien » dirigée, elle peut opérer sur l’âme et l’organisation » du prisonnier une révolution salutaire; aussi le » choix des livres est-il d’une grande importance. »
La solitude n’a pas sur l'âme un effet si terrible que l’on veut bien le dire. Elle est souvent chez l’homme de bien une occasion de faire un retour sur lui-même, de prendre de bonnes résolutions. Ne peuton pas dire qu’elle doit aussi être utile pour celui qui a failli et qui n’est pas encore tombé au dernier degré de la perversion? La cellule assouplit les volontés les plus rebelles et finit toujours par provoquer des dispositions à l'amendement, principalement chez les condamnés jeunes. Le coupable, en effet,
(1) Les Institutions Pénitentiaires de la France, 1895, p. 476.
réfléchit et arrive souvent au regret de sa faute en entendant la voix de sa conscience ; c’est incontestablement la solitude qui l'y prépare, puisqu'en l’éloignant du mal elle ne lui présente que de bonnes influences qui peu à peu prennent racine chez lui.
Dès l’origine, le prisonnier se trouve accablé dans sa cellule et il souffre, ou bien encore il se montre violent, mais peu à peu le calme renaît en lui; les bons sentiments que l’on cherche à lui inculquer, la régularité mécanique de sa vie produisent peu à peu un effet salutaire et le déshabituent du mal. Mais cela ne sufit pas ; aussitôt que l’on voit ces bonnes dispositions naître, il faut les encourager, les fortifier, en un mot s’efforcer de les rendre durables, et on arrivera ainsi à réaliser cette pensée que Clément IX avait fait graver au-dessus de la porte de la prison cellulaire de Saint-Michel à Rome en 1703: « Ge » n’est pas assez de réprimer les méchants par le » châtiment : il faut encore les rendre honnêtes par » un bon régime. »
La cellule a également un effet préventif : elle effraie, elle frappe l'imagination publique. Les r'écidivistes la redoutent et la plupart des statistiques montrent qu'elle a pour résultat de diminuer leur nombre. M. Raux prétend que la majeure partie de la population flottante des criminels d'habitude émiœre et quitte les centres où l’'emprisonnement individuel est appliqué :; c’est une preuve que celte peine
est répressive et exemplaire. Toutefois il est bien difficile de représenter par des chiffres des résultats complets et certains. Le mieux est de résumer l’influence du système de l’emprisonnement individuel par cette phrase de M. Verhaegen, aumônier de la prison d'Anvers, confirmée par M. le D' Dausse, de Bordeaux, au sixième Congrès pénitentiaire : « Si le » système cellulaire n’améliore pas toujours, il ne » rend pas, du moins, plus mauvais. »
3° Ses avantages sur les autres régimes.
Un avantage incontestable de l’isolement, le plus grand à mon avis, est d'enlever le détenu à tout contact malsain. Quoi de plus pernicieux, en effet, que le régime commun ? C’est l’école de la corruption, c'est un véritable foyer de dépravation quelle que soit la surveillance exercée. MM. de Beaumont et de Tocqueville ont ditavec raison (1): « Laréforme morale, » même avec l'isolement et le silence est toujours » incertaine; la corruption avec le mélange des » détenus ne l’est jamais. »
On a toujours mis en avant, quand on a voulu critiquer la cellule, la grande idée que l’homme étant né sociable, la science pénitentiaire doit tenir compte de cette loi. On a dit qu'il était impossible de réagir
(1) Cité par Stevens. — Régime des Etablissements Pénitentiaires (1875), p. 58.
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