‹ La cellule belgeChapitre 6 sur 16 · B). — OPINIONS ÉMISES AU SUJET DU RÉGIME BELGE · texte numérisé non relu

B). — OPINIONS ÉMISES AU SUJET DU RÉGIME BELGE

Bien des savants et des criminalistes ont donné leur opinion sur le système belge. Il y a une opposition complète entre les uns et les autres.

Le Docteur Voisin est tout à fait partisan du système. Il a visité Louvain en janvier 1888 et n’a trouvé aucun cas d’affaiblissement intellectuel occasionné par l’emprisonnement individuel. Tous les condamnés, sauf deux, lui ont déclaré préférer de beaucoup la cellule au régime commun. Il remarque en eux une certaine gaîté, un certain entraînement et les punitions sont rares. Enfin le système belge ne provoque pas, selon lui, plus de cas d’aliénation ou de suicides, ni plus de mortalité que tout autre mode d’emprisonnement.

M. d'Olivecrona, conseiller à la Cour suprême de Stockholm en 1875, n’a « jamais vu des prisons aussi » propres et aussi bien tenues qu’en Belgique », mais toutefois 11 ne voudrait pas voir appliquer la cellule continue.

LETUTTE

En 1872, M. Thonissen, professeur à l’Université

de Louvain écrit (1) : « Le régime belge se distingue

par des caractères spéciaux et des innovations heureuses. Il n’est pas ruineux pour le trésor public, puisqu'il augmente la fécondité du travail et permet de réduire dans une notable proportion la durée des peines. Il n’est pas inhumain puisque l’état sanitaire est généralement plus favorable dans les prisons cellulaires que dansles prisons communes... Il ne fait pas de la cellule un tombeau anticipé puisque le condamné travaille, obtient des livres, fait des exercices en plein air et reçoit en moyenne einq à six visites par jour.

» [est efficace, car, dès l'instant qu’on l’applique avec intelligence, il calme l'irritation des prisonniers et ne tarde pas à dompter les caractères les plus rebelles... Il est rassurant pour la moralité et la sécurité du corps social, parce que mettant les détenus à l'abri de toutes les mauvaises leçons et de tous les mauvais exemples ‘il leur aplanit les voies du bien en les plaçant dans l'impossibilité de fairewle. mal:r. Il est rassurant encore parce que d'une part il empêche les dangereux complots de malfaiteurs qui vont récupérer leur liberté, tandis que d'autre part il préserve les condamnés amendés de ces funestes connaissances de prison dont les

(1) V. Stevens. — Régime des Etablissements Pénitentiaires,

1875, p, 35 ets.

» nombreux inconvénients n’ont pas besoin d'être » signalés. » |

On avait émis des doutes sur la force de résistance des femmes au système de la cellule. S'il faut en croire le même M. Thonissen, elles supportent ce genre d'emprisonnement aussi bien que les hommes. Elles sont très découragées tout d’abord, mais cette période ne dure pas; au bout d’un certain temps elles se résignent, travaillent, se montrent de bonne humeur et en général préfèrent cette détention au système de la communauté. M. Stevens est de cet avis, Car l'emprisonnement cellulaire convient mieux aux habitudes des femmes, à leurs occupations sédentaires, à leur pudeur.

D’autres ont prétendu que le système belge avait l'avantage d'éviter les mauvais contacts, mais qu'il réduisait le mal et le bien à rien : tout consiste dans l'observation et l’inobservation du règlement, et il arrive enfin que le détenu s’adaptant à la cellule et à ses règlements, celle-ci n’a plus sur lui aucune influence.

M. Stevens, lors de la grande enquête française de 1872 s'exprimait ainsi (1): « Le système cellulaire » tel qu'ilest pratiqué en Belgique a surtout pour » objet l’éducation des détenus sans qu'on oublie

(1) Stevens. — Régime des Etablissements Pénitentiaires, 1875,

» pour cela l’idée de châtiment que doit nécessaire- » ment comporter toute condamnation, car la peine » est sérieuse et la discipline très sévère. »

M. d'Haussonville a vu en Belgique des individus « qui avaient été condamnés au début de leur jeu- » nesse et dont les cheveux avaient blanchi dans la » prison, et qui étaient destinés à y mourir. » Il constate que tous avaient les symptômes de la débilitation intellectuelle, comme ceux de l’anémie physique.

Selon d’autres criminalistes, les condamnés entrés jeunes, pour la plupart habitués à une vie de débauches, ne se moralisent guère et arrivent fatalement à la décrépitude physique et morale. M. Berenger a remarqué chez certains détenus de Louvain « un » état d’abrutissement et de dépression intellectuelle », et il trouve que c’est le « type habituel des criminels » condamnés après une vie de débauches et de » méfaits. »

M. Mattos, avocat à Lisbonne, avant visité la maison centrale de Louvain, en mai 1882, se montre l'adversaire du système, lequel lui semble contraire aux progrès de la civilisation humaine. M. Mattos a bien vu des condamnés se portant bien, mais il accuse l'administration d’avoir, à dessein, évité de lui présenter les individus qui ne pouvaient supporter la cellule. Il demanda même à entrer dans certaines cellules et on lui répondit que les individus qui y

étaient enfermés étaient dangereux et qu’une visite contribuerait à augmenter leur excitation, ou bien encore on donna des raisons d'humanité. Bref, selon lui, le régime de Louvain et d'un effet déplorable pour Ja santé et il préfère de beaucoup la prison de Gand. Il à vu à Gand des individus qui n'avaient pu supporter l’emprisonnement individuel ou avaient opté pour le régime commun après dix ans de cellule. IL est navré de leur état.

M. Léveillé a une impression défavorable sur les condamnés de Louvain qu'il retrouve à Gand en 1886. La plupart sont déséquilibrés; ils ont le délire de la persécution et se déclarent sans cesse harcelés par leurs camarades.

Au contraire M. Lallemand est favorable à l’'emprisonnement cellulaire à long terme et réfute les critiques de M. Mattos. M. Picot s’est entretenu avec des condamnés internés depuis vingt-cinq ans et il les trouve sains d'esprit.

J'ai visité aussi plusieurs prisons de Belgique et interrogé des prisonniers. Mon impression, en général, est que les détenus supportent très bien la cellule courte, mais que la cellule longue a souvent sur eux une influence défavorable.

À la prison de Bruges j'ai pu causer avec plusieurs femmes qui avaient subi déjà de un an à trois ans de cellule: la plupart étaient d'une humeur assez enjouée et formaient des projets pour l'époque de la

ci édé ani tirant ,

libération. Il n'y avait qu'une femme ayant déjà subi une longue détention, huit ans: elle était à perpétuité. Malheureusement, elle était flamande et je n'ai pu lui parler que par l'intermédiaire du directeur ; elle ne tenait pas, parait-il, à aller en commun à Mons. Elle avait un air sombre, des yeux quelque peu hagards; le directeur me l'a présentée comme une hystérique et m'a assuré qu’elle avait toujours été dans le même état, même lors de son entrée.

Je suis allé à Louvain et j'ai vu de nombreux condamnés ayant passé en cellule jusqu’à quatre ou cinq ans. Tous m'ont produit une bonne impression ; ils se portent très bien, et ont conservé toute leur vivacité d'esprit. Ils paraissent en général amendés, mais 1l est utile de dire en passant qu'ils faisaient montre de ces bonnes dispositions en présence du directeur. Je n'ai qu’à féliciter ce dernier de son obligeancé et à l’en remercier, mais je crois devoir lui faire un léger reproche : comme il est un partisan convaincu du système, j'ai bien peur qu'il ne m'ait fait voir que les beaux côtés de l'institution, laissant dans l'ombre les condamnés quelque peu éprouvés par le régime cellulaire. Je dois toutefois reconnaître que j'en ai vu quelques-uns dont l'esprit était légèrement faible :

X.... 59 ans. Condamné à perpétuité; a fait trente et un ans de cellule. Dans l'intervalle 1l à passé sept ans à Gand, mais il a demandé à revenir à Louvain.

Son caractère est très aigri et 1l avoue que s’il avait cru resler aussi longtemps sans obtenir de grâce ou de libération il n’aurait pas demandé son transfert à Louvain.

Y.... encore jeune, croit que les médecins l'ont empoisonné en le vaccinant, lors de son entrée au pénitencier. Il a eu mal à la jambe depuis et 1l affirme que c’est à cause de la « pourriture » que lui a inoculée le- docteur. Il faudrait, dit-il, qu'un forgeron le débarrassät en lui brûlant la partie malade au fer rouge.

Z..., 55 ans environ, en cellule depuis une vingtaine d'années se dit innocent : ilse met en fureur contre le directeur s'il vient à lui parler de son crime: la menace de l'envoyer à Gand le fait redevenir calme ; il se dit persécuté constamment par l'administration de la prison, mais malgré tout son plus grand désir est ‘de rester en cellule. <

Un autre condamné ne veut pas non plus aller à Gand, car il se trouve plus tranquille en cellule. Làbas, au contraire, on prépare les coups à faire.

À la prison de Gand j'ai vu plusieurs individus qui avaient été envoyés de Louvain. L’un a fait huit ans à Louvain; il est complètement abruti. Un autre est resté douze ans à Louvain et depuis treize ans il est à Gand; il est un peu affaibli. On l’emploie à des travaux de confiance, à la cuisine; il se trouve content et refuse la libération conditionnelle qu’on

ORGANISATION DU RÉGIME BELGE op

lui a déjà offerte deux fois. Il a toujours pour réponse qu'il veut sauver son âme et que la liberté l'empêcherait d'atteindre ce but.

Un troisième a séjourné dix ans et trois mois à Louvain; il aimerait mieux y être encore, Car on y est plus tranquille, mais il se trouve légèrement gâteux. Un autre encore a dû être transféré en commun après trois ans et neuf mois de cellule. Il est dans une décrépitude intellectuelle complète.

Tous les condamnés, d’ailleurs, ne peuvent s'adapter au régime cellulaire, à raison de leur santé physique ou mentale. C’est ainsi qu’au 31 décembre 1898 sur 4.704 détenus, 3.677 (3.339 hommes et 338 femmes) étaient en cellule et 1.027(957 hommes et 70 femmes) étaient en commun, dont 140 hommes et une femme par suite d’inaptitude physique ou mentale à subir la cellule, ou par suite d'option de régime après une détention cellulaire de dix ans.

Enfin, en général, l'impression produite par ceux qui ont passé un temps déjà long en cellule est plutôt pénible.

Il est intéressant de connaître également l'avis de l'administration elle-même sur son système, tant au point de vue physique qu’au point de vue mental. Dans son rapport au VI° congrès pénitentiaire international, elle consigne ses observations statistiques sur la généralité des détenus. Le nombre proportionnel des journées d’infirmerie sur les journées de détention

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est, dans les maisons centrales, pour les années 1895 à 1898, trois pour cent, et dans les maisons secondaires, trois pour cent pour les femmes, un pour cent pour les hommes. Les maladies les plus fréquentes sont celles des voies respiratoires, lesquelles sont également prépondérantes dans la vie libre.

On a constaté l'immunité des détenus en cellule à l'égard des maladies contagieuses. La mortalité la plus forte de 1895 à 1898 a été dans les maisons centrales de vingt pour mille et dans les prisons secondaires quatorze pour mille. Or le chiffre des décès le plus faible dans cette même période a été dans la vie libre de 17, 23 sur mille habitants. lei toutefois nous avons les enfants et les vieillards qui fournissent un fort contingent, tandis que dans les prisons 1l n°y a guère que des hommes de vingt à soixante ans. Eh bien, même en ce cas, la mortalité des prisons n’est pas plus forte si on tient compte de la nature spéciale de la population pénale, composée d'êtres souvent dégénérés.

De 1895 à 1898 il n'y a eu que cinq suicides et huit tentatives de suicide dans les maisons centrales. Depuis 1896 l’administration a fait examiner au point de vue mental 33 détenus qui avaient atteint dix ans d’encellulement, et le médecin-aliéniste n'a relevé chez eux aucun indice d’aliénation mentale. Pour répondre à ceux qui pourraient se demander ce que sont devenus les condamnés n'ayant pu faire dix

ans, l'administration établit la liste suivante : Depuis vingt-cinq ans, sur 436 condamnés à perpétuité entrésà Louvain, on en trouvait au 31 décembre 1899, 120 qui étaient en cellule en parfaite santé, 139 avaient été transférés en commun, 34 graciés, 22 aliénés et 101 décédés.

En résumé, l'administration est d'avis que tous les détenus ne peuvent subir un encellulement prolongé de dix ans, mais que beaucoup supportent ce régime sans inconvénient pendant un plus grand laps de temps. Toutefois, il faut faire entre les condamnés une sélection judicieuse qui atténue les conséquences fâcheuses qu'entraîne fatalement tout emprisonnement à long terme, quelqu’en soit le mode d'exécution.

Enfin, M. le docteur de Rode, médecin-aliéniste des prisons, paraît donner la note juste : M. le docteur Semal, dit-il, prétendait en 1889, au Congrès international de médecine mentale de Paris, que l'isolement cellulaire, tel qu'il est pratiqué en Belgique, n’est jamais une cause de folie. C’est là une Opinion trop absolue. L’isolement provoque fréquemment, s'il existe chez le détenu quelque prédisposition héréditaire ou acquise, l’éclosion d’une maladie mentale jusque là restée latente. « En un mot, la » prison cellulaire est dangereuse pour les personnes » d'un esprit très borné, qui ont besoin des stimu- » lants extérieurs, pour les individus orgueilleux,

» méfiants, taciturnes, ayant manifesté des idées de » suicide, ou pour les excentriques qui, même dans » la vie ordinaire, ont déjà frappé leur entourage » par les caractères anormaux de leur état mental. » Elle est pénible et devient souvent insupportable » pour le vagabond endurci et le paresseux invétéré. »

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